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[Chronique 74] Bastien Simon, cinéaste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Bastien Simon est cinéaste. Son premier long métrage Les Grands voisins est sorti en e-cinéma le 1er avril.

Après deux mois de confinement, dans quelle situation matérielle êtes-vous et quel est votre état d’esprit ?

Le confinement a été pour moi l’espace-temps de l’inattendu et de l’introspection. Se confronter à soi-même, ses doutes, ses inspirations, couper le réveil que Bukowski détestait tant et dont il écrivait “Comment diable un homme peut-il se réjouir d’être réveillé à 6h30 du matin par une alarme, bondir hors de son lit, avaler sans plaisir une tartine, chier, pisser, se brosser les dents et les cheveux, se débattre dans le trafic pour trouver une place, où essentiellement il produit du fric pour quelqu’un d’autre, qui en plus lui demande d’être reconnaissant pour cette opportunité ?”. Il y a 10 ans cette phrase m’avait marqué, pendant une période de convalescence, une sorte de premier confinement personnel où j’avais dévoré des livres et imaginé sur Facebook un faux voyage en Laponie pour rester en paix chez moi pour écrire. Ces moments sont précieux car ils me permettent de revenir aux fondamentaux, philosopher en quelque sorte sur mes films et les sujets que je souhaite aborder. Dernièrement je me suis replongé dans l’histoire du monde à travers des ouvrages qui avaient pris la poussière. Un par un je les ai dévorés, analysés. Une multitude de post-it recouvrent désormais des pages de Rembrandt, Turner, Séraphine, des peintres du romantisme ou encore du surréalisme. J’étais en paix avec moi-même malgré l’insupportable risque d’être pris entre les griffes de ce virus ravageur et d’assister, impuissant, à cette gestion de crise d’un gouvernement à côté de la plaque.

Aujourd’hui je retrouve le rythme parisien effréné, les voitures et la pollution. Fini le chant du merle chaque soir, place aux pots d’échappements qui pétaradent. J’ai décidé, après huit années sur Paris, de m’acheter un vélo d’occasion et de retrouver le plaisir de pédaler. Fini le métro. Je peux enfin aller à la rencontre des personnes qui composeront mon prochain film documentaire mais n’ai quasiment plus le temps de préparer mon pain maison. Il va falloir y remédier !

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

Le confinement aura été pour moi signe de renouveau, de test et de rencontre numérique avec le public. Mon film documentaire Les Grands Voisins, la cité rêvé devait initialement sortir dans les salles le 1er avril 2020. Cela faisait plus de 15 ans que j’attendais de pouvoir sortir mon premier film et j’avais en quelque sorte idéalisé ce moment. Le sort en a décidé autrement, mais pas que pour du mauvais. La 25ème heure, qui a produit et distribué le film, a très vite pensé à une solution de secours face à cette déferlante de fermetures de salles de cinéma. L’intérêt était de sortir le film, mais aussi et surtout de créer du lien, une solidarité forte avec les exploitants de salles pour leur permettre de continuer de travailler malgré le confinement. Le e-cinéma était né, et mon film était le premier à en bénéficier. Chaque jour, à heures fixes, des projections du film étaient organisées avec des cinémas. Le spectateur devait alors se connecter avec son ordinateur dans un rayon variant de 5 à 50km autour du cinéma. Cette géolocalisation était mise en place pour pouvoir voir le film et ainsi se démarquer de la VOD, qui, elle, n’a aucun lien avec les exploitants de salles. Cette innovation a eu un certain succès, et a permis au film d’être le seul à sortir au début du confinement, ce qui a lui donné une visibilité d’autant plus forte dans les médias.

Ce temps de confinement aura donc été pour moi riche d’échanges virtuels avec le public, avec un débat visio tous les deux soirs pendant le mois d’avril. À vrai dire, il est tout de même assez déroutant de se retrouver seul devant son bureau et son ordinateur, pour parler à 200 ou 500 personnes que l’on ne voit pas physiquement, que l’on n’entend pas… J’y ai tout de même pris goût avec le temps, mais cela ne remplacera jamais un échange réel et concret, où l’on peut voir les expressions, sentir l’exaltation, la curiosité, l’émotion de chacun après projection.  

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

J’ai suivi d’assez près les médias mentionnant le e-cinéma et donc la crise financière, artistique et cinématographique du moment. Télérama, Le Film Français, Allociné, France TV etc. Puis plus largement en ce qui concerne le milieu du théâtre ou encore du monde avec France Inter. Cela m’avait permis de ressentir toute l’inquiétude du milieu, la peur ou encore la frustration de ne pas pouvoir créer convenablement. Il restait pour certain, comme moi, ce temps libre d’écriture et de recherche de partenaires pour les prochains projets.

Mais aujourd’hui il est certain que la période n’est en rien propice aux tournages, aux répétitions ou encore à la post-production dans des salles closes. Il va falloir trouver des solutions. Je reste toujours très en colère face à nos modes de surconsommation et de gestion de nos sociétés qui poussent à la dérégulation de notre espace vital, la nature. Cela finit invariablement par nous retomber dessus, comme c’est le cas en ce moment. Je suis pessimiste dans l’âme et optimiste dans l’action. Je sais pertinemment que nous ne changerons pas le monde avec les personnes du gouvernement de “l’avant”, mais je persiste à penser que l’espoir fait vivre et qu’il est important de repenser nos actions pour le futur. Ce que j’ai lu ou entendu n’a fait que confirmer que nous n’allons pas dans la bonne direction, mais qu’il est important de faire partie de ceux qui veulent placer l’humain et la nature au centre de toute chose. Heureusement, il existe des îlots de résistance et de désobéissance civile porteurs de sens.

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

Personnellement j’ai toujours su m’adapter aux aléas de la fabrication d’un film, depuis l’idée germant jusqu’à la projection de l’œuvre finale. Je fais partie pour le moment de ces créateurs qui font avec peu, et qui s’adaptent aux accidents de parcours. C’est une lutte perpétuelle, artistique et financière. La période qui nous attend va sûrement nous plonger en premier lieu dans l’incertitude et le désarroi. Comme notre société, il va falloir repenser nos actions, nos gestes, nos modes de fabrications. La notion d’écologie sur les tournages commence à prendre son envol et l’on prend enfin conscience du côté énergivore de notre métier. Nous avons tous une part à jouer. Si l’art éveille les esprits et donne des clefs pour comprendre le monde qui nous entoure, la fabrication doit alors suivre le processus de création. Les deux sont liés. Je pense que l’artiste Niki de Saint Phalle, décédée à cause des inhalations de peinture toxiques lors de ses séances de création, utiliserait aujourd’hui un autre procédé comme des peinture à l’eau par exemple…  

Cette période de e-cinéma que j’ai eu la chance de vivre correspond à une période bien particulière, et j’ai ressenti toute sa nécessité auprès des personnes seules ou isolées chez elles pendant ce moment historique. Internet est un incroyable facteur de lien social et nous avons eu beaucoup de remerciements pour ces e-séances de cinéma à domicile. Un sentiment de sortie et d’évasion fort, intensifié par les débats d’après film et la possibilité pour eux de poser des questions en direct. C’était très exaltant !

Cependant, il va falloir être attentif à ce que ces séances numériques ne viennent pas progressivement créer ou intensifier la fermeture des salles de cinéma, qui perdraient une partie de leur public. Il faut trouver l’équilibre adéquat entre les deux. Je pense qu’il faut absolument préserver nos cinémas de quartiers, ne pas tomber dans le “tout numérique”. Mais j’ai espoir que rien ne remplacera ces moments de visionnage en salle obscure, ces rencontres, ces échanges avec les équipes de films, les rires ou encore les applaudissements en fin de film, ensemble.  

Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi pourrait ressembler un film post-Covid 19 ?

Cette période a sûrement dû inspirer énormément de créateurs, que ce soit dans le milieu du cinéma, la peinture, la musique ou encore l’écrit. Il y aura probablement une déferlante d’œuvres liées au confinement. Le traumatisme est là, et peut-être qu’il faudra plusieurs années avant de voir émerger des créations abordant la question du huis clos, d’un virus dévastateur ou d’un monde post-apocalyptique. La période est propice à la science-fiction ou au fantastique, tout comme au milieu du XXe siècle. Cela fait un certain moment que tous ces thèmes ont été abordés, mais ils semblent se concrétiser aujourd’hui. Comme on dit : Quand la réalité dépasse la fiction !


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.