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[Chronique 79] Jacques Maillot, cinéaste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Jacques Maillot est cinéaste. Il est notamment l’auteur de Nos vies heureuses, Les Liens du sang et La Mer à boire.

Depuis quelques années je prends des photos avec mon téléphone pendant les séances de cinéma auxquelles j’assiste, avant ou après le film. J’ai commencé comme un jeu pour alimenter mon compte Instagram (Jacmayo) et c’est devenu peu à peu un journal de cinéphile, témoin de mon attachement à ces moments “vides” qui entourent un film et qui vibrent mystérieusement des images à venir ou passées.

Après deux mois de confinement, dans quelle situation matérielle êtes-vous et quel est votre état d’esprit ?

Ma situation matérielle est correcte. Je n’ai pas à me plaindre : le confinement ne m’a pas obligé à renoncer à un projet en cours ou à un tournage et, si mes émoluments ont diminué ces dernières années, la faute en incombe plus à la situation générale du secteur qu’au Covid-19. Il y a de moins en moins d’argent pour les droits d’auteurs et les salaires, dans le cinéma comme ailleurs dans la société… Mais beaucoup de collègues sont dans des situations bien pires que la mienne, parfois dramatiques.

Mon état d’esprit est dubitatif. Le confinement ne m’a pas paru être une période particulièrement créative au niveau personnel et le contexte général, anxiogène et incertain, semble tout recouvrir d’un épais brouillard… Je fais l’autruche et poursuis mes projets en cours (des scénarios en écriture) en attendant qu’il se dissipe…

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

Non. Pas (encore) de stratégie particulière. Il faudrait pour cela savoir ou pressentir où l’on va.

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

En tant que citoyen, sur les problématiques du “monde d’après” j’ai trouvé les textes et interviews de Bruno Latour, Gaël Giraud, Paolo Servigne stimulant et éclairants dans leur volonté de nous préparer à la crise écologique dont le Covid 19 n’est, semble-t-il, qu’une préfiguration… Quant à l’industrie de l’audiovisuel, les analyses d’Alain Le Diberder (qu’on trouve sur son blog) m’ont semblées, comme souvent, très pertinentes. Par exemple celle-ci qui nous dit de ne pas trop attendre des plateformes comme Netflix qu’elles financent durablement l’audiovisuel français :

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

Ma crainte est que la crise accentue fortement le mouvement déjà à l’œuvre dans l’industrie, à savoir la mainmise des diffuseurs sur ce qu’ils appellent “les contenus” et qui s’appelait autrefois “les œuvres” au nom de ce qu’ils croient connaitre des gouts du public. Cette normalisation au sécateur des films et des séries est devenue une authentique censure. Le renchérissement probable des budgets à cause des exigences sanitaires risque d’aggraver la tendance… Pour résister à cette lame de fond, il faudrait que la profession toute entière soit mobilisée, solidaire et offensive… Autant dire que ça n’a rien d’évident et le risque est grand que chacun essaie plutôt de garantir sa place dans le canot de sauvetage en créant ainsi les conditions de la noyade générale…

L’espoir est donc mince. Comme toujours, il repose sur quelques francs-tireurs qui ne renonceront pas à ce qu’il y ait de l’art dans les films et trouveront le moyen de transformer les contraintes en atouts. “Faute de soleil, mûris dans la glace.” conseillait, si je me souviens bien, Henri Michaux.

Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi pourrait ressembler un film post-Covid 19 ?

En regardant, il y a peu, L’Amie prodigieuse de Saverio Costanzo (une excellente série sans cliffhangers qui tourne le dos à tous les tics narratifs habituellement mis en œuvre par l’industrie) je me suis amusé à imaginer quels plans pourraient être tournés en respectant les consignes de distanciation physique et autres recommandations qui sont en train d’être élaborées par les organisations de la profession… et il me semblait que 70% des plans que je voyais, étaient désormais proscrits. Comment écrire un roman en utilisant le vocabulaire contenu dans le tiers des pages d’un dictionnaire ? Voilà un défi que je n’ai pas hâte de relever, même si j’adore Georges Perec ! Donc, quand j’imagine un film post-Covid-19, j’espère qu’il ressemblera le plus possible à un film pré-Covid-19. Au cinéma de toujours, en somme.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.