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[Chronique 102] Erwan Le Duc, Cinéaste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Erwan Le Duc est cinéaste. Son premier long métrage, Perdrix, est sorti en 2019.

Après deux mois de confinement, dans quelle situation matérielle êtes-vous et quel est votre état d’esprit ?

C’est gentil de poser la question, ça va ça va. L’état d’esprit est comme ci comme ça, sur courant alternatif. J’ai du mal à mettre des mots dessus, je ne suis pas sûr de vouloir le faire, ce qui me place d’emblée dans une situation un poil inconfortable pour répondre à votre questionnaire, mais vous voyez, j’essaie quand même, on peut toujours essayer.

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

Nous avons, ma famille et moi, collectivement et individuellement parce que c’était devenu la même chose, mis en place quelques stratégies spécifiques à “ce temps” (à prononcer en laissant bien trainer le mot dans le dépit et l’ennui, façon Homer Simpson évoquant son voisin Flanders) : d’abord, faire chaque chose le plus lentement possible, parce que c’est toujours ça de pris, et qu’il fallait bien le piéger, “ce temps”. 
Ensuite, continuer un travail, quel qu’il soit, même de manière absurde, surtout de manière absurde. Pour ma part, je n’aurais jamais pensé m’estimer chanceux de ne pas avoir un film en préparation, en tournage ou en instance de sortie, ce fut pourtant le cas, puisque j’étais ce qu’on appelle “en écriture”, donc isolé, dans mon île, une île dans l’île. J’ai donc écrit le scénario d’un nouveau film, je me suis laissé occuper par lui. C’était étrange, perturbant, parfois débile, mais c’est devenu un refuge, j’y ai cherché des images et des sons, du mouvement, en essayant de prendre l’époque par les sentiments plutôt que par son “actu”. 
Enfin, passer plus de 60 jours de suite et sans interruption avec une petite fille de 5 ans oblige à se recentrer sur quelques questions essentielles, comme “c’est qui qui a inventé le mot salade ?” ou “est-ce que tu voudrais te transformer en fleur ?”. Si quelqu’un a les réponses à ces deux questions, merci de les envoyer à la rédaction, qui transmettra. 

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

Les premières semaines, je ne sais pas trop quel instinct obscur m’y a conduit, mais j’ai relu plusieurs romans de Michel Houellebecq. C’était finalement une très bonne lecture de confinement, avec son rythme doucement dépressif, bien rangé, ponctué de piqûres de terrible cruauté ou à l’inverse d’une humanité inattendue. Pour contrebalancer cette tendance déprimos, j’ai tenté de modérer mon suivi de l’actualité, trop en colère que je devenais, me sentant comme Pasolini lorsqu’il écrivait que “dans ce monde coupable qui ne fait qu’acheter et mépriser, le plus coupable, c’est moi, moi qui suis desséché par l’amertume”. 
Si je devais toutefois retenir deux ou trois choses lues ou vues, ce serait par exemple l’énergie de Philippe Quesne, metteur en scène et directeur du théâtre des Amandiers à Nanterre (voir ses vidéos ou interviews en ligne). Mais aussi un sketch des Monty Python, Talking about things, qui cherche de manière tout à fait singulière à répondre à plusieurs questions contemporaines, comme “qu’est-ce qui se passe ?”, ou “de quoi parle-t-on quand on parle de choses ?”. Un parfait résumé de la situation politico-médiatique, à voir ici :  https://www.dailymotion.com/
Aussi, le blog du dessinateur Alessandro Pignocchi, que je recommande chaudement pour être moins en colère : https://puntish.blogspot.com

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

Être attentif au cinéma, et y placer ses espoirs, ce serait un bon début. Une fois que tout le monde sera d’accord sur ce postulat de départ, on pourra organiser des réunions de service.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.