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[Chronique 75] Yann Kacou, distributeur

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Yann Kacou est distributeur, au sein de la société ASC Distribution, qu’il a crée avec Philippe Leroux.

Après deux mois de confinement, dans quelle situation matérielle êtes-vous et quel est votre état d’esprit ?

J’ai quitté la capitale il y a deux mois de cela, comme beaucoup de Parisiens… Cette distance physique et ce temps passé hors de la capitale permettent de prendre beaucoup de recul, de prendre du temps pour soi, de réfléchir d’une part à cette situation inédite et à tout ce qui se passait  dans nos vies d’avant, que ce soit sur un plan personnel ou professionnel. Nous avons appris à vivre différemment, le télétravail a montré ses côtés positifs.  Dans un premier temps, cette crise a peut-être permis de faire prendre conscience à certains que ce monde était engagé  dans une folle fuite en avant. C’était en tous cas une réalité  pour nous, distributeurs ou exploitants.  Les sorties en salles se faisaient, avant cette pandémie, au détriment des oeuvres. Leur nombre explosait d’année en année. Il était de plus en plus compliqué pour des films que certains qualifient de “petits” – parce qu’ils sont distribués par des sociétés de petite taille – de trouver leur place, d’être programmés… Beaucoup de films de qualité faisaient moins de 5.000 entrées sur l’Hexagone, voire beaucoup moins. Le système allait droit dans le mur…
Mais y aura t-il de réels changements à l’issue de cette crise, une volonté de changer de modèle ? Je ne me fais guère d’illusions sur le monde d’après …

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

Certains distributeurs ont opté pour des séances de cinéma virtuelles pour ne pas perdre le lien avec les spectateurs, ça n’a pas été notre cas. Je peux me tromper, mais je crains que ces initiatives ne brouillent encore plus les cartes. Le streaming ne remplace pas la salle… Pendant tous ces moments, nous avons continué à travailler, à un rythme bien moins soutenu bien sûr. Nous comptions sortir deux films dans les mois à venir, Grand frère et Les Voleurs de chevaux (Kazakhstan). Pour obtenir du matériel auprès de nos interlocuteurs, nous avons dû nous adapter aux conditions drastiques du confinement qu’ils subissaient. Il a fallu être patient. La situation devient un peu plus claire, à présent, avec l’annonce qui vient d’être faite par le premier ministre de la réouverture des cinémas à partir du 22 juin

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

J’ai éprouvé le besoin de voir beaucoup de documentaires pendant cette période, beaucoup sur Arte. Des documentaires scrutant des moments-clés de l’Histoire (à titre d’exemple, le passionnant Berlin 45-Le journal d’une capitale). Dans le même ordre d’idées, j’ai lu le livre de Georges- Marc Benamou Un Mensonge français, une excellente contre-enquête sur la Guerre d’Algérie. Cette plongée dans le passé est en apparence à mille lieux de cette pandémie,  mais elle permet malgré tout d’établir des similitudes entre cette expérience du confinement et d’autres moments, points de bascule de l’Histoire.

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

Nous sommes restés en contact avec des distributeurs qui partagent nos préoccupations, nos inquiétudes.
Notre survie est en jeu. Nos difficultés, comme celles de ces collègues (je pense en particulier à ED Distribution ou à Dissidenz Films), tiennent au fait que nous ne distribuons pas de films français, et très peu de films européens. Nous ne bénéficions donc pas d’aides automatiques. Notre situation est délicate, et il ne faudrait pas que les petites structures soient les premières victimes collatérales de cette pandémie. Ce serait, dans ce cas, un coup  grave qui serait donné à la diversité culturelle dans ce pays. Il faudra donc rester vigilant, nous comptons beaucoup sur nos syndicats, sur les instances représentatives du cinéma, pour faire porter notre voix auprès des pouvoirs publics.

Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi pourrait ressembler un film post-Covid 19 ?

La réalité a dépassé la fiction avec ce confinement d’une grande partie de l’humanité. Il est certain que cette crise aura un impact, dans les mois et les années à venir, sur les sujets auxquels s’attelleront les artistes (cinéastes, plasticiens etc.). Quelles formes prendront les œuvres post-Covid ? Il est encore trop tôt pour le savoir. Revoir des grands films des années 80, ceux de Sautet par exemple, nous a permis de mesurer que  le monde a beaucoup changé en trente-quarante ans. Nul doute que le Covid- 19 lui fera subir une accélération encore plus forte.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.