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[Chronique 89] Alessandro Comodin, cinéaste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Je vous envoie une photo de Paul Bégou, un monsieur que j’ai filmé il y a tout juste un an pour un film qui s’appelle Fleurs Blanches. Paul a quatre-vingt-quinze ans et il travaille tous les jours. “Le jour où je ne travaillerai plus cela voudra dire que je suis mort”, m’a-t-il dit quand on s’est rencontrés. Je suis certain que Paul n’a pas eu peur pendant le confinement, et qu’il a continué à travailler ses champs, comme d’habitude.

Alessandro Comodin est cinéaste. Il est l’auteur de L’Été de Giacomo et Bientôt les jours heureux.

Après deux mois de confinement, dans quelle situation matérielle êtes-vous et quel est votre état d’esprit ?

Les deux mois de confinement ont été plutôt agréables pour moi qui vis dans des conditions assez privilégiées, en comparaison avec une grande partie de la population. J’ai un grand espace de vie et même si mes enfants étaient à la maison, j’ai pu continuer tant bien que mal à travailler. De plus, l’État m’a aidé en prolongeant mon indemnisation, en tant qu’intermittent du spectacle. Cela m’a fait penser très fort à mes collègues dans mon pays, l’Italie, où ce genre d’aide n’existe pas. Je suis très reconnaissant à la France de me permettre, dans cette période, mais aussi de manière générale, de poursuivre mon travail, bien que celui-ci ne soit pas tout à fait rentable d’un point de vue commercial. Le confinement a donc mis en évidence quelle est ma situation professionnelle : celle d’un artiste aidé par l’État. 

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

Étrangement, ce moment de contraintes et de discipline m’a obligé à être moi-même plus discipliné dans mon travail d’écriture, à me réserver des moments où je me suis isolé, chose que d’habitude j’ai du mal à faire. J’avais l’impression de redevenir un enfant, je n’étais plus complètement maître de mon temps, et je profitais davantage des moments que j’avais choisis pour travailler. Alors que j’aurais dû tourner mon film, j’ai décidé d’en écrire un autre, et cela m’a permis d’oublier la déception d’un tournage qui ne s’est pas fait et que j’attendais depuis quatre ans.

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

Non. J’ai beaucoup pensé à Boccace et à son Décaméron et à I Promessi Sposi (en français, Les Fiancés, ndlr) d’Alessandro Manzoni, deux œuvres fondatrices de la littérature italienne, et où il est question de la peste, mais je ne les ai pas relues. En revanche, quand tout s’est arrêté j’étais en Italie, en train de commencer le casting, et j’ai senti, très proches, les récits que me faisaient mes grands-parents de la guerre. La méfiance dans le regard des gens, et surtout le déploiement massif de la police, avec toutes les absurdités et les abus que cela comporte. Cela m’a fait peur, et a montré avec quelle facilité des politiciens inconsistants et incompétents peuvent mener des politiques fascistes, soi-disant pour nous protéger, alors qu’une simple politique de défense de l’hôpital public nous aurait évité de nous sentir traités comme des enfants sans aucun sens des responsabilités. 

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

Je ne sais pas. Je suis intimement convaincu qu’il faut défendre le cinéma et ses salles. Toutes les plateformes numériques ont énormément spéculé pendant cette période. Maintenant il faut absolument défendre les salles obscures et tous les films qui sont pensés pour ces lieux. Je n’ai pas beaucoup d’espoir, mais je m’entête à vouloir croire dans le service public.

Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi pourrait ressembler un film post-Covid 19 ?

Un film post-Covid ressemblera, je pense, à un film pré-Covid. En revanche, beaucoup de gens ont eu peur, ils ont ressenti la proximité de la mort, et peut-être qu’ils seront un peu plus ouverts à l’idée d’accepter que le flux visuel ne soit pas seulement univoque, qu’il puisse y avoir des maillons faibles, des failles, dans la vie comme au cinéma. C’est dans ce regard des spectateurs que je place mes espoirs. 


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.