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Cancion sin nombre de Melina Leon

Dès le début, on se frotte les yeux : est-on en train de voir un très grand film ? Oui. Dans un noir et blanc splendide, tout en nuances de gris, un film d’une grande beauté et d’une grande subtilité, sur un sujet grave : le trafic de bébés. Sublime !

Avec : Pamela Mendoza (Georgina Condori), Tommy Párraga (Pedro Campos), Lucio Rojas (Leo Quipse), Maykol Hernández (Isa), Lidia Quispe (Eva).

Pérou, 1988. Le régime péruvien lutte contre les guérilleros du Sentier Lumineux et impose un couvre-feu. Enceinte, Georgina a quitté ses montagnes d’Ayacucho et vit petitement avec Leo dans une baraque sur la côte près de Lima. Ils vendent sur le marché. Elle entend une publicité pour la clinique San Benito qui propose, dans le centre de Lima, des accouchements gratuits. Elle s’y rend, accouche d’une fille et s’endort, épuisée. À son réveil, on lui dit que le bébé est dans un hôpital pour un bilan et on la renvoie brutalement. Elle revient frapper à la porte mais la clinique a disparu. Avec Leo, elle veut porter plainte, mais la police la renvoie vers la justice, sans suite.

SUITE… Plus tard, Georgina se rend au journal La Reforma où Pedro, journaliste, l’entend crier “On m’a volé ma fille”. Lui seul la prend au sérieux et l’aide à enquêter sur ce vol. Ils vont à Radio Mundo qui avait émis le communiqué et rencontrent d’autres femmes à qui on a dit que leur bébé était mort, mais sans montrer le corps. Pour le juge qui contrôle les adoptions par des étrangers, tout paraît légal.Pedro est mis sur la piste d’une fondation et va enquêter à Iquitos. Son article dénonce le scandale des enfants volés.Le juge est limogé mais un sénateur demande à Pedro de se calmer, car les enfants adoptés sont en réalité plus heureux à l’étranger… Leo est recruté par le Sentier lumineux.Menacé, Pedro part. Georgina ne sait plus où se réfugier. Elle chante une berceuse.    

Commentaire

Premier film et chef-d’œuvre. Son format, le 1,33, et son magnifique noir et blanc, construit sur une palette très subtile de gris, convoquent avec force la beauté et l’intensité plastique de certains grands films muets. Peu à peu, sa finesse et son élégance disent le miracle que constitue la rencontre d’une femme indigène pauvre avec un journaliste, qui va aider celle-ci à retrouver son bébé, volé. Le découpage sert à d’abord à décrire et dénombrer l’un après l’autre les éléments du réel qui génèrent le récit. Ainsi, lors de cette rencontre, un plan montre la mère qui avance vers nous d’un pas lourd dans un couloir. Le plan suivant, contrechamp du premier, la montre de dos arrivant dans une grande salle pleine de journalistes au travail : la voici plongée dans un autre monde, disjoint d’avec le premier. Deux plans ont suffi pour d(écr)ire toute sa recherche d’une aide. Le récit avance avec ce style sobre et descriptif de recension, qui est aussi celui de certains films néoréalistes. Ici aussi le cinéma est fait pour regarder ce qui est et montrer qu’à force de patience on peut réussir à voir ce que l’on ne voyait pas au premier regard. La réalisatrice péruvienne emprunte ainsi au réalisme ontologique cher au critique André Bazin. Mais, également, elle nous fait toujours ressentir par le jeu des formes ce que vit son héroïne. Ainsi, quand celle-ci va à l’adresse de la clinique, elle est prête à faire confiance. Ce qu’expriment toutes les courbes présentes dans les plans : elle se retrouve dans un grand hall rond, des cercles sont dessinés sur le plafond et le sol, son ventre est arrondi par la grossesse, la corde à sauter de fillettes produit des courbes, etc. Sublime !

Scénario : Melina León et Michael J. White Images : Inti Briones Montage : Melina León, Manuel Bauer et Antolin Prieto Musique : Pauchi Sasaki Son : Pablo Rivas Leyva Décors : Gisella Ramírez Maquillage : Laura Quijandria Casting : Luz Tamayo Production : La Vida Misma Film Coproduction : La Mula Producciones et MGC Producteurs : Inti Briones, Melina León et Michael J. White Coproducteurs : Rafael Álvarez, Dan Wechsler, Andreas Roald, Jamal Zeinal Zade, Patrick Bencomo, Tim Hobbs et Ori Dov Gratch Producteurs associés : Jesus Pimentel et Bogdan George Apetri Distributeur : Sophie Dulac Distribution.

97 minutes. Pérou – Espagne – États-Unis, 2019 Sortie France : 22 juin 2020