Rechercher du contenu

[Chronique 84] Elin Kirschfink, directrice de la photographie

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

“Un cœur dessiné par mes hommes sur la vitre d’un des multiples trains que j’ai pris pour partir travailler.”

Elin Kirschfink est directrice de la photographie. Elle a notamment travaillé sur Camille, Nos batailles, La Vache, Hope et La Belle vie.

Après deux mois de confinement, dans quelle situation matérielle êtes-vous et quel est votre état d’esprit ?

J’ai bien conscience de cocher toutes les cases du “confinement privilégié”… En préparation d’un long métrage, j’ai bénéficié de deux semaines de chômage partiel et de l’indemnisation du régime d’intermittence par la suite. Je culpabiliserais de me plaindre, car j’ai en plus la chance d’habiter dans une maison de ville avec jardin et surtout, j’ai eu ma famille réunie sous le même toit pendant toute cette période. 

Même si je mesure mon privilège, ça ne m’a pas évité d’être traversée par d’immenses doutes quasi existentiels, y compris sur l’utilité, le sens de mon travail, et même la fonction du cinéma en général. Cette crise mondiale inédite a mis en évidence, et accentué, tout le futile dans nos sociétés, mais aussi dans nos vies, individuellement. Le confinement a produit quelque chose dans ma perception du sens que j’ai pu accorder à certains de mes choix. Je veux croire que ce moment de doute et de latence va me permettre de restructurer certains aspects de ma vie, notamment professionnelle, et de clarifier mes vraies envies.

J’ai aussi hâte de me remettre dans une temporalité qui coule à la vitesse habituelle, et sortir de cette perception paradoxale du temps : cette période m’a paru interminable et en même temps chaque journée filait à toute vitesse… Tous les soirs je me disais “mince, où est passé le temps, comment se fait-il que j’aie accompli si peu ?” Du coup je suis heureuse de me remettre en mouvement, ce qui s’accompagne d’un regain d’énergie.

J’ai eu confirmation de la reprise du tournage dans un avenir proche. Étant quelqu’un de tactile, je travaille dans le cinéma (aussi) pour les liens humains très forts que cette forme de collaboration développe. Il m’arrive de poser la tête sur l’épaule de mon assistante ou serrer quelqu’un fort le matin… J’ai besoin de contacts vivants et j’ai du mal à imaginer mon travail dans la distanciation sociale. Mais, pour des raisons évidentes, nous allons nous adapter.

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

J’ai intégré des groupes de travail dans les deux associations de directeurs de la photographie dont je fais partie (SBC et AFC). Nous nous sommes évidemment retrouvés autour des implications du Covid sur les pratiques de notre travail mais aussi sur des chantiers à plus long terme. C’était important pour moi de m’impliquer dans des choses concrètes, de continuer à travailler en groupe. Un besoin partagé, je crois, car il y avait beaucoup de monde à ces réunions virtuelles.

Coté personnel, étrangement, je n’ai pas profité de ce temps pour rattraper mes retards sur des films ou séries. Comme beaucoup, je n’ai pas eu le cerveau ou le cœur disponible, ou pas assez d’espace intérieur, je ne sais pas…

Ce qui m’a vraiment fait du bien, ça a été le contact de la terre, m’occuper du jardin. J’ai aimé regarder les colonies de cloportes dans le compost et les tomates pousser. Simple mais efficace 🙂

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

J’ai limité la consommation de nouvelles quotidiennes parce que ce décompte de chiffres anxiogène me paralysait inutilement.

Pour le reste, il est ambitieux de vouloir penser le vent en étant dans l’œil du cyclone mais ce n’est pas non plus mission impossible, comme en témoignent finalement pas mal de gens, Gaël Giraud et beaucoup d’autres (cf. Thinkerview, Shift Project, etc.).

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

J’espère que nous arriverons à bâtir un avenir fondé sur la solidarité, évidemment entre les gens du cinéma ou de la culture mais aussi pour les oubliés de la société, les SDF (I.M.M.E.N.S.E), les prostitué.e.s et toutes les personnes en situation précaire ou de marginalisation… J’ai espoir que cette crise qui a mis en évidence la violence des inégalités réveille en chacun de nous durablement l’envie de s’attaquer au problème, chacun par un petit bout. Je crois vraiment que toutes les initiatives, en s’additionnant, peuvent changer les choses.

Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi pourrait ressembler un film post-Covid 19 ?

En termes de contenu, je n’ai rien imaginé de précis mais il me paraît assez certain que de nouvelles formes créatives émergeront de cette période… Pour ma part j’ai souvent choisi de travailler sur des films engagés comme Hope, Sans frapper, L’Horizon, etc.

J’ai toujours cette même envie de travailler sur des films comme ça, mais cette crise a sans doute transformé quelque chose dans mon regard, au sens où d’autres formes filmiques engagées pourraient m’intéresser. J’ai peut-être envie de travailler le réel à travers le prisme du film de genre, ou en tout cas de formes de récits hybrides, différentes… Je suis curieuse et impatiente de voir comment les auteurs et autrices vont transformer cette crise et quels scénarios vont en sortir, quels thèmes, quelles histoires ils vont vouloir raconter…


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.