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[Chronique 77] Raphaël Nieuwjaer, critique

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Raphaël Nieuwjaer est rédacteur en chef de la revue Débordements. Il collabore également aux revues Le Café des images, Études et Les Cahiers du cinéma.

À vrai dire, je n’ai pas eu à souffrir de la situation. Aucun de mes proches n’a été malade, et mon logement est suffisamment agréable pour que la réclusion ait pris un air de vacances. Il se trouve également que mes revenus sont davantage liés à des activités pédagogiques qu’à la presse. Les associations pour lesquelles je travaille, en particulier l’ACRIF et Cinéligue, fonctionnant avec des subventions annuelles, ont pu rémunérer normalement les intervenants extérieurs, et ont même parfois proposé de pratiquer d’autres formes d’analyse. L’implication des régions dans ces dispositifs, et le fait de travailler avec des gens conscients de la précarité des intervenants, ont donc été des facteurs importants pour traverser sans trop de peine ces derniers mois. Reste à savoir comment tout cela peut s’organiser à la rentrée, sachant que la réforme Blanquer, en modulant sans cesse les classes selon les options des élèves, a déjà rendu difficile l’organisation de sorties en groupe. Trouver des créneaux pour aller dans les lycées avait déjà été un casse-tête innommable cette année.

La complexité de la situation nous rappelle à la modestie, mais risquons quelques remarques d’ordre général.

D’une part, chacun a pu mesurer et réévaluer la toile de ses dépendances – à l’égard du système public de soin, des systèmes privés de (grande) distribution et de tous les employé.e.s sous-payé.e.s qui les font tourner, des agriculteur.rices, des éboueur.euses, des enseignant.e.s, des crèches, etc. Cela a suscité une reconnaissance bienvenue, même si on peut la juger purement conjoncturelle et symbolique. En tout cas, il s’est passé quelque chose, dont les fenêtres de mon quartier ont témoigné par des messages, des dessins d’enfant ou des Unes de journaux. Dans le même mouvement, face à des rayons vides de farine ou d’oeufs, la question se pose de savoir comment gagner en autonomie. Certes, il est difficile de faire pousser une quantité significative de blé dans son jardin, mais cela invite quand même à tenter de s’inscrire, d’une manière ou d’une autre, dans des réseaux de production alternatifs.

Cela vaut aussi, à mon sens, pour le cinéma. Car, de fait, le cinéma ne s’est pas arrêté. Des films ont été tournés dans les appartements, depuis les fenêtres, ou durant l’heure de promenade réglementaire. On dira que ce sont de “petits” films, bricolés, pauvres, modestes. Sans doute, mais n’est-ce pas vers cela qu’il faut tendre ? N’est-ce pas là que le cinéma est bien souvent le plus vivant ? J’entends bien que la question est complexe, qu’il ne s’agit pas de démanteler dès demain matin le système de production français – encore qu’il y aurait, semble-t-il, beaucoup à dire. En même temps, j’aimerais qu’on amène un film chez des ami.e.s comme on amène une tarte aux fraises ou un pot de confiture. Ou qu’on projette au coin des rues, comme La Clef a pu le faire à Paris. Bref, sans faire de la misère des fabricants de films (peut-être faudrait-il aussi sortir de la mystique de l’artiste) une vertu, il y a une pauvreté du cinéma à envisager comme levier de création et valeur politique – ce que font déjà très bien, et depuis longtemps, quantité de gens parmi les plus intéressants. Les moyens techniques de production et de diffusion sont là. Mais cela exigerait également que les critiques accompagnent de telles initiatives hors-circuits commerciaux, hors actualité. Quel journal se risquerait à faire une page sur un film de dix minutes disponible gratuitement sur viméo, plutôt qu’un énième top festival de cannes, films d’épidémie et autres ? (Je dois bien dire que Débordements ne l’a pas fait non plus, hélas.)

Dans la suspension de quantité d’activités inutiles, on aura enfin laissé un peu de place aux autres vivants. Je ne parle même pas des dauphins dans la lagune de Venise ou des kangourous dans quelque ville d’Australie, mais simplement des oiseaux qui chantent entre deux toitures, et ce faisant donnent à l’espace une certaine vibration, une certaine étendue. Ou de l’herbe des parcs et des chemins, qui aura pu pousser librement.

Pour le souffle du vent qui se mêle à la colère et à la douleur, et pour les oiseaux, donc, voici deux films qui prouvent que le cinéma n’avait pas disparu :

Revue Débordements : http://debordements.fr


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.