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[Chronique 81] Lucile Hadzihalilovic, cinéaste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Lucile Hadzihalilovic est cinéaste. Elle est notamment l’auteure de La Bouche de Jean-Pierre, Innocence et Évolution. Elle a fondé avec Gaspar Noé la société de production Les Cinémas de la Zone

Après deux mois de confinement, dans quelle situation matérielle êtes-vous et quel est votre état d’esprit ?

Quand le confinement est arrivé, j’ai eu la chance si on peut dire d’être à trois semaines du tournage de mon film. Il aurait été bien plus problématique d’arrêter la veille du tournage, ou à l’inverse deux mois avant. Et par ailleurs, comme le film est financé, je suis très optimiste sur sa reprise, même s’il nous faudra attendre un peu plus que certains car nous sommes sur plusieurs pays.

Mes collaborateurs français et moi avons pu bénéficier du chômage partiel, ce qui est un soulagement. Et quelque part cet arrêt permet de mieux réfléchir au film, à sa forme… Mais si la pause est trop longue, je ne sais pas… En tout cas, les films reflétant l’état d’esprit du réalisateur au moment où il les tourne, ce sera un film différent de ce que nous aurions tourné en avril.

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

C’était un choc de s’arrêter. Et surtout que cet arrêt brutal et son cortège de mesures soit mondial. L’arrêt des activités, la surveillance policière des gens et de leurs mouvements, la perte de liberté… Passé la sidération, on se remet à réfléchir, à discuter, à espérer, à écrire, et même à filmer éventuellement. Donc le cinéma ne s’est pas totalement arrêté. Mais les stratégies me semblent encore très individuelles. Les réponses collectives et politiques pas du tout là.
En ce qui me concerne, je me suis remise à travailler sur d’autres projets.

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

Beaucoup d’entre nous ont eu l’impression d’être dans un récit de science-fiction, celle des années 1960-70, de Ballard ou de K.Dick. J’ai très envie de lire une science-fiction contemporaine pour savoir quel futur les jeunes écrivains d’aujourd’hui imaginent, si même la notion de “futur” existe toujours.
Sinon, j’essaie dans un premier temps de regarder ailleurs, de prendre du recul. Je me suis replongée dans Jung, les contes et la mythologie… J’ai pensé à Mircea Eliade aussi, à certaines de ses fictions qui sont des tentatives pour échapper par l’imagination au temps et à l’espace, à une époque très troublée.

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

Je crains que les expérimentateurs, les excentriques, les rêveurs, les ambigus… aient encore plus de mal à exister qu’avant dans le cadre de l’industrie française. Il faut protéger et encourager la diversité, sortir des “chapelles”, soutenir le cinéma d’auteur sous toutes ses formes, même les plus hybrides… Sinon, je redoute autant le moralisme et l’idée que l’art doit être “utile”, superficiellement politique ou social, que la marchandisation des œuvres.
Mais peut-être que le vrai cinéma indépendant ne sera pas le plus affecté, producteurs et réalisateurs ayant depuis longtemps la nécessité d’être inventifs et de chercher hors des sentiers battus des manières de faire et d’exister.

Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi pourrait ressembler un film post-Covid 19 ?

À un film tout court j’espère !
Il ressemblera à la société, qui sera plus violente et brutale après cette crise. Mais je crains que l’on soit encore loin du “post-covid”, qu’il soit 19, 20, ou 21. Ce qui est sûr c’est que nous allons continuer à partager la planète avec ces formes vivantes microscopiques bien aussi évoluées que nous, et que ce corona n’est peut-être que le signe avant-coureur de quelque chose qui nous éradiquera de la planète – ou nous fera muter. En tout cas, ces microbes nous remettent à notre place. En tant qu’être humain, je me sens aussi insignifiante face à eux que face à l’immensité du cosmos.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.