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[Chronique 105] Ilan Klipper, cinéaste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Ilan Klipper est cinéaste. Il est notamment l’auteur de Sainte-Anne, Commissariat (coréalisé avec Virgil Vernier), Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête et Funambules. Il a tournée durant le confinement un documentaire à l’hôpital Bichat.

Comment les choses se sont passées pour toi au moment où est arrivé le confinement ?

J’étais dans une situation bizarrement assez confortable. J’avais un film qui venait de se terminer. Deux autres scénarios qui étaient écrits. Je venais de renouveler mon statut d’intermittent. D’une certaine manière, ça tombait parfaitement bien.
Au premier jour de confinement, ma copine, pensant qu’elle était malade, s’est enfermée dans une chambre. Moi j’étais avec ma fille, qui a trois ans. Donc j’ai posé mon téléphone, je me suis installé avec elle et puis je me suis dit : voilà, pendant huit jours on va jouer. Et c’est ce qu’on a fait. C’était super. Parce que les gamins te reconnectent à l’instant présent : faire à manger, jouer, lire… C’était huit jours assez beaux. Ensuite, quand ma conjointe est sortie de la chambre, on a continué comme ça. Et puis finalement, au bout d’un mois des amis producteurs m’ont appelé en me disant : “on n’a pas envie de laisser BFM TV être les seuls à raconter ce qui se passe en ce moment. On a les autorisations à l’hôpital Bichat : est-ce que tu veux y aller ?” Mon premier réflexe ça été un peu de me dire : pourquoi c’est moi qu’on appelle pour ce genre de sujet ? Est-ce que j’ai l’air d’un liquidateur de Fukushima ? Mais j’ai fini par accepter, et finalement j’ai passé un mois là-bas.

Comment as-tu abordé ce film ?

C’était un peu compliqué, parce que deux films avant j’avais dit : c’est fini, je ne fais plus de documentaire pour l’instant, et surtout plus de documentaire d’observation. Mais là, je ne me voyais pas passer à côté d’un événement historique. Dire non m’aurait posé un problème moral. Mon métier, c’est quand même de faire des films, d’emmener le spectateur dans des endroits où il ne pourrait pas aller de lui-même. Les producteurs voulaient un film sur les soignants. Mais au bout de trois jours je leur ai dit : à la télé, tous les jours, on entend des soignants. Certes, c’est important d’entendre leur parole, mais moi, en tant qu’être humain, ceux à qui je m’identifie ce sont les patients. Ma grande angoisse c’est de me retrouver là. Donc très vite j’ai commencé à me concentrer sur les patients et sur leurs familles. Et progressivement, je me suis rendu compte que ça devenait un film sur la mort : comment la contourner, y échapper ou pas, et surtout comment elle est occultée. En effet, c’est un peu un lieu commun ce que je vais dire, mais dans nos sociétés occidentales la mort n’existe plus. Elle est balayée. Dans beaucoup de sociétés on fait une place à la mort, il y a des rites… Nous il n’y a plus rien. Récemment je suis allé à un enterrement : ça a duré quinze minutes. Il y a un cercueil en bois, trois personnes qui font un micro speech, et puis merci au revoir. Même pendant le confinement, où la mort était très présente dans la société, ça restait seulement des chiffres, c’était très abstrait. Or, en faisant ce film, en arrivant à l’hôpital, c’est immédiatement à ça que j’ai été confronté. En réanimation, là où je passais la plupart de mon temps, il y avait toutes les semaines plusieurs patients qui mouraient.

Ça a été une expérience extrêmement forte. Je faisais des cauchemars…

Après ça tu as repris le confinement ?

J’ai tourné jusqu’au dernier jour du confinement. Ensuite, j’étais vraiment épuisé alors je suis parti quelques jours à la campagne pour essayer de me requinquer un peu. Et c’est étonnant comme l’organisme fonctionne bien : tu t’arrêtes, tu fais le vide, tu refais quelques jours de cauchemars, d’insomnie, et puis après tu repars dans ton truc. Là, ça y est. Après, il reste quand même quelques traces. Par exemple, je ne suis pas la bonne personne avec qui parler du Covid. Je ne suis pas le mec qui va te dire : c’est terminé, tout va bien… Non, moi je fais attention. Je pense qu’il vaut mieux le chopper dans six mois que maintenant, par exemple. Parce que j’ai vu en un mois comment ils s’amélioraient dans les soins. Donc il est probable que dans six mois on connaîtra encore mieux la maladie et que tu auras plus de chances de t’en sortir si tu développes une forme sévère.

Tu avais fait deux films de fiction, Juke-Box et Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête, qui étaient des vrais films de confinement. Comment as-tu vécu ce télescopage entre la réalité et la fiction ?

C’est vrai que bizarrement, il y a toujours dans mes films la question de la réclusion, de l’isolement… Même dans le dernier, Funambules, ce sont des gens qui ne sortent pas trop de chez eux, qu’on voit dans leur maison, dans l’univers qu’ils se sont construit. Donc c’est un film qui fait écho indirectement à ce qu’on traverse. Mais je crois que ce qu’il y a là-dessous, pour moi, c’est la question du lien. Dans mon enfance j’ai toujours été malmené sur la question du lien. C’était un truc compliqué, il y avait tout le temps des gens qui – sans mourir – disparaissaient de ma vie… Et du coup moi, maintenant, je suis quelqu’un qui s’éloigne difficilement. J’ai beaucoup de mal à partir de Paris par exemple. Dès que je m’éloigne des choses et des gens que je connais je me sens perdu. Donc c’est vrai que cette période du confinement, c’était un peu comme si je baignais dans mon jus.

Du coup, pendant la première partie du confinement tu étais bien ?

Oui, j’ai pris le parti de me dire : on va tout mettre en suspens, on va essayer de valoriser cette période le plus possible. Et ça s’est fait naturellement. Naturellement j’ai pris plaisir à escalader les arbres avec ma fille et à m’occuper d’elle. J’étais bien là-dedans. Ensuite, au bout de huit jours, je me suis dit, maintenant que ma copine est sortie de la chambre j’ai aussi envie qu’on profite de ce moment pour que ce soit le plus agréable possible entre nous. Et j’aimais bien l’idée de ne pas retomber dans des réflexes. Quand tu es pris dans ton quotidien, que tu est un peu speed, tu as des réflexes dans la relation. Tu as l’impression parfois qu’on active un bouton et que tu vas t’agacer bêtement. Par exemple, des fois tu rentres chez toi et tu es agacé parce que l’autre a laissé trainer des baskets. Et bien là je me disais : n’aies pas ce genre de réaction, laisse les choses couler, ne sois pas en résistance… Et donc j’expérimentais, je me regardais avoir des attitudes un peu différentes, lâcher prise. Et du coup les choses ont été beaucoup plus fluides. Et puis j’ai expérimenté d’autres choses. Par exemple, j’ai fait des jeûnes. Je m’amusais pendant 24h à ne pas manger, juste pour voir ce qui allait se passer dans mon organisme. Tout ça m’a permis de vivre un confinement qui pendant un mois a été quelque chose où je découvrais en moi des petites choses un peu différentes. Et ça a été un moment très beau.

Après c’était un confinement à plusieurs, il n’y avait pas de promiscuité, ça se passait dans un appartement plutôt spacieux, dans une résidence avec jardin : il n’y avait donc pas de raison que ça se passe mal. Ce qui est atroce c’est quand tu as tes deux gosses, que tu es dans deux pièces au sixième étage et que la journée tu dois bosser. Les gens qui ont été confrontés à ça, ce sont des héros. Moi je n’étais pas stressé par le travail ou par l’argent. Je venais de finir un film. J’étais en train de finir un scénario gentiment, avec Camille Chamoux. On était contents. Le producteur était en train de le valider… Tout allait bien.

Vous avez continué à écrire pendant le confinement ?

Oui. On était à la V3, on est passés à la V4. On fait la version définitive du scénario pendant le confinement.

Et sans problème ? Plusieurs personnes nous ont dit qu’ils avaient eu de la difficulté avec la fiction pendant cette période, tu ne l’as pas ressenti ?

Non. Avec Camille on travaillait depuis huit ou neuf mois, et pour moi c’était vraiment la continuité. Je n’ai pas eu un truc de “tout d’un coup j’arrête tout et je regarde le monde”… Même par rapport à la maladie je ne me suis pas dit qu’on allait tous mourir ou qu’on était en train de vivre l’apocalypse, en voyant les chiffres j’ai simplement pensé que le confinement était là pour désengorger l’hôpital. Et donc à partir de là il fallait juste être un peu patient. Je n’avais pas non plus de question par rapport à la fiction. On s’est même dit qu’il fallait vite terminer notre scénario pour pouvoir le proposer à des comédiens pendant le confinement, parce qu’ils devaient s’emmerder chez eux et avoir tout le temps de lire. Et puis après le tournage est arrivé, et je me suis dit que je devais être un des seuls réalisateurs de cinéma à qui on proposait du boulot dans cette période ! Donc je me considère vraiment comme un privilégié.

La sélection de ton nouveau film à l’Acid, pour Cannes 2020, vient d’être annoncée. Comment vis-tu cette expérience particulière d’être sélectionné pour un festival qui n’aura pas physiquement lieu ?

Par rapport à l’expérience cannoise proprement dite, je ne regrette pas tellement l’annulation. La dernière fois que j’y suis allé, pour Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête, je ne l’ai pas très bien vécu. Parce que je ne fais vraiment pas ce métier pour le show-business. Je n’aime pas l’idée de monter des marches. Je n’aime pas l’idée d’être photographié. Je sais que ça fait partie du jeu et je ne critique pas du tout ceux qui le font, mais moi ça ne me met pas à l’aise. Et donc quand je suis parti à Cannes la dernière fois, j’y ai juste passé deux nuits mais je faisais des insomnies terribles, les gens voulaient aller faire la fête, moi je ne pensais qu’à aller m’enfermer dans ma chambre… Ça n’était pas du tout une partie de plaisir.
Par contre, la chose que je regrette c’est de ne pas pouvoir passer un beau moment là-bas avec mes productrices. J’aurais bien aimé célébrer avec elle, parce que ce film a été dur à faire. Il a une dimension expérimentale, ça a été une recherche passionnante mais qui donc a pris un certain temps, et mes productrices ont été d’une immense patience et d’une grande persévérance  : elles m’ont aidé à réfléchir, elles ont compris ma démarche et vraiment ça a été très touchant de traverser tout ça avec elles. Donc quand l’Acid m’a appelé, c’est avant tout à elles que j’ai pensé, en me disant : je suis heureux qu’après tout ce qu’elles m’ont donné elles puissent avoir au moins ce retour-là.

Il y a un enjeu économique également ?

Pas vraiment, non. Ce film est fait avec un budget modeste et des fonds publics. Pour moi il n’y a aucune pression sur le fait qu’il fasse des entrées et rapporte de l’argent à des investisseurs… Donc je ne suis pas inquiet. Ce n’est pas un film de marché comme on dit. De plus nous avons trouvé les distributeurs parfaits pour l’accompagner. Des distributeurs qui sont soucieux comme nous de faire un “bel objet”, et qui s’intéressent probablement plus à l’esthétique qu’au fric. Même si l’idéal est de rendre ces deux notions compatibles : quand on fait des films c’est pour qu’il soient vus.

Jusqu’à présent j’ai toujours fait des films où les enjeux de sortie n’étaient pas énormes. Du coup j’ai toujours été protégé. Mais c’est quelque chose qui me fait peur. Là je suis sur un projet potentiellement plus gros, et j’appréhende la pression que cela peut susciter. Parce que je n’aime pas travailler en me disant qu’il faut que le film “marche” C’est compliqué d’être à la fois dans une logique artistique et commerciale. J’ai beaucoup le souci des spectateurs quand je fais un film. Mais en même temps c’est trop dur pour moi de me dire “il faut que ton film fasse un max d’entrées, sinon après c’est terminé, tu vas te retrouver à 50 balais, tu ne feras plus jamais de films…” C’est ma grande angoisse ça. Quand j’ai fait Le Ciel étoilé…, on m’a dit : ça y est, tu as un pied dans la fiction, au prochain film tu montes la marche et boum, c’est parti ! Et ça ce sont des projections de carrière qui m’échappent complètement, et qui me terrorisent en fait. Ça m’a d’ailleurs tellement fait flipper cette idée de devoir faire une comédie plus grosse, de monter la marche et d’être installé, que je suis au contraire retourné vers un truc artisanal, en prenant le temps, en essayant de ne pas être pris dans une logique de marché…

Le film avec Camille Chamoux, c’est un peu cette deuxième marche, que tu monte finalement ?

Oui. On a initié le projet il y a un an et c’était vraiment dans la logique de faire une comédie financée, avec potentiellement du casting. C’est produit par une grosse société, Cinéfrance, qui fait des choses très différentes, puisqu’elle produit à la fois Philippe Lacheau et Emmanuel Finkiel ! Camille était en contact avec eux, et pour l’instant c’est super. C’est la première fois que j’ai un interlocuteur qui est vraiment quelqu’un du marché. Et ça se passe super bien. Ils ont validé toutes les étapes du scénario et là on est en casting.

Le film se fera avec une équipe un peu importante ? Il peut y avoir des problèmes par rapport aux nouvelles consignes de sécurité ?

Je ne sais pas, on n’en a pas encore parlé. C’est un film dans l’esprit de Maris et femmes de Woody Allen. Ça s’appelle Le Processus de paix, et c’est l’histoire d’un couple qui essaie de tenir. Ils s’aiment énormément mais c’est un couple explosif, donc ils se bagarrent beaucoup, et ils ne veulent pas se séparer. Parce qu’ils pensent que c’est plus beau de réussir à surmonter, d’aller au-delà de soi-même pour faire en sorte que ça marche, plutôt que d’arrêter. Du coup c’est vraiment un couple dans un appartement, ou à la campagne… Donc ça ne nécessite pas forcément une grosse équipe. Mais c’est vrai que je ne me pose pas du tout la question du Covid, par rapport au tournage. Cette question, je me la pose dans ma vie quotidienne : je ne fais pas de soirées, j’évite d’aller en terrasse… Comme je vois la journée les images que j’ai filmées à l’hôpital, la façon dont les gens luttent, ça ne donne pas trop envie de déconner. Mais par rapport au travail, c’est vrai que tout fonctionne comme si c’était comme avant.

Plus globalement, comment vis-tu la période ? Tu as l’impression que c’est une période d’effondrement, de renouvellement, ou juste une parenthèse ?

La politique, j’ai lâché l’affaire depuis une dizaine d’années. Avant je votais utile, maintenant je considère que ça ne sert à rien, que la seule chose que je pourrais faire c’est voter pour quelqu’un en qui je crois. Mais voter pour un Besancenot, ça ne sert à rien non plus. Du coup je ne vote plus. Et en fait, je n’arrive pas à me dire que mon engagement militant doit consister à aller à des manifestations… Quand j’étais étudiant j’étais à la CNT, j’étais dans les manifs où on cassait tout, j’ai participé à tout ça. Aujourd’hui je me rends compte que je ne crois plus à l’idée que ça va changer quelque chose. Et c’est horrible. Je m’en veux de penser ça. Alors on pourrait se dire que je suis cynique, désabusé, résigné… Mais c’est autre chose. J’ai fait des études d’histoire jusqu’en thèse. Ensuite, j’ai filmé au Proche-Orient, j’ai été un des premiers à aller filmer la barrière de séparation dans les territoires, j’ai interviewé beaucoup de gens qui racontaient le conflit… Et ce que je ressens aujourd’hui c’est qu’il y a une part de moi qui est triste, parce que le monde est dans un état qui me semble à la limite de l’acceptable.
Chaque jour, mais vraiment chaque jour, quand je passe devant les deux clochards qui habitent en bas de chez moi j’ai de la peine. Il n’y a pas un jour qui passe où je ne me dis pas : c’est atroce que ces gens-là soient dans ces conditions. En même temps je ne vais pas les prendre en charge, je n’en ai pas les moyens. Donc il faut que je fasse quoi ? Le fait de voter ne changera rien à leur condition. Alors j’essaie de faire des films. Et mine de rien il me semble que Sainte-Anne, Commissariat ou Funambules, ce sont des films qui s’intéressent aux personnes pour qui c’est plus difficile, et qui donc peuvent encourager les gens à avoir vis-à-vis d’elles plus de compréhension, moins d’inquiétude. Par exemple quand quelqu’un parle tout seul dans la rue, on a un peu peur parfois. Et je crois que des films comme les miens peuvent aider à avoir plus de tolérance vis-à-vis de ces gens-là. Moi, mon engagement c’est là qu’il se situe, même si je ne fais pas à proprement parler des films engagés. Mais le monde de demain, pour moi il ne va pas changer. Ce sera toujours la domination de l’homme par l’homme.
En ce moment on a un mouvement de manifestations contre les violences policières. Moi j’ai fait des films sur la police. Ça ne me surprend pas qu’on parle d’abus d’autorité et de violence. A l’école on apprend aux policiers que derrière chaque citoyen, il y a potentiellement un homme armé. On leur dit qu’il faut se méfier de tout le monde. Ensuite, quand ils sortent de l’école, on les envoie loin de chez eux. Les policiers ne sont jamais affectés dans l’endroit où ils ont grandi. Du coup ils restent entre eux. Ils ne connaissent personne à part des policiers. Ils travaillent entre policiers, sortent entre policiers, et le soir avant de s’endormir ils regardent des reportages sur la police. Ils ne restent qu’entre eux à se monter le bourrichon. Donc forcément ça les amène à disjoncter. D’autant plus si ils ont une hiérarchie qui les encourage à faire du chiffre ou à défigurer des gilets jaunes pour les dissuader de manifester. Ils sont utilisés.

Ce qu’ils font est tellement important qu’ils devraient être constamment soumis à des réflexions déontologiques. Toutes les deux semaines ils devraient être obligés d’aller à une réunion pour échanger, parler de leur métier, de la peur de l’autre, etc. Or rien de tout ça n’a lieu. Et je ne crois pas que ça va changer…

Le système ne va pas changer. Mais ce qui change un peu c’est l’opinion publique. Le fait qu’avec la suite d’événements forts qui ont lieu ces derniers temps – #MeToo, les gilets jaunes, le confinement, les manifestations actuelles contre les violence policières – il y a quelque chose qui s’installe dans les esprits : une plus grande conscience des problèmes, une colère plus assumée… Il ne faut pas forcément en attendre des miracles mais c’est déjà quelque chose de positif, tu ne crois pas ?

Je pense qu’en effet, ça peut alerter un peu les gens. Quand on pense par exemple à l’immense mouvement qu’il y a eu juste avant le confinement pour l’égalité entre les hommes et les femmes, il est vrai que les médias et l’opinion s’y sont intéressé. Après est-ce qu’au niveau de la France la condition des femmes s’est améliorée ? Je me pose la question. Est-ce que le nombre de femmes battues a diminué ? Est-ce que le nombre d’embauches a augmenté ? Je n’en sais rien. Je m’interroge. Par contre, à l’échelle de notre métier on peut constater qu’il y a eu un changement bénéfique, c’est indéniable. Donc oui, peut-être que ces grands mouvements sociaux éveillent un peu les consciences. Mais pour moi le fond du problème est ailleurs. La question des violences policières, par exemple, est une question importante, mais la vraie question de fond c’est celle des inégalités. Pour moi, on vit dans un monde qui fonctionne sur l’exploitation de l’homme par l’homme, et c’est quelque chose que je ne supporte pas. Ça m’est insupportable qu’il y ait autant de gens qui galèrent et autant de gens qui profitent d’eux. Ce système-là, pour moi, il faudrait le changer complètement. Et alors malheureusement j’ai du mal à m’impliquer sur des causes, parce qu’il me semble toujours que le mal est enraciné à un autre endroit. Quand on se bat contre les violences policières, c’est très important, ça va probablement changer des choses, il en y aura sans doute un peu moins à terme, de même que la condition des femmes s’est probablement améliorée un chouia, mais pour autant, le monde va continuer de tourner complètement à l’envers. Ça, je ne sais pas quoi faire pour que ça change. J’ai peur de mourir un jour sans que ça ait changé, et c’est quelque chose qui me déprime.
Alors du coup il faut vivre un peu dans une bulle. Il faut se faire une sorte de petite niche écologique, définir un petit territoire à soi, protégé, créer des liens de solidarité avec quelques personnes, essayer d’aller dans les endroits où il existe encore des petits moyens d’action… Et puis créer surtout. Moi j’ai vraiment trouvé mon salut là-dedans. Il y a quelques années, j’ai pris conscience que mon métier me permettait de transformer les points noirs de mon existence, les endroits de ressassement, ce qui m’effraie au quotidien. Quand je me mets à broyer du noir, la seule chose qui me permet d’en sortir c’est le fait d’écrire, le fait d’avoir ensuite des interlocuteurs, de dialoguer avec des gens qui travaillent avec moi, et ensuite de rencontrer des partenaires, de travailler avec eux et finalement de faire un film. En faisant ça, je me sors de mes ressassements. À mon échelle, c’est ce qui me permet de tenir, et même d’être heureux.

Cette “niche écologique” tu as l’impression de l’avoir au sein du milieu du cinéma ?

Oui. Là, à l’instant présent je me sens parfaitement comblé. Les quelques boîtes de productions avec lesquelles je travaille, je les adore. Les gens avec qui j’écris c’est formidable, c’est productif, ça débouche sur des choses. Mes projets avancent. Les films se font. Certaines personnes les apprécient et ça me va très bien comme ça, ça veut dire que ça a un sens de le faire. Donc oui, c’est un beau moment. Après il y a des gens qui me font flipper des fois. Il y a des petits épouvantails. Ce que j’ai mis dans Le Ciel étoilé… c’est ça. Bruno, il est dans sa bulle et il y est parfaitement heureux, et tout d’un coup il y a l’irruption du monde extérieur, qui vient le juger. Parce qu’on est régulièrement jugé, mis dans des cases. On dit : lui, il fait des films comme ça, il est à cet endroit-là. Et c’est ça qui me fait peur. Là j’ai un deuxième film qui est pris à l’Acid (après Le Ciel étoilé…). Et bien il y a une part de moi qui est ravie, parce que je sais que c’est parfait pour ce film, que c’est le meilleur endroit pour lui. Mais il y a une autre part de moi qui craint que ça ait pour effet que les gens se disent “voilà, Ilan, il ne fait que des films pour l’Acid”.

C’est une entrave psychologique ou ça peut aussi être une entrave objective, un empêchement de faire certaines choses ?

Non, c’est juste une peur lointaine. Une phobie. Jusque-là, j’ai plutôt l’impression d’avoir fait les bonnes rencontres, mes projets ont abouti, donc je ne peux pas du tout dire que j’ai été entravé par le système. Mais c’est une angoisse – parce que j’ai des amis cinéastes à qui c’est arrivé – qu’on ne me suive plus, qu’on ne me laisse plus faire ce que j’aime. Parce que quand tu discutes avec des agents ou des producteurs d’un certain niveau, ils te disent : dans la vie, soit tu montes – en termes de budget, de reconnaissance, de public, etc. – soit à terme tu vas finir par te marginaliser. Tu ne peux pas rester dans une zone où tes films sont différents les uns des autres, où on ne peut pas t’identifier clairement. Il faut à un moment donné qu’il se passe un truc vraiment fort, qui ensuite te permettra de tenir.
Après, l’idée de faire une comédie populaire et intelligente, qui marche et soit vue par beaucoup de monde, n’est pas du tout une idée qui m’effraie. Au contraire, j’adore. C’est juste que j’ai envie de pouvoir être libre, de ne pas me poser la question de la carrière. Or ce que je vois autour de moi, c’est que les gens qui s’en sortent le mieux, ce sont les gens les plus malins. Ce sont les gens qui avaient 18 quand ils passaient le bac de français. Ce sont les gens qui ont compris comment ça marche et ce qu’il faut faire. Les Pinçon-Charlot ont une expression géniale pour décrire ça, ils disent que ce sont les gens “comme il faut”. Mais moi, ce qui m’intéresse c’est exactement le contraire de ça, et c’est pour ça que les personnages de mes films sont toujours des outsiders, des gens bizarres… Une fois un producteur m’a dit “C’est vachement bien ton scénario, mais pourquoi tu ne prends pas un personnage un peu plus adulte ?”. “Adulte ?, je lui ai demandé, ça veut dire quoi ça ?” Et il m’a dit : “Tu vois dans Victoria, par exemple, la fille elle est avocate…” Voilà. À un moment les gens veulent que tu grandisses, que tu sois dans le système, que tu suives les règles.

Pour moi, par contre, ce qui compte plus que tout, c’est de rester curieux. Quand Christophe est mort je me suis rendu compte que s’il m’a inspiré dans ma vie c’est précisément là-dessus. Quand je l’ai rencontré et qu’il a joué dans Juke-Box, il avait plus de 70 ans. Et cependant il restait d’une curiosité sur le monde absolument folle. Lui qui avait pourtant tout connu, quand tu parlais avec lui, il s’intéressait sincèrement à toi, il posait des questions, il avait envie de savoir qui tu étais… Il regardait en permanence le monde avec curiosité.

Propos recueillis par Nicolas Marcadé


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.