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[Chronique 82] Yves Alion, critique

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Yves Alion est critique de cinéma et rédacteur en chef de la revue L’Avant-scène cinéma.

Après deux mois de confinement, dans quelle situation matérielle êtes-vous et quel est votre état d’esprit ?

Matériellement, je n’ai pas vraiment de raison de me plaindre. Je n’ai pas gagné des sommes folles pendant la période, mais pour être honnête j’ai également eu moins d’occasions de dépenser de l’argent. Mon état d’esprit est moins positif. A court terme j’ai eu l’impression d’être Bill Murray dans Un jour sans fin, j’aime bien faire quelque chose pour avancer vers des perspectives précises, qui visiblement manquaient. Par ailleurs, j’aime assez croiser le chemin de quelques êtres humains et éventuellement avoir des échanges avec eux. Et comme la télé nous disait de ne pas nous approcher de qui que ce soit mais que si nous ne pouvions pas nous en empêcher, il fallait surtout ne pas se parler… Par ailleurs, j’ai un bon ami qui a passé trois semaines à l’hosto sans être certain d’en ressortir. Franchement, tant que les salles ne sont pas rouvertes, j’ai le sentiment de ne pas être vraiment déconfiné…

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

Le temps n’a vraiment pas défilé comme d’habitude. Peut-être un aperçu de que serait un séjour prolongé en prison ou à l’hosto, expérience qui m’est étrangère. Collectivement, nous avons travaillé à ce que les numéros de l’Avant-scène se fassent, sans savoir au départ quand l’imprimerie allait ouvrir ses portes ou, une fois les numéros imprimés, si le routeur allait router. Le temps inhabituellement libre ne nous a pas permis pour autant d’aller plus vite. Mais les deux numéros de la période, La Grande vadrouille et Tandem, sont il est vrai plutôt joufflus. Il faut reconnaître que L’Avant-scène a un avantage sur la plupart des autres revues, elle n’est pas dépendante pour la majorité de ses pages de l’actualité en salle. Et même pour ce qui est de l’actualité, nous avons en partie contourné le problème en nous intéressant à trente films de l’histoire du cinéma traitant d’une manière ou d’une autre du sentiment de confinement.
Sur le plan privé (mais la frontière entre le privé et le professionnel est-elle marquée ?), j’ai largement descendu la pile impressionnante de DVDs qui s’accumulaient sans que je trouve le moment de les poser sur mon lecteur. J’ai fait de belles découvertes, des films que (curieusement) je n’avais jamais vus : Larmes de joie (Monicelli), Bob le flambeur (Melville) ou L’Ultimatum des trois mercenaires (Aldrich). Et je me suis attaqué à quelques séries qui d’ordinaire sont trop chronophages. Avec un coup de cœur pour Khalifat (sur Netflix) et même Hollywood (au même endroit). Ou au milieu de ma pile de DVD Le Vol des cigognes (Kounen) ou Les Vivants et les morts (Mordillat)…

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

Je ne suis pas sûr que cela ait été très malin de ma part, mais je suis resté branché sur les télés d’information. C’était assez déprimant, tant là aussi les perspectives restaient floues. A entendre les discours des uns et les avis des autres, difficile de définir une conduite. Je dois dire que j’ai été assez agacé d’entendre : “Le virus ne peut se transmettre que par le biais d’un autre” ET “Retirez vos chaussures en rentrant chez vous”. Ce qui voulait dire qu’il y avait moyen de le choper sur un trottoir, et qu’il était donc déconseillé de lécher le parquet en rentrant. Il aurait été plus satisfaisant d’entendre : “On ne sait rien sur rien, démerdez-vous !” en lieu et place de la sortie quotidienne de ce croque-mort de Salomon. Aujourd’hui les débats portent moins sur la situation sanitaire et davantage sur les retombées économiques. Bien malin qui peut dire ce qui va sortir de tout cela, mais j’aimerais ne pas avoir à pleurer toutes les larmes de mon corps, n’ayant pas le sentiment que la culture ait été centrale dans ce qui s’est dit ces derniers mois.

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

La question est vaste. Mes espoirs pour le cinéma sont du même ordre que ceux qui se rapportent à l’ensemble du monde… Si l’on pouvait en profiter pour reconstruire en améliorant… Mais je ne suis pas certain que l’on aille vers des lendemains qui chantent. Les films (au sens large) seront toujours nécessaires, quitte à ce que la VOD taille des croupières à la diffusion en salle, mais il faudra veiller à ce que tous les cinémas survivent, à commencer par le cinéma d’auteur sans lequel nous serions un peu en insuffisance respiratoire. Je serai donc attentif à tous les redémarrages. Celui des tournages, en me demandant comment les films pourront se faire si les acteurs ne peuvent pas s’approcher ; celui des sorties aussi bien sûr.

Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi pourrait ressembler un film post-Covid 19 ?

Je ne crois pas que la façon de filmer va profondément changer, surtout si le virus s’en va comme il était venu. En revanche il est évident que nombre de films vont parler de virus (après la ressortie de Contagion, qui a l’avantage d’être déjà fait, et bien fait), de confinement (et donc de solitude, de mal-être, de plongée en soi), profitant qui sait de l’occasion pour poser quelques questions essentielles sur notre place dans le monde ou le sens de la vie. Même si les Monty Python ont déjà répondu à la question…