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[Chronique 83] Thierry de Peretti, cinéaste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Thierry de Peretti est cinéaste, metteur en scène de théâtre et comédien. Au cinéma il est l’auteur de Les Apaches et Une vie violente, et a terminé récemment le tournage de son troisième long métrage, L’Infiltré.

La seule question, dans vos chroniques, à laquelle je peux à peu près répondre c’est : “est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?”. Oui, j’ai vu et lu plusieurs choses qui m’ont soutenu, inspiré durant cette période.

En premier lieu, il y a l’interview très énergique que Paul Schrader a donnée dans le magazine en ligne Vulture. Il était en tournage, la pandémie l’a obligé à l’interrompre, mais lui était prêt à continuer, pandémie ou pas.

Ensuite, l’interview de Christophe Honoré dans Le Monde :  je trouvais qu’il y déployait une négativité et une honnêteté assez régénérantes, qui m’ont fait du bien au milieu de tout ce que je lisais par ailleurs, et qui me plombait complétement. Ce qui me heurtait, c’était la vision immédiatement productiviste de la crise : Profitons-en pour réaffirmer notre utilité d’artistes, pour nous interroger…”. Et là, l’interview de Christophe Honoré, qui disait que ce temps était un temps maudit, c’était revigorant.

Puis il y a eu l’entretien vidéo de Jean-Luc Godard par Lionel Baier sur Instagram. On ne s’attendais pas du tout à tomber sur un entretien en story de cette façon-là, ce jour-là en plein confinement, c’est fort d’avoir fait ça. De la même façon que j’ai aimé la master class de Claire Denis, qui a été mise en ligne sur le site de Visions du réel, et qu’animaient Lionel Baier, encore lui, et Emilie Bugès.

À ce moment-là, j’étais en train d’essayer de finir le montage de mon film.

Est-ce que vous pouvez nous en dire un mot ?

Je terminais le montage de mon troisième long métrage, L’Infiltré. On a continué à travailler à distance avec Marion Monnier et Lila Desiles, qui montent le film. Tous les jours, elles m’envoyaient deux ou trois exports vidéo que j’annotais. On a terminé le film de cette façon. Mais c’était très curieux, on voulait être prêts pour proposer le film à Cannes et bien sûr ça a a été un peu chamboulé, y compris la question de la sortie du film. On a pris du temps qu’on aurait peut-être pas pris sans ça. C’est étrange, généralement on finit de tourner un film, on le monte, on fait la post-production, et puis ça y est : il est prêt à sortir. Pas là. On n’a jamais cette occasion-là.

J’ai beaucoup aimé, aussi, le petit journal de confinement de Pedro Almodovar. C’est drôle, la façon dont certains cinéastes font du cinéma, même quand ils ne sont pas à proprement parler en train de fabriquer un film. Ce qu’il écrivait, c’était aussi du cinéma. Alors que, par ailleurs, j’étais plutôt allergique aux journaux de confinement – c’était l’enfer, ça.

J’ai également trouvé un petit film que je cherchais à voir depuis longtemps, et qui en fait était visible en ligne, sur YouTube : Le Jour de la première de Close-Up, de Nanni Moretti. On l’y voit à la première du film de Kiarostami, qui doit avoir lieu dans sa salle, le Nuovo Sacher, à Rome…

Le film vous parlait-il d’une façon particulière dans le moment que nous vivions ?

Pas forcément, mais le fait de voir dans ce film Nanni Moretti s’inquiéter de la première du film d’un camarade, comment il s’en occupait je trouvais ça très beau. Je ne dirais pas qu’il protégeait le film – le film n’avait pas besoin d’être protégé –, mais c’était émouvant de le voir à ce point soucieux du film d’un autre.

Et aussi quelque chose qui n’est pas directement lié au cinéma, c’est un entretien assez drôle et très offensif qu’a donné Jérôme Ferrari dans Mediapart. Je vais adapter pour le cinéma son dernier roman, À son image.

J’ajouterais aussi que, sur sa plateforme Henri, la Cinémathèque Française vient de mettre en ligne deux films en hommage à Michel Piccoli, deux petits films de Jacques Rozier, qu’il a faits au moment du tournage du Mépris. Un film de 10 minutes, l’autre de 20 minutes, restaurés en 4K : c’est puissant… Voir Fritz Lang, voir Michel Piccoli prendre Bardot dans ses bras et l’aider à monter les escaliers de la villa Malaparte, les voir bouger tous les deux… C’est la jeunesse, l’été, la fabrication du cinéma, ça a l’air très léger… Tout le monde semble heureux d’être là.

J’ai également revu, sur LaCinetek, Un temps pour vivre, un temps pour mourir, de Hou Hsiao-Hsien. Je l’avais vu dans un export de mauvaise qualité et sous-titré en mandarin. Là, je l’ai vu dans une qualité assez belle. C’est un film qui réchauffe le cœur.

Mais vous avez l’impression de disposer, maintenant, d’un peu plus de recul pour comprendre ce qu’il s’est passé ?

Pas du tout… Ça m’a épuisé, et pour l’instant je n’ai même pas envie d’en penser quoi que ce soit. Pendant que nous montions le film, que je recevais des exports, et puisqu’il se déroule en grande partie à Paris, dans ses rues, je voyais le personnage que joue Pio Marmaï, vagabonder en scooter du côté des quais. On voyait à l’écran tous ces gens en train d’être ensemble, collés les uns aux autres, de circuler. Au moment où je regardais ces images, je me disais : mon film va être obsolète”. Tant pis !

Quand je vois le tournage du Mépris, je me dis qu’il y a quelque chose de tellement contemporain, de tellement concret… C’est mélancolique, aussi. Peut-être que ce moment est déjà un peu passé : depuis qu’on a annoncé que le déconfinement allait se faire de façon totale, on peut avoir l’impression que, finalement, ce n’était pas si grave, alors qu’il y a quelques semaines c’était l’angoisse. Et que j’avais l’impression qu’une certaine insouciance ne reviendrait plus jamais, pas totalement du moins. L’insouciance qu’il y a sur le tournage du Mépris, et que capte Rozier, elle est à la fois très belle et douloureuse. Parce qu’on se dit que ça ne reviendra plus. 

Le Parti des choses, de Jacques Rozier

Vous m’aviez dit ne pas imaginer ce que pourrait être un film post-Covid-19, je vois tout à fait ce que vous voulez dire : il y a la question logistique, les distances barrières, le gel hydroalcoolique, etc., mais ça touche également à quelque chose de plus abstrait, et de plus violent aussi, et qui est la fiction.

Oui, c’est sûr, ça implique une crise de la fiction, il faudrait la théoriser. Mais de mon côté, ça correspond aussi à la fin d’un film sur lequel je travaille depuis 2017, il y a une petite fatigue.

Cette façon d’envisager les choses, une reprise, vous a semblé simplement hors de propos, ou bien plus franchement déplacée ?

Surtout par rapport à la douleur qu’il y avait, ce qu’on sentait, les gens qui étaient en souffrance. Je trouvais ça terrible, d’imaginer faire fructifier ce temps. Moi, j’avais l’impression d’avoir le cerveau complètement grillé. En dépit du fait qu’on était en montage – mais c’était la fin, il y avait quelque chose de plus… disons, robotique.

Alez Lutz nous disait que, lorsqu’il se mettait à écrire, il sentait qu’il y avait quelque chose d’un peu mécanique. Je ne sais pas si ça a à voir avec ce que vous nous dites…

Oui, il y a un peu de ça. Surtout, je me prenais un peu dans le visage l’espèce d’absurdité qu’il y a à faire un film dans cette situation. C’est mon métier, bien sûr, c’est comme ça que je gagne ma vie, ce n’est pas absurde en soi. Mais le côté : Oui, mais justement, on n’a jamais eu autant besoin des artistes qu’en ce moment…”, ce discours-là, je ne le comprenais pas du tout. Non, je ne crois pas qu’on ait besoin, absolument, en ce moment, des artistes. Peut-être un peu plus tard, mais là non, on n’a pas vraiment besoin de nous.

Propos recueillis par Thomas Fouet


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.