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[Chronique 85] Frank Beauvais, cinéaste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Frank Beauvais est cinéaste. Son premier long métrage, Ne croyez surtout pas que je hurle, est sorti en 2019.

J’ai quitté Paris le 17 mars pour rejoindre ma famille en Alsace afin d’être proche d’elle pendant l’épreuve qui s’annonçait et ne pas avoir à affronter en solitaire et en milieu urbain une claustration imposée. Les premiers jours, j’ai paradoxalement poursuivi le travail entamé sur un nouveau projet de film avec discipline et assiduité. Très vite, toutefois, une forme de découragement a pris le dessus. À quoi bon progresser sur un projet alors que sa réalisation semble totalement compromise ? Ma concentration s’étiolait, j’avais du mal à canaliser ma colère face à la gestion gouvernementale de la pandémie. Très rapidement, j’ai constaté l’émergence d’un discours économique prépondérant par rapport à toute considération humaine. Des victimes, restant pour la plupart sans visage, décédaient par centaines quotidiennement et les médias officiels s’inquiétaient du sort des corporations professionnelles, du destin des boutiquiers et du P.I.B. Une fois de plus, sans grande surprise, le cynisme et l’arrogance d’état prenaient le dessus pendant que les télévisions affichaient leur logo “Restez chez vous” et que des hélicoptères tournaient régulièrement au-dessus du village de trois cents habitants où j’étais réfugié. Face à l’incertitude quant à l’issue de ce cauchemar, je me suis refusé à poursuivre le travail. Je n’y voyais plus aucune nécessité.

J’ai échappé à la prostration relativement vite grâce à une invitation à rejoindre un groupe sur les réseaux sociaux. J’y ai trouvé plusieurs milliers de cinéphiles en perdition qui échangeaient joyeusement et anarchiquement leurs films et leurs regards sur le cinéma. Cet espace, impensable à telle échelle avant le confinement, m’a littéralement happé. Aider les uns à trouver des œuvres d’une extrême rareté, accéder à des filmographies disparues ou boudées par les circuits classiques de diffusion, assister à la réapparition, grâce à toutes les énergies rassemblées, de films jusque là quasi invisibles : j’ai trouvé à cet endroit une forme de solidarité, d’échange passionné entre passeurs en dehors des considérations marchandes, de bouillonnement cinématographique sans précédent et m’y suis totalement investi. C’est ce qui m’a permis de contourner, la plupart du temps, l’angoisse, le renoncement, le désespoir.

Voir des films suppose une disponibilité d’esprit et une concentration qui, en revanche, me faisaient de plus en plus défaut à mesure que les jours passaient. Je ne sais qui a réellement pu profiter de la situation pour lire ou relire À la recherche du temps perdu, La Comédie humaine ou les grands romanciers russes mais j’ai vite compris que ça n’était pas le moment pour moi de rattraper les denses films de Lav Diaz que j’avais mis de côté pour des heures calmes. Les fictions au sens strict du terme, à de rares exceptions près, me dégoûtaient. Je me suis donc tourné vers des œuvres poétiques moins linéaires, plus abstraites parfois, plus libres aussi, qui correspondaient à ce que mon cerveau et mes yeux étaient en état de recevoir. Cela aura été l’occasion de me familiariser d’un peu plus près avec le travail de cinéastes tels Barbara Hammer, Suzan Pitt, Bogdan Dziworski, Steven Woloshen, Myron Ort et de beaucoup de jeunes créateurs contemporains. J’ai découvert aussi deux films extrêmement forts réalisés pendant le confinement, La France contre les robots de Jean-Marie Straub et Je ne vous pardonnerai pas de Robert Bonamy, d’après un texte de Mathieu Yon. Deux films qui dans leur conception et leur économie m’ont aidé à reprendre espoir en un possible du cinéma au présent, aussi décomposé fut-il, et qui m’ont épaulé, accompagné, stimulé tout au long de l’enfermement.

Je ne pense pas le cinéma à l’aune de la rentabilité, il m’est donc difficile de vous dire à quoi le secteur, la corporation devrait être “attentive si elle devait se réinventer à l’issue de cette crise”. J’imagine mal ce qui va la pousser à se redéfinir. Le cinéma dominant, celui de flux, reprendra le dessus et poursuivra sa logique marchande : le spectateur considéré comme cible, consommateur, le film comme produit. J’ose espérer et souhaite profondément la survie de toutes les structures de diffusion et de production (des salles de recherche, aux associations, des collectifs aux éditeurs et distributeurs indépendants) qui défendent des idées et envisagent le spectateur comme un être pensant et pluriel. Elles étaient précarisées depuis longtemps, leur survie est nécessaire à celle d’un cinéma exigeant, riche et diversifié, à celle du cinéma tout court.

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L’image jointe est extraite de Homo sapiens (Fiorella Mariani, 1978), découvert au cours des deux derniers mois et visible sur viméo : https://vimeo.com/203585174

On peut voir La France contre les robots sur YouTube : https://youtu.be/4eiEPBkjfO0

Je ne vous pardonnerai pas sur viméo : https://vimeo.com/409446101

Les films de Barbara Hammer et Bogdan Dziworski sont édités en DVD à l’étranger.

Ceux de Suzan Pitt, sont disponibles en France chez Re:voir : https://re-voir.com/shop/fr/suzan-pitt/812-suzan-pitt-animated-films.html

Les travaux de Myron Ort et Steven Woloshen sont disponibles sur leur chaîne viméo : https://vimeo.com/myronort et https://vimeo.com/user6129068


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.