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[Chronique 100] Héléna Klotz, cinéaste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Héléna Klotz est cinéaste. Elle est notamment l’auteur de L’Âge atomique.

J’ai grandi dans une petite cité HLM en banlieue, j’ai vu mes parents jongler entre chaque film pour payer les loyers, j’ai appris à vivre avec peu et à déconnecter mes problèmes d’argent du travail. Quand il a fallu se confiner, j’ai perdu une partie de mes salaires. J’ai appelé ma banquière, on s’est mises d’accord pour reporter mes loyers. Ça m’a sauvée. J’entretiens un rapport angoissé à mon travail. Surtout depuis que je suis mère. L’idée d’être ralentie me pétrifie. Le confinement a exacerbé cette peur. D’abord parce que le court métrage que je m’apprêtais à tourner a été stoppé. Ensuite parce qu’il m’est devenu difficile d’écrire avec ma fille de 4 ans et mon copain dans notre appartement où aucune pièce ne ferme. Enfin, parce que mon âme a été traversée par l’état de suspens du monde.

Noir.

J’habite rue de la Goutte d’or. Ici, les nuits ont été fendues par les arrestations. Le mur de ma chambre partage celui du commissariat et il m’arrive d’entendre les détenus taper dans leur cellule. Une nuit du confinement, ça a cogné des heures durant. Ma fille s’est réveillée. Je suis descendue. J’ai demandé au policier posté devant le commissariat, ce qui se passait. Il ne m’a pas répondu. Alors j’ai insisté en disant : ça fait 6 heures qu’un homme tape contre un mur, peut-être qu’il a un problème ? Le flic m’a dit : qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse Mademoiselle, qu’on lui mette une balle entre les deux yeux ?

Noir.

Le camion du SAMU s’est arrêté sous notre fenêtre. Des infirmiers en blouse bleue, légère comme des nuages, sont descendus du véhicule et ont disparu dans l’immeuble en face. Quelques secondes plus tard, mon voisin, le Tunisien qui tient l’épicerie de fruit sec au 53 de la rue, est ressorti sur un fauteuil roulant et sous oxygène. Les infirmiers l’ont hissé à l’arrière du camion, les portes ont claqué et le véhicule a disparu. Les volets de chez lui sont restés fermés un mois. Chaque fois qu’on passait devant l’épicerie, on demandait des nouvelles à son frère. Ca va mieux, il va bientôt sortir disait-il. La semaine dernière, sur une feuille A4 scotchée sur le rideau de fer de l’épicerie, on a appris sa mort. Il avait 50 ans. Ça nous a foudroyés. La nuit qui a suivi, j’ai rêvé qu’il m’apprenait à lire l’arabe.

Noir.

Ma fille va à la maternelle juste à côté de l’épicerie. Dans sa classe, trois de ses camarades vivent à six dans moins de trente mètres carrés. Pendant le confinement, l’un d’entre eux, Adam, 4 ans, est sorti avec son père pour faire de la trottinette sous le métro aérien. A 11h30, un policier les a contrôlés et leur a mis une amende de 134 euros parce que faire de la trottinette était une activité sportive à pratiquer avant 10h00 et après 19h00. Après ça, son père nous a expliqué qu’Adam ne voulait plus sortir de l’appartement, qu’il avait trop peur de la police. La peur aussi est un virus.

PS : Ce lien vidéo d’un artiste Jordan Wolfson que j’ai découvert pendant le confinement, particulièrement intéressante au présent. Une sorte de Prométhée moderne…


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.