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[Chronique 106 – Épilogue] NOUS

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Les Fiches du Cinéma est une revue hebdomadaire ayant pour mission de traiter de façon exhaustive et égalitaire tous les films distribués en salle sur le territoire français. Autant dire qu’à compter du 14 mars l’accomplissement de cette mission s’est vu assez nettement simplifié.

D’un jour à l’autre, nous avons remballé le numéro en cours de fabrication, quitté les bureaux sans même penser à éteindre les radiateurs électriques, et puis quand nous nous sommes revus, deux jours après, nous étions serrés dans le petit écran d’un téléphone, un peu comme les méchants qui au début du Superman de Donner se retrouvent incarcérés dans un miroir. On s’est demandé : qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Et il y a eu comme un moment de flottement dans le miroir.

La revue a 85 ans d’existence : elle n’avait jamais cessé de paraître durant toutes ces années, même pendant l’Occupation, où elle était pourtant interdite. Il faut dire que jusqu’ici le cinéma ne s’était jamais arrêté. Et s’il a pu nous arriver assez souvent de caresser le fantasme que le roulis incessant des sorties fasse une pause, que tout s’arrête, sa matérialisation, tellement improbable et pourtant vraie, nous laissait avec des sentiments mélangés.

Il y a eu un moment un peu en équilibre, où nous aurions pu basculer du côté de l’abattement et ne rien faire. Après tout, nous n’étions obligés de rien (nos abonnés sont patients et avant tout soucieux de recevoir nos fiches). Et puis c’est reparti, comme toujours aux Fiches, grâce au jeu collectif. Chloé a lancé une idée (faire un tour de table auprès de la profession), je l’ai attrapée (j’ai écrit quatre questions), puis je l’ai envoyée à Thomas, Michael, François, Roland : ils l’ont prise au bond. La partie pouvait commencer. Matthieu Bareyre, le premier, a accepté le principe et nous a ainsi donné le sentiment que nous pouvions continuer. Nous avons continué.

Si j’ai retenu une leçon de ma pratique aléatoire de l’interview durant ces quinze dernières années, c’est qu’un bon entretien dépend de deux critères : 1) qu’il se déroule en dehors de tout cadre promotionnel, et 2) que l’interviewé soit en dépression. Pour le dire autrement : poser des questions à quelqu’un qui est en train de se poser des questions est le moyen le plus sûr de ne pas obtenir de réponses toutes faites. En ce sens la période du confinement, où tout à coup plus personne n’avait rien à vendre, où le monde entier traversait plus ou moins une zone dépressive et où chacun se posait cent questions à la minute, était le moment idéal pour entendre une parole vivante. On pouvait, en un sens, le prévoir. Mais cela ne nous a pas empêché d’être surpris que cela se vérifie si fort, si intensément. Nous n’en attendions pas tant.

Dans le monde d’avant si je me rappelle bien, on s’ennuyait souvent. Le flux des sorties était devenu un courant continu et tiède. Que le bruit de tuyauterie de cet incessant débit de contenu se taise et laisse remonter la voix de ceux qui entretiennent un rapport réellement passionnel et vital avec le cinéma était à la fois reposant et stimulant. Ça faisait revenir une vibration un peu perdue de vue. Et de fait, pour ma part, je me suis rendu compte que j’ai bien plus souvent ri, été ému, intéressé, surpris et excité intellectuellement en organisant et en lisant ces Chroniques tout au long de ces trois mois que je ne l’avais été dans les salles de projection durant les mois qui avaient précédé le confinement.

Beaucoup de cinéastes qui sont intervenus dans cette rubrique connaissent la difficulté de faire des films, l’infinie patience qu’il faut pour parvenir à les faire exister tels qu’ils les désirent, sans plier devant les principes de réalité que le système déploie devant eux comme une barrière de sécurité. Leurs films, par conséquent, se font rares et nous manquent souvent. Mais ce “quelque chose qui manque” passait dans leurs textes. Chacun était un film (ou même une saga, dans le cas de Vincent Dietschy), singulier et habité. Et la rubrique devenait ainsi une sorte de festival, de joyeuse contre-programmation, prenant le pouvoir sur la parenthèse qui s’était ouverte dans le programme “officiel”. Tout ça remettait un peu les pendules à l’heure, et resynchronisait le plaisir de parler de cinéma aujourd’hui avec le désir qu’il suscitait au départ, quand on avait commencé à l’aimer.

Dans le monde d’avant également, je m’en rappelle très bien, nous étions déjà en crise. Comme pas mal de ceux qui ont répondu à nos questions, nous avons une certaine familiarité avec la crise, un long vécu commun, qui fait que nous n’avons été ni les plus entravés, ni les plus impactés quand est arrivé le confinement. Nous avions déjà de l’élan et des réflexes pour faire avec. Les plus grands périls (économiquement parlant, s’entend), nous les avions affrontés avant. `

Début 2019 nous avions ainsi dû interrompre la parution de notre revue en format papier pour lui sauver la vie. Dans la foulée, nous avions fait paraître un texte se demandant si tous ceux qui, un peu partout dans le cinéma mais chacun de leur côté, développaient des stratégies de survie et luttaient contre la tentation du découragement, ne pouvaient pas se rapprocher pour créer de la force et produire des anticorps contre le virus économique qui, déjà, les confinait. Ça se terminait comme ça :

“Dans la création comme dans la presse, si on veut faire exister ce dont le système ne veut pas, il faut oublier le centre et occuper la marge : l’investir, la construire, l’organiser et d’abord la peupler. Et pour cela il faut faire nombre. Professionnels ou spectateurs, tous ceux qui s’intéressent encore à “ça” – c’est-à-dire le cinéma, l’écriture, la pensée, les émotions, le beau, le non-advenu, le non-utile, le non-marchandable… – nous avons tout intérêt à lever un peu la tête et à nous faire signe les uns aux autres pour voir combien nous sommes. Nous avons tout intérêt à nous agglutiner, à faire masse. Plutôt que d’essayer d’attirer l’attention de ceux qui regardent ailleurs, voyons déjà si nous ne sommes pas assez nombreux pour faire groupe, pour faire bloc. Ne laissons pas la mathématique des autres nous soustraire et nous diviser. Changeons le mode de calcul. Additionnons nos forces, multiplions les possibles. Apprenons à compter.”

Un an après, de façon absolument non préméditée, en passant par le détour bizarre d’une épidémie mondiale et d’une rubrique improvisée, voilà que, finalement, ça se faisait. Parce que, très majoritairement ceux qui répondaient à notre sollicitation, étaient précisément les gens que concernait cet appel un an plus tôt. Parce que beaucoup de professions différentes étaient là, et que les connexions étaient visibles. Et parce que, sans que ce soit précisément la question de départ, les réponses parlaient souvent de ça : de la résistance.

Pour remonter encore plus loin, il y a tout juste dix ans nous avions publié un livre intitulé Chronique d’une mutation. C’était un montage d’entretiens, réalisés tout au long de la décennie précédente, toujours hors promotion, et qui chroniquait notamment l’arrivée dans le cinéma du numérique et d’un libéralisme de plus en plus agressif. Dans les premières années qui ont suivi, nous avons poursuivi ce travail. Et puis de nouveau, problème de temps, problème de moyens, nous avons été obligés de stopper. En un sens, ces nouvelles Chroniques c’était la reprise d’un dialogue interrompu. Et nous avons l’intention assez ferme de le poursuivre.

L’image qui illustre cette dernière chronique est tirée du documentaire The Devil and Daniel Johnston. Je l’ai choisie parce que cette rubrique que nous avons faite tous ensemble, et qui forme à l’arrivée un tout homogène, nous l’avons faite comme un album de Daniel Johnston : à la maison et à la faveur d’un épisode dépressif (même si en l’occurrence il ne s’agissait pas d’une dépression individuelle mais d’une dépression de la société). Et comme lui, je pense qu’on peut en être fiers.

La cassette que tient Johnston sur cette image est celle d’un album intitulé Hi, How are you. Et ça aussi ça colle bien, car ce que nous demandions aux uns et aux autres dans les Chroniques du cinéma confiné, ce n’était finalement pas plus que ça : comment ça va ? Et ce que chacun disait en retour, c’était aussi quelque chose comme ça, le Hi, How are you, de quelqu’un qui se présente dans une soirée : Salut, ça va ?, voilà qui je suis, ce que je fais, à quoi je pense…

Alors voilà, nous qui avons supervisé cette rubrique, vous qui y avez participé, vous qui l’avez lue, on s’est un peu tous rencontrés.
C’était bien.
À bientôt j’espère…

Nicolas Marcadé
rédacteur en chef des Fiches du Cinéma


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.