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[Chronique 101] Sylvain Clochard, exploitant

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Ma photo de confinement : j’avais hâte de retrouver notre van “Charly” pour repartir faire un tour.

Sylvain Clochard est directeur du cinéma Le Concorde de Nantes.

Après deux mois de confinement, dans quelle situation matérielle êtes-vous et quel est votre état d’esprit ?

La situation financière des salles est fatalement moins bonne qu’elle ne devrait l’être en temps normal. En même temps, nous ne sommes pas le seul secteur d’activité à avoir été touché. Mais notre inquiétude concerne surtout l’année à venir. Beaucoup de cinémas indépendants, comme le nôtre, étaient sur un équilibre financier et une rentabilité économique relativement précaires, et vivaient avec la hantise que la moindre baisse de fréquentation puisse fortement les impacter. On sait forcément que, sur la période à venir, on va connaître une baisse, la question est de savoir quel en sera le niveau, à quel rythme les gens vont retrouver le chemin de la salle.

Ce sont des choses sur lesquelles, pour l’heure, vous n’avez absolument aucune visibilité ?

On ne peut pas se projeter, la situation est relativement inédite. On pourrait tenter d’établir des parallèles, bien sûr… En temps de crise – mais au sens économique du terme, et pas épidémique –, le cinéma est plutôt un refuge. C’est, bien souvent, la réaction que l’on a au sein de la filière : on se dit que, quand il y a des chocs économiques, on était toujours un peu épargnés. Épargnés, tout est relatif, mais disons qu’on subissait le contrecoup des chocs moins que d’autres secteurs culturels. Mais ici il ne s’agit pas uniquement d’un choc économique, c’est aussi un choc sanitaire. Dans ce cadre-là, est-ce que les gens ne vont pas avoir du mal à retourner en salle ? Dans d’autres commerces, l’activité semble revenir – relativement – à la normale. Mais nous, on est encore dans un autre registre : quand on entre dans une salle, la lumière s’éteint, les gens restent longtemps à côté de vous, on a le temps de les scruter, de s’imaginer plein de choses – c’est même le propre du cinéma. Je me dis qu’il faut être confiant, que cette inquiétude va disparaître au fur et à mesure que, par ailleurs, l’épidémie disparaît. Des ruptures de fréquentation, on en a régulièrement, pour des questions de saisonnalité, parce que les gens vont plus souvent au cinéma l’hiver que l’été, mais aussi pour des raisons multifactorielles, et qu’on a du mal à identifier. Il y a des moments où on se dit que l’offre de films n’est pas si mal, et pourtant la fréquentation est en baisse. C’est comme ça.

Il y a là toujours quelque chose d’irrationnel.

Complètement. On me dit souvent que ce sont les films qui font le marché. En tant que programmateur, je sais très bien que ce n’est pas le cas. En tout cas, ça ne suffit pas. On a d’ailleurs des contre-exemples : des périodes où l’offre n’est pas si alléchante, et pourtant les gens sont dans les salles. Ce qu’on sait, c’est que le public fonctionne avec énormément d’inertie : quand il vient souvent en salle, il a envie d’y retourner. Les chutes de fréquentation interviennent toujours de manière très graduée, très lente. En revanche, quand il s’agit de ramener les gens dans la salle, ça prend du temps : l’inertie fonctionne dans les deux sens. Compte tenu de cette rupture brutale et totale, quelle va être l’inertie du public ? Au sein de la corporation, on était partagés sur le fait de rouvrir plus ou moins tôt. Il y avait quand même cette idée que, plus on rouvrait tard, plus on se rapprochait d’une période de forte fréquentation – entre septembre et décembre – et qu’en prévoyant une inertie plutôt longue, on ne se donnait pas les moyens de ramener progressivement les gens dans la salle, et à leur rythme de consommation habituel.

D’autant plus que, d’après ce qu’on a pu comprendre, à l’annonce de la réouverture en date du 22 juin, les exploitants sont un peu tombés de leur chaise.

Pas que les exploitants, d’ailleurs : tout le monde. On n’était pas au courant. Le jour-même, le CNC disait qu’il n’y aurait pas d’annonces. Pour les cinémas, rouvrir un lundi, ce n’est pas l’idéal, mais ça s’est calqué sur le reste de l’activité. On était partis sur l’idée du 1er juillet, parce que c’était un mercredi. C’était relativement simple, ça convenait à tout le monde. Mais, visiblement, personne n’a été consulté. Le CNC est quand même l’organisme de tutelle censé faire la liaison entre ce gouvernement et nous. C’est censé être l’interlocuteur privilégié… Mais une fois l’amertume passée, on se dit que c’est un épiphénomène, et qu’il n’y a là rien d’exceptionnel. On parle de rouvrir huit jours plus tôt : ça va. On nous aurait dit mi-juin, ça aurait été une autre histoire… Mais cet épiphénomène est symptomatique d’une manière de fonctionner : on nous a toujours demandé d’être dans la concertation, et le jour de l’annonce on n’y était plus. La date n’est pas illogique – à cette réserve près, donc, que le 24 aurait été préférable –, et les conditions sanitaires sont bonnes, mais c’est comme pour la fermeture : ça s’est fait un peu dans la précipitation. J’étais hier avec un restaurateur : le vendredi soir précédant la fermeture, il venait de recevoir cent kilos de charcuterie. À deux ou trois jours près, il économisait treize fûts de bière et cent kilos de charcuterie… La précipitation pour fermer, puis pour rouvrir, est pénible dans la mesure où, dès lors, on ne peut pas prendre les bonnes décisions. Mais c’est moins impactant pour moi que pour mon ami restaurateur – contrairement à ce que le public peut penser, les films ne sont pas une denrée périssable !

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

Ça nous a permis, surtout, de réfléchir à ce qu’on faisait. Après une période où, individuellement, collectivement, dans les organisations professionnelles, on beaucoup parlé de la situation, on est ensuite passés à autre chose. On a commencé à se dire qu’il fallait réfléchir, non pas à la façon de redémarrer au mieux, mais plutôt de voir si, à l’avenir, on ne pouvait pas faire les choses différemment. Ça nous a permis de réfléchir à des projets qu’on avait en tête, mais sur lesquels, dans le flot quotidien, on avait beaucoup de mal à travailler.

La période aura donc fonctionné comme un accélérateur de mutations ?

Oui, parce qu’en plus de travailler sur nos projets respectifs – au Concorde, on a ainsi un projet d’agrandissement –, on a réfléchi à nos organisations. Avec le SCAR, par exemple, le Syndicat des Cinémas d’Art et Essai, on a remis en place des formations en ligne, sur la question des réseaux sociaux, la communication… Trois personnes de mon équipe sont, en ce moment même, en formation. Il y a néanmoins cette épée de Damoclès : est-ce que la fréquentation va redémarrer correctement ? On va se donner un an pour voir si les idées développées pendant le confinement sont viables économiquement.

Ces derniers mois, on a beaucoup entendu parler du “monde d’après”, de ce à quoi il devrait ressembler… Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ? Et, éventuellement, à envisager ce “monde d’après” ?

En tout cas, pas sur ce que sera le monde d’après. Certes, il y a eu une rupture, les gens étaient enfermés chez eux, et ils ont eu le temps de réfléchir sur eux-mêmes, tout en étant ultra-connectés, avec sans doute des pistes antagonistes, et plein de scénarios possibles, à envisager. Mais le monde d’après, il se fabrique tous les jours. Au Concorde, on essaie de le construire toute l’année, en organisant des soirées-débats, en utilisant le film comme support de discussion et d’échanges… À ce que j’ai compris, dans ce “monde d’après”, on serait sensés échanger davantage, être plus proches les uns des autres… mais c’est ce qu’au Concorde on défend depuis trente ans. Les salles indépendantes ont cette fonction-là. À travers les œuvres qu’elles proposent, ce sont, par rapport aux discours institués et dominants, des forces de contre-discours permanent. Sur l’écologie, les rapports sociaux, les droits des femmes, les violences conjugales – des questions qui, pendant le confinement, ont été beaucoup évoquées. Sur la stratégie, c’est évidemment autre chose.

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

Sur ce qu’on essayait de défendre avant le confinement. Depuis longtemps, personnellement et à l’échelle des exploitants indépendants, on réfléchit à ça : comment continuer à exister ? On a un vrai rôle à jouer, à la fois pour la cinéphilie et pour la vie sociale, culturelle, des territoires. Dans des circonstances comme celles que l’on vient de connaître, les cinémas indépendants sont excessivement fragilisés : si on venait à perdre le peu de salles qu’il reste – je pense notamment aux grandes villes –, ça aurait un impact désastreux sur la création et l’offre de demain. A l’échelle du SCAR, l’une des questions qui est à l’ordre du jour de nos conseils d’administration, est celle de la pérennité de nos outils. Elle passe par le soutien de la collectivité, de l’État, mais aussi par la réinvention du modèle. C’est en cours, d’ailleurs. En décembre, j’étais au Méliès de Saint-Etienne, chez mon ami Paul-Marie Claret, qui venait de faire des travaux dans sa salle, et d’ouvrir sa brasserie… Le modèle économique du cinéma indépendant est en train d’évoluer : il n’est plus centré seulement – d’ailleurs il ne doit plus l’être – sur le prix du billet.

Il s’agit donc de proposer des activités culturelles dans un sens plus large, de créer des lieux de vie.

C’est exactement ça. Des lieux de vie qui permettent une rentabilité sur autre chose – manger un morceau, boire un coup… Ce n’est pas seulement une logique économique : on passe d’une centralité unique de la cinéphilie à des espèces d’agoras citoyennes et publiques. On est parmi les derniers espaces d’échange et de discussion. J’organise des ateliers, j’ai trois soirées-débats par semaine, et je vois bien ce bouillonnement social, politique et culturel, j’entends les retours du public : “Mais où a-t-on ça, ailleurs qu’ici ?” On joue un peu ce rôle de phare, culturel et de contre-discours. Beaucoup de cinémas sont en train de se transformer – je n’aime pas beaucoup le mot, mais il n’y en a pas vraiment d’autres – sur le modèle du tiers-lieu. Un modèle différent, qui impose des modifications structurelles et architecturales, et qui impose de développer des activités connexes. En termes d’organisation, le modèle aussi évolue, on va vers des gouvernances plus collectives. La figure tutélaire de l’exploitant-programmateur unique, qui décidait de tout et était uniquement centré sur la question de la cinéphilie – et qui était, par ailleurs, une figure d’entrepreneur privé –, et le modèle de l’art et essai des années 60, sont caducs, on le sait depuis dix ou quinze ans. Il va falloir accélérer cette mutation-là. Nous, dans le modèle sur lequel on travaille à l’heure actuelle, l’espace de la salle 1 deviendrait un espace collectif, dans lequel il y aurait des jeux, et qui serait libre d’accès, ouvert tout le temps. On ne serait pas obligé d’aller au cinéma, ni même de consommer quoi que ce soit, pour fréquenter cet espace. Il y aurait là quelque chose de la maison de quartier, mais qui ne dépendrait pas de la mairie.

Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi pourrait ressembler un film post-Covid 19 ?

Un film dans lequel on ne s’embrasse plus ? Les courses-poursuites aussi vont devenir compliquées, on ne pourra plus se cacher dans la foule… Plus sérieusement, j’espère surtout qu’il y aura des films post-Covid. Notre grande inquiétude, elle est là. On n’est jamais qu’en bout de chaîne. Pendant le confinement, on a collaboré avec les producteurs de la filière indépendante, sur les problématiques d’assurance notamment. On essaie d’être proactifs dans notre filière, mais on est démunis face aux difficultés des producteurs indépendants. On essaie de les soutenir et de les accompagner dans leurs démarches auprès des pouvoirs publics. On se sent très solidaires : si, demain, nous n’avons plus d’offre, c’est fini pour nous. J’espère donc que le film post-Covid sera encore produit de manière indépendante – et qu’il sera de qualité. On s’inquiète beaucoup du trou qu’on va avoir. Et, ce trou ne sera-t-il pas définitif ?

Mais en termes de création, il y a forcément plein de choses à inventer, et je suis comme tout spectateur, je n’ai aucune prétention de création. Je m’émerveille comme vous, devant les films que nous proposent les créateurs, je sais qu’on peut leur faire confiance pour créer des choses pertinentes, qui auront du sens.

Je ne peux donc vous dire que ce que je dis à tous les clients qui passent, quand j’ouvre la grille : n’ayez pas peur, venez au cinéma – il n’y a pas plus de risques que de prendre le TGV…

Propos recueillis par Thomas Fouet


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.