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Un sanglier sur la Croisette

Newsletter du 13 mai

 

Chers lecteurs,

 

6 mai

Il faudrait écrire uniquement quand on a quelque chose à dire (moi qui viens de relire ma newsletter du jour, je suis bien placé pour le savoir) ; ne pas livrer le lait tourné ni, chaque année, produire le roman qu’a réclamé le pilon en sacrifice ; apprendre à s’extraire de la périodicité. Écrire : “Aujourd’hui : rien”. Ou bien : “Aujourd’hui : quelque chose (rien à en dire)”.

On donnerait la date, la température, et ce serait marre.

7 mai

Hier, des mesures ont donc été annoncées pour les métiers de la culture. Entre autres, une “année blanche” pour les intermittents du spectacle, un fonds d’indemnisation pour les producteurs de films, un plan de commandes publiques : initiatives salutaires.

Pour en connaître les détails, je visionne donc la conférence organisée pour l’occasion. Je découvre qu’on y parle d’un été “apprenant et culturel”, qu’on y invoque la “résilience” et les “énergies créatrices”, et qu’on s’y fait fort “d’enfourcher le tigre” : autant dire qu’on danse autour du feu en braillant des onomatopées.
Je n’entends rien à cette eau plate, à ces formules prêtes à l’emploi (ces propos, bien évidemment, n’engagent que moi). Du reste, sans doute est-ce de ma faute. Je ne suis pas bilingue et ne parle que l’ancien français. Je n’ai pas écouté à l’école. Je n’ai pas pris le pli ni téléchargé la dernière application… Je suis une machine analogique dans un monde numérique.

8 mai

Chose lue ce jour : le personnage principal du roman Le Correcteur (Ricardo Menéndez Salmón), travaillant à la correction d’une traduction des Démons de Dostoïevski, grand admirateur de Coetzee, lecteur avisé de Boèce et de Virgile, très au fait encore de l’hommage rendu à Verdi le jour de ses funérailles (et dont l’amie, restauratrice de tableaux, fraie quotidiennement avec Giotto, Cimabue et Piero della Francesca), ignore jusqu’à l’existence du Mépris de Jean-Luc Godard, dont son père lui fait l’éloge :
Bardot avec Palance ? Dans quoi ?
– Dans un film de Godard, Le Mépris, avec Michel Piccoli et Fritz Lang en personne.
– Mais c’est un casting impossible.
– Non non, m’a interrompu mon père. Bardot est incroyablement belle, Palance est un grand producteur de cinéma plein aux as, Piccoli, un écrivain sans avenir, et Fritz Lang joue Fritz Lang.
– Ça me dit quelque chose, ai-je menti.

On surestime parfois l’intérêt que portent certains au cinéma, le fait qu’ils seraient si nombreux à l’envisager comme un art à part entière. C’est avec cette idée en tête, celle d’être serrés dans la niche, de se tenir à trois-cents sur une tête d’épingle, mais en sachant pouvoir compter sur des lecteurs rares, mais fidèles et passionnés, que les critiques devraient poursuivre leur travail, aussi longtemps que pour cela on leur jettera de temps à autre un quignon de pain et quelques encouragements.

9 mai

Chose (re)lue ce jour : “Attirant et distrayant, le cinématographe est le rival du bistrot et du café. Je ne sais pas aujourd’hui lesquels des cafés ou des cinémas sont les plus nombreux à Paris ou à New York” (Léon Trotsky, 1923). Davantage de cafés que de cinémas, davantage de cinémas que de cafés, depuis 2020 nous ne tiendrons plus les comptes : ce sera bien assez qu’ils rouvrent (lorsque les conditions, bien sûr, le permettront : la santé avant tout).

10 mai

À Cannes, tard dans la nuit de samedi à dimanche, une patrouille de police a pris en filature et filmé un sanglier en promenade sur la Croisette. La vidéo fait le tour des réseaux sociaux.

À compter du mardi 12 mai, nous aurions dû être des dizaines de milliers à débarquer sur la Croisette (ç’aurait été ma douzième édition cannoise, la neuvième aux côtés des Fiches du cinéma). À l’heure et à l’endroit où, quelques jours plus tard, l’équipe des Fiches aurait dû rentrer de la soirée d’ouverture de la Semaine de la critique, peut-être un peu alcoolisée et très inquiète de devoir mettre le réveil pour la séance de 8h30 du lendemain (et nous ne l’aurions pas manquée, car nous sommes des professionnels), un sanglier remontait le boulevard désert – un couvre-feu ayant été instauré le 21 mars –, passait sans les voir devant boutiques et palaces.

On mesure peu les implications d’une telle observation, la modestie à quoi elle engage. D’aucuns diront sans doute : “ça devait finir par arriver”.
Il n’empêche – on aura beau tourner le truc dans tous les sens, on en viendra toujours à la même conclusion : un sanglier a pris notre place.

11 mai

Premier jour de “déconfinement”. Me reprochant d’avoir vu si peu de films ces derniers mois, quand certaines de mes connaissances s’envoyaient l’intégrale de Ford et relisaient les essais de Pasolini, j’ai entrepris de commencer à rattraper mon retard.

À cette fin, j’ai vu Un dimanche à Aurillac, aimable court métrage de Guy Gilles (1967), et La Rosière de Pessac de Jean Eustache (1968) : dépaysement dans l’espace et dans le temps, déconfinement d’intérieur.

Puis, la vidéo d’un chaton qui s’évertuait à se glisser dans une chaussure – mais en écoutant par-dessus une composition de Nils Frahm qu’une amie m’avait envoyée. En soi les images étaient mignonnes tout au plus, mais sur cette musique les efforts (récompensés) du petit chat prenaient des proportions épiques (cela s’appelle “l’effet Dolan”). Comme c’est pratique : chacun peut, chez soi, s’amuser avec les films.

12 mai

Il faudrait écrire uniquement quand on a quelque chose à dire (moi qui travaille à la newsletter du 13 mai, je ne saurais l’ignorer) ; ne pas verser le café qui a bouilli ni, chaque année, produire le roman qu’a réclamé le pilon en sacrifice ; apprendre à s’extraire de la périodicité. Écrire : “Aujourd’hui : rien”. Ou bien : “Aujourd’hui : quelque chose (rien à en dire)”.

On donnerait la date, la pluviométrie, et ce serait marre. 

 

Portez-vous bien, chers lecteurs – vous, ainsi que vos proches,

Amitiés,

 

Thomas Fouet

 
Photo : Le Mépris (Jean-Luc Godard) 

 

Newsletter du 13 mai 2020
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