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[Chronique 86] Franck Morand, assistant réalisateur

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

“Un dessin de ma fille.”

Franck Morand est premier assistant réalisateur. Il a notamment travaillé sur Nos batailles, En attendant les hirondelles, Baden Baden, Vandal et Homme au bain.

Après deux mois de confinement, dans quelle situation matérielle êtes-vous et quel est votre état d’esprit ?

J’ai renouvelé mon statut d’intermittent en février et j’ai eu la chance, au moment du confinement, d’être dans une période de calme entre deux films (je pense à la situation délicate des films qui ont été arrêtés en plein vol et qui devront trouver un nouveau souffle à la reprise). Je n’ai donc pas eu recours au chômage partiel ni à une demande de prolongement de mes droits. Le confinement et sa décroissance naturelle n’ont pas mis en danger notre économie familiale. A ne faire que boire et manger, à ne plus s’entourer de nouvelles choses qui s’entassent mais redécouvrir celles qui ont pris la poussière et qui nous tendent la main, voilà qui a facilité l’équilibre de notre budget. Le confinement m’a plongé sans concession dans un calme seulement apparent. J’ai deux filles, et mes angoisses ont été vite balayées par une école de la maison avec ma compagne (elle aussi, au chômage technique). Le confinement à quatre est un art fragile où le temps et les humeurs sont des vagues indomptables. Mieux vaut connaître son équipage pendant la traversée pour mieux accepter ses limites. Cette longue période qui semble enfin s’achever est comme la fin d’un tournage difficile et intense où l’on a perdu la notion du temps. Une danse intime et collective dont le scénario s’écrit au fur et à mesure des jours à traverser. 

Aujourd’hui, à quelques heures de la fin du confinement qui va correspondre à la reprise de l’école pour mes filles, mon état d’esprit ressemble plutôt à une sensation physique de relâchement. Après cette traversée au long cours, une terre est en vue.

Je devais commencer la préparation d’un film ces jours-ci et comme je le pressentais, tout sera repoussé, vraisemblablement pour 2021. Ce que je craignais, sans trop d’illusion, c’est la possibilité d’une année blanche en tournage. Je sais que je ne tournerai pas cet été. J’espère qu’un frémissement de reprise me permettra de remonter en selle pour l’automne ?

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

Ce temps d’arrêt, ce long étirement du temps, nous le connaissons intimement dans les métiers du cinéma. Entre deux films, tout est à restructurer, à mettre en crise aussi. Dans un premier temps, je me suis donc senti la peau dure pour ce type de creux. Et puis, au fur et à mesure, l’angoisse de ne pas repartir sur un nouveau film, l’idée d’une année blanche de cinéma, a occupé l’essentiel de mes nuits de sommeil, où je brassais trop souvent de l’air sur un plateau de cinéma. Ce qui est étrange, c’est que ces rêves de tournage, pas forcément lumineux, souvent laborieux et tendus, j’avais l’habitude de les rencontrer à l’issue épuisante d’un tournage. Ce rêve anxieux du premier assistant, suivant la fin d’un film, où l’on se rend compte qu’on a oublié de tourner une scène particulièrement importante ou un plan qui obsédait le réalisateur. 

La nuit, les rêves de tournage et de tension collective et le jour, le double rôle de père et de pédagogue, et la sensation de ne réussir aucun des deux. Et puis, quand les enfants dorment enfin, si tard : les vinyles, les films, la lecture et l’écran noir de mon écran wifi. Enfin, et ce n’est pas rien, j’ai pu enfin trouver le temps de finaliser avec mon coscénariste, le traitement d’un long métrage sur lequel je travaillais depuis deux ans, entre deux périodes de tournage. 

Pas vraiment de stratégie mais plutôt une tentative de structurer au jour le jour, au rythme des enfants, tenter d’aller un peu plus vers ce qui fait sens et, petit à petit, questionner l’origine de mon désir de cinéma. La mort de Michel Piccoli a fait ressurgir un film qui a été pour moi le point de départ, Le Mépris de Jean-Luc Godard. J’avais 15 ans et la découverte d’un objet inconnu, au festival du film de La Rochelle, sur grand écran, avait été un choc. Alors que je viens de terminer la lecture de la biographie de François Truffaut, que j’ai toujours mal aimé et que je découvre si tardivement, je me disais l’autre soir, c’est fou, Godard, lui, est toujours là, parmi nous, vivant. Et mon désir de cinéma? 

Une nuit tardive, la découverte d’un live de Nina Simone à Montreux en 1976, m’a ébloui. Comme un film en Technicolor de la Nouvelle Vague. Comme un plan des premiers films d’Alexandre Sokourov. Comme la course interminable d’Antoine Doisnel vers la plage finale des 400 Coups. Comme la lente fuite au fil de l’eau des enfants de La Nuit du Chasseur que j’ai pu enfin faire découvrir à mes filles. Nous faisons ce métier pour allumer ce type de feu. Parfois ça prend, parfois pas. Mais parfois, dans le silence de la nuit, il suffit d’un plan, d’un regard pour réveiller ce désir de cinéma.

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

Comme beaucoup je crois, mes premières semaines de confinement étaient connectées au fil de l’actualité. Les médias installés ou les voix discordantes. Cette période a finalement brillé par son incohérence et sa complexité. Le nombre de morts comme un totem, la décroissance sous nos yeux, le silence des avions, les applaudissements à heure fixe, la facilité du politique à mentir et à ne plus savoir quoi défaire. 

Depuis un mois, je me désintéresse de l’information au jour le jour. Et c’est sans doute un intérêt retrouvé pour l’Histoire qui a ressurgi. S’éloigner du présent, pour mieux le comprendre. Je pense à la série Chernobyl réalisée par Johan Renck pour HBO, ou encore à celle diffusée sur le site d’ARTE : Le Temps des ouvriers de Stan Neumann. Ces films qui prennent le temps, qui nous projettent les ombres d’un passé qui résonne avec nos choix à faire pour demain. Je ne sais pas ce qui va changer à l’avenir mais je sais que nous ne savions pas. Et ce devoir d’humilité et de mémoire peut être le commencement d’un monde à qui le meilleur peut arriver. 

Truffaut a dit cette phrase qui me travaille et qui semble me regarder : “Ne pas se laisser envahir par l’ombre dégoûtante du renoncement”.

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

La nécessité de se réinventer est au cœur du chantier de l’art, c’est la seule possibilité de garder son souffle, sur la durée. Alors oui, il faudra être attentif aux autres et donc à soi. Il faudra continuer à aimer nos libertés et à tenter l’aventure d’un film. Un film qui, même vu par une poignée, peut changer le cours des choses. Quand une épidémie manque de faire basculer notre économie interconnectée, tout semble à nouveau possible. Tout semble à nouveau plus proche. Tout semble, surtout, pouvoir nous réunir à nouveau. Je sais que nous retournerons faire des films, ils se font déjà, avec ou sans caméra, avec ou sans tapis rouge.

Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi pourrait ressembler un film post-Covid 19 ?

Oui, celui que je devais faire à la fin de l’été, momentanément repoussé, dont l’écriture, avant, pendant et après la crise continuera de grandir avec le vent et que nous arriverons à tourner, quoi qu’il en coûte.

PS : L’actualité qui résonne et qui, parfois, ne fait que reculer. Je pense à la mort de George Floyd aux Etats-Unis. Et je repense au visage en plan serré de Nina Simone cette nuit de 1976. Il faut la voir à la fin de sa chanson. Il faut la voir se lever.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.