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[Chronique 88] Pierre-Emmanuel Le Goff, producteur et distributeur

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Pierre-Emmanuel Le Goff est producteur, distributeur et cinéaste. Il est le fondateur de la société La Vingt-cinquième heure. Il a réalisé plusieurs films, dont 16 levers de soleil.

Quel est votre état d’esprit après plus de deux mois de confinement ?

L’image que je vous ai envoyée est celle des pieds de ma deuxième fille, prénommée Juliette, née ce 30 mai 2020, quelques minutes avant le décollage d’une fusée envoyant une capsule Space X vers l’ISS. Ces deux pieds fouleront bientôt le sol de notre planète Terre et permettront à ma fille de découvrir le monde. Il sont le signe de l’espoir, de la sortie du confinement, de la réouverture prochaines des salles de cinéma. Mais ils sont aussi pour moi synonyme d’une lourde responsabilité. Je suis père une nouvelle fois, et depuis la naissance de ma première fille il y a 5 ans, le monde n’a pas évolué favorablement et l’on sent même une accélération de l’histoire. Je sens d’autant plus le poids de ma responsabilité, la nécessité d’employer au mieux mon métier, mes « armes » pacifiques, pour participer à la transformation du monde. Le génie humain est capable d’emmener des hommes explorer l’univers mais notre maison brûle. L’enjeu n’est rien moins que la survie à brève échéance de l’humanité telle qu’elle vit aujourd’hui, dans une harmonie fragile avec son environnement. L’engagement, la résistance et l’urgence sont donc les mots qui résument le mieux mon état d’esprit aujourd’hui.

Le temps du confinement vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

Oui, nous avons imaginé et lancé le 15 mars une solution permettant de maintenir l’écosystème malgré la fermeture des salles de cinéma. Ce dispositif de salle de cinéma virtuelle La Vingt-Cinquième Heure, permet d’organiser des diffusions de films à horaires fixes, suivies pour la plupart de rencontres avec les équipes de films, avec un chat interactif. Ces séances programmées par les exploitants et les distributeurs, sont accessibles pour les spectateurs géolocalisés dans un périmètre variant de 5 à 50 kms autour de la salle de cinéma, permettant ainsi de respecter les zones de chalandise habituelles de salles. Les recettes sont partagées entre les exploitants et les distributeurs. En deux mois, nous avons ainsi réuni près de 35 000 spectateurs (soit 15 000 tickets vendus) sur près de 200 salles et proposons aujourd’hui une centaine de films via 50 distributeurs, dont StudioCanal, Jour2fête, Memento, Shellac…. Les séances rencontres, organisées sur plusieurs salles en simultanée, ont réuni jusqu’à 2500 spectateurs. Certaines étaient organisées sous forme de Masterclass, avec notamment Miguel Gomes, Pierre Salvadori, Olivier Assayas, Yolande Zauberman, etc. Nous avons donc tenté de faire preuve de résilience, en apportant ainsi une solution basée sur la solidarité entre exploitants et distributeurs. Je suis donc convaincu que dans la période d’incertitudes que nous affrontons, le collectif n’est pas simplement nécessaire, il est indispensable.

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

Bien sûr, je suis très à l’écoute des propositions faites par différentes structures, les initiatives comme l’Appel pour le monde d’après ou la création du Conseil National de La Nouvelle Résistance. Nous accompagnons d’ailleurs ce mouvement en ressortant le film Les Jours Heureux de Gilles Perret et en organisant des séances débats avec des collectifs locaux, et des exploitants parfois militants eux-mêmes, qui sont force de proposition pour accélérer la transformation de notre société. Nous essayons aussi de nous interroger sur notre impact carbone, et je pense que chaque métier devrait se poser cette question. Sur chaque ticket vendu dans notre salle de cinéma virtuelle, une contribution carbone de 10 centimes est prélevée qui sera reversée à des associations locales qui œuvrent notamment pour la mise en place de circuits courts et bio, l’un des leviers les plus puissants pour mieux manger tout en diminuant l’impact de la consommation de produits alimentaires. Nous pouvons ainsi lier culture et agriculture, producteur et exploitant de cinéma aux producteurs et exploitants de denrées alimentaires dans un cercle vertueux.

Toutes ces initiatives s’inscrivent dans la pensée de deux anciens résistants, tout les deux âgés de 97 ans. Tout d’abord Edgar Morin qui justement évoque le nécessaire décloisonnement entre les disciplines et la nécessité d’une pensée complexe pour mieux comprendre le monde. Je pense que c’est ce type de raisonnement que nous devons adopter aujourd’hui. Sortir de nos zones de confort, se remettre en question, prendre des risques et envisager chacun de nos métiers et de nos actes comme des maillons d’un vaste écosystème à l’équilibre complexe et précaire, d’autant plus qu’il est mondialisé.

Je pense aussi à Claude Aphandéry, qui évoque la nécessité de résister à la pandémie comme au temps des maquis, c’est à dire en recréant du débat trans-partisan pour une refondation profonde de notre société. Notre appel, lancé le 15 mars, à l’attention des distributeurs et exploitant s’intitulait d’ailleurs « Résistons! ».  Comme Claude Alphandéry, je pense que « Les crises, comme hier la guerre, ne doivent pas se dénouer par l’identique, mais faire naître l’exigence de valeurs et de pratiques profondément transformées, de modes de production, d’échanges, de gestion radicalement nouveaux. Les expériences de soins et celles d’économie solidaire en cours sont un avant-goût, une ébauche, une promesse de transformations que l’effondrement de la vie économique et sociale nous offre une possibilité de réaliser. » Pour moi, il est donc urgent d’agir, dès la sortie du confinement, pour éviter à tous prix que la folie de nos sociétés consuméristes ne réembrasent les esprits et n’obscurcissent la vision clairvoyante que nous devons avoir : celle qui mets l’humain avant le capital, le long terme avant l’immédiateté, le vivant avant la mortelle course au profit.

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

Selon moi, il est impératif de sanctuariser la salle de cinéma et de la maintenir comme l’espace privilégié pour la découverte des œuvres cinématographiques. Le cinéma doit rester une expérience à la fois intellectuelle et sensorielle et cette expérience doit être vécue dans une salle de cinéma et sur grand écran. Il doit être aussi un lieu au coeur de la cité, une agora propice aux débats, un lieu d’où peuvent jaillir des propositions, des visions pour participer à la reconstruction du monde d’après. Un lieu comme les maquis durant la guerre, comme des clubs de citoyens en lutte. La salle de cinéma doit par conséquent être un lieu égalitaire et permettre d’offrir une diversité d’œuvre à tous, quel que soit son lieu de résidence.

Il y a une fracture entre la France des grandes villes, qui offrent une vraie diversité de films avec des salles nombreuses et un accès au haut débit pour accéder aux œuvres diffusées ensuite sur les plateformes, et celle des petites agglomérations, des villages, où les cinémas et les écrans sont moins nombreux et où l’accès à la fibre est beaucoup moins répandu. Cette fracture peut et doit être résorbée et je pense que nous avons une opportunité pour un Aggiornamento du cinéma et de l’audiovisuel en général, prenant notamment en compte le fait que certaines salles et donc spectateurs n’ont jamais ou presque accès à des œuvres, ou à des débats avec des réalisateurs et parfois un accès très limité aux plateformes. Notre dispositif de salle virtuelle permet de résoudre une partie de cette fracture en s’appuyant sur internet, en offrant un catalogue diversifié, mais ce type d’outil numérique doit pouvoir s’appuyer sur des infrastructures de réseau internet devant être plus équitablement déployées sur le territoire.

De même, certains publics sont éloignés de la salle, de façon ponctuelle comme les seniors ou les personnes fragiles au moment de la reprise, mais aussi pour des raisons de handicaps. Les sourds et malentendants et les malvoyants n’ont en effet que très rarement accès à des films en version adaptées. Les personnes en situation de handicap moteur sont elles aussi bien souvent très contraintes dans leur accès aux salles. Notre salle de cinéma virtuelle permet là aussi de proposer un accès aux films, en simultanée de séances organisées en salle de cinéma physique, et même de participer  ensuite aux échanges avec les équipes, de partager ce moment en commun sans discrimination de handicap.

Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi pourrait ressembler un film post-Covid 19 ?

J’imagine que des normes semblables à celles du cinéma porno  à l’époque de l’émergence du SIDA vont arriver sur les plateaux, notamment pour les séquences avec du contact, qui plus est pour les tournages de séquences de baisers langoureux. On demandera un certificat de NON COVID ou, au contraire, et peut être « mieux », un certificat de « EX COVID positif ». On peut même imaginer en fonction des avancées de la recherche, qu’il sera préconisé de faire travailler dans les métiers « à risque » comme acteurs ou maquilleurs, coiffeurs etc… en priorité les personnes ayant déjà eu le COVID. Paradoxalement, être « EX COVID positif » sera signe d’une sorte d’immunité et de non dangerosité. C’est un futur assez inquiétant pour tout dire. Quant au fond des sujets abordés, je pense que beaucoup de réalisateurs et de productions s’engageront dans la mise en chantier de récits d’un monde nouveau et d’une dénonciation encore plus virulente des excès et dysfonctionnements du monde d’aujourd’hui.

Regardez le court-métrage de Spike Lee intitulé 3 Brothers-Radio Raheem, Eric Garner And George Floyd réalisé en réaction au meurtre de Georges Floyd aux Etats Unis (https://twitter.com/spikeleejoint/status/1267269978320826368). Le cinéma peut être un acte politique.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.