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[Chronique 103] Maxence Dussère, compositeur de musique de films et monteur son

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Maxence Dussère est compositeur de musique de films et monteur son. Il a notamment composé la musique des Météorites et de La Terre des hommes et, en tant que monteur son, travaillé sur Papicha et La Nuit a dévoré le monde.

Après cette période de confinement, dans quelle situation matérielle êtes-vous et quel est votre état d’esprit ?

J’ai la chance de faire partie de celles et ceux qui ont eu une année très dense en termes de travail. D’un point de vue purement matériel, je ne me considère pas dans une situation de précarité, si l’on parle de cela. Je dirais même que cette période de confinement m’a permis d’aller plus à l’essentiel de mon environnement matériel. Je suis resté chez moi, à Paris, et comme beaucoup d’entre nous j’ai fait pas mal de tri, de rangement, afin d’y voir plus clair… Le regard ainsi libéré, l’esprit se voit lui aussi plus calme. Et c’était nécessaire de retrouver ce calme après tout le tumulte professionnel de cette année donc très dense, mais également au regard de cet épisode relativement stressant que représente une épidémie mondiale, probable premier symptôme de temps bien plus complexes à venir.

Du coup, l’après-confinement est pour moi une continuité de cette “simplification” matérielle qui va de pair avec un état d’esprit allant plus à l’essentiel des choses de la vie. C’est peut-être aussi parce que nous avons été privés de terrasse si longtemps que je souhaite passer plus de temps à refaire le monde autour d’un verre que de me tuer au travail… Et pourtant, comme mon temps de réponse à votre sollicitation a été fort long, il est paradoxalement très dur d’y arriver, le rythme parisien reprenant de plus belle, comme si ce n’avait été qu’une parenthèse. Il faut bien sûr terminer ce qui était en cours, en l’occurrence deux films qui arrivent en fin de mixage. Il serait donc intéressant de se reposer la question une fois ces tâches accomplies, et de faire le point. Et, pourquoi pas, d’assumer enfin un relatif “relâchement” ? Ou en tout cas une focalisation plus importante sur le moment présent…

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

Pour ma part, j’ai surtout profité de ce moment pour, justement, sortir un peu du cinéma et de mon activité professionnelle. Je suis compositeur de musique de film et actuellement monteur musique sur un gros projet de comédie musicale. Il a été important pour moi, pendant ces deux mois et demi, de faire totalement autre chose (bien qu’un peu de télétravail se soit introduit ici ou là). Toujours un peu de musique bien entendu, mais pour moi, pour un projet perso. J’ai appris à jouer de nouveaux instruments, j’ai fait de la recherche autour de la synthèse modulaire. J’ai beaucoup cuisiné également. Ce genre de temps est beaucoup trop rare dans notre quotidien, ce sont pourtant ces expériences “annexes” qui font la richesse de notre propos de professionnel de cinéma par la suite. La stratégie était donc plutôt de sortir la tête de l’eau ou du guidon, d’en profiter. Je n’ai pas regardé beaucoup de films, plutôt des séries, et finalement relativement peu. J’étais à la tâche, mais ailleurs.

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

La question que la situation me pose principalement est celle de l’après. Dans quel monde allons-nous continuer à avancer ? Je ne suis pas très optimiste, mais cette période m’a permis d’essayer d’imaginer de nouveaux systèmes permettant de moins consommer, de moins polluer, de moins courir dans tous les sens. Ce sont des questions extrêmement politiques, qui me mènent à me questionner sur le système de manière globale, à commencer par celui, économique, dans lequel nous vivons. L’anticapitalisme est très intéressant en ce sens, et ce temps “libre” m’a permis de m’y pencher plus précisément avec notamment les nombreuses interviews que j’ai pu voir de l’économiste Frédéric Lordon ou du sociologue Bernard Friot, qui défend le “salaire universel”, fruit d’un travail réel, et non le “revenu universel”, qui serait lui inconditionnel de toute production.

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

Je ne suis pas très bon pour prendre la parole pour un ensemble, et donner des conseils, pas nécessairement des plus pertinents.

Par ailleurs, j’ai quand même un avis ! Je pense par exemple que le cinéma n’a pas spécifiquement besoin de se réinventer après cette crise. Effectivement, beaucoup de travailleurs vont se retrouver dans la merde, mais le cinéma ne pourra pas résoudre l’arrivée future d’une nouvelle crise de ce genre. Pas lui tout seul. Il faudra que l’État intervienne. Il faudra par exemple que le système de l’intermittence soit systématiquement préservé au lieu d’être peu à peu détruit comme on y assiste depuis quelques années. Il faudra une meilleure répartition des emplois et des salaires afin que, si une crise de ce genre réapparaît, les plus fragiles puissent s’en sortir plus simplement et plus rapidement. Il faudra que le cinéma, comme n’importe quel secteur, soit plus égalitaire, plus mixte. Le cinéma n’a rien d’exceptionnel, si ce n’est que c’est une industrie du “rêve”, et qui fait rêver. En dehors de cela je souhaite que le cinéma se “construise” plutôt qu’il se “réinvente”, au même titre que notre société toute entière, et que tout autre milieu professionnel.

Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi pourrait ressembler un film post-Covid 19 ?

De manière extrêmement pragmatique : je ne sais pas trop ce que le Covid pourrait avoir comme influence dans l’écriture du cinéma, si ce n’est que nous avons vécu une situation unique que bon nombre de films catastrophe avaient déjà mis en scène. A priori, ce genre de films devrait donc avoir un appui dans le réel intéressant à développer.

Au-delà de ce constat qui pourrait sembler simpliste : il semble que le cinéma soit à bien des égards ancré dans la société qui le produit, qu’il soit influencé par cette dernière. J’en reviens donc à l’une des questions posée plus haut : en fonction de la façon dont la société va répondre à cette crise, la culture en général y réagira d’une manière ou d’une autre. La question qui se pose donc surtout, c’est : la société va-t-elle changer ? Il est encore un peu tôt pour en juger il me semble.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.