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(Re)Opening Night

Newsletter du 27 mai

 

Chers lecteurs,

 

“Elles rouvrent quand, les salles ?
– Bientôt.
– Oui, mais c’est quand, bientôt ? Est-ce que c’est dans longtemps ?
– Écoute, je ne sais pas. Je ne suis pas ministre.
– Oui, mais en gros : c’est dans combien de dodos ?
– Ne fais pas l’enfant. Bientôt, c’est… bientôt.
– Deux fois bientôt ? Ça a l’air loin.
– T’as la télé pour patienter. Y en a, des films, à la télé. Tu balances vingt balles par mois dans un bouquet cinéma : tu peux même en regarder toute la journée.
– Non, ça, je peux plus. Ça m’angoisse. Des fois, je m’endors devant, Humphrey Bogart prend Lauren Bacall dans ses bras, et quand je me réveille Guillaume de Tonquédec fait griller des merguez sur le barbecue de Franck Dubosc : ça me fait courir des frissons dans la colonne, j’ai l’impression que l’univers est déréglé et l’apocalypse imminente.
– En attendant, va bien falloir t’en contenter.
– Ce que je veux, c’est un écran de cinéma, conçu pour ça. Tu connais la formule de Godard : le cinéma, c’est un art, la télévision, c’est un meuble.
– Tu peux pas t’en sortir à chaque fois avec une citation de Godard. C’est de la cuistrerie, et t’es plus à l’université.
– Il y a des écrans partout… dans les cafés, qui diffusent les chaînes d’info en continu…
– Ils sont fermés, les cafés.
– … dans le métro, les rues, les gares, qui font de la publicité pour des saletés…
– Tu n’as qu’à détourner les yeux.
– … et dans nos mains – tu te rends compte ? Il y a des écrans dans nos mains. On a beau se frotter les paumes avec du gel, ça ne part pas, c’est incrusté. De petits écrans sur lesquels maman appelle au milieu d’Andreï Roublev.
– Personne t’oblige à voir des films de Tarkovski sur ton smartphone.
– Mais le cinéma, il est où ? Il s’est dilué dans les écrans ? Plus il y en a, et moins la teneur en cinéma par écran est importante : c’est une question d’arithmétique. On nous fait boire de l’eau sucrée. On nous refile des placebos.
– Tu me déprimes.
– Tiens, ici, regarde : encore un écran.
– Quoi, ça ? Ah, mais ça va pas mieux, dis. C’est pas un écran, c’est un bout de plexiglas. Tu sais pas faire la différence ? Les gens laissent traîner de ces trucs…
– Non, non, dessus j’ai vu un garçon et une fille, et la petite scène qu’ils se jouaient. C’était fugace, mais j’ai bien vu.
– C’est un reflet que tu as vu.
– Comment tu dis ? Un “reflet” ? Bon, admettons. Et là ! C’en est pas un, là ?
– C’est une fenêtre…
– Ah, oui : le décor ne change pas. Tu avoueras, c’est pas toujours si évident, y a moyen de se faire avoir. Comme quand le train se met en marche et qu’on croit que le quai avance. Et là, c’est pas un écran, là ?
– Ça ? C’EST UN MUR. Tu commences à me faire flipper
– Non, mais tu vois pas les formes, et les mouvements ? Et la petite scène amusante que ça figure ?
– Mais, JE VOIS BIEN que tu fais ça AVEC TES MAINS, t’en as conscience ?
– Regarde : le renard va manger la poule.
– T’as passé l’âge de faire des ombres chinoises…
– Mais soudain, il se passe quelque chose : le renard comprend que la poule n’était qu’une ombre, c’est une farce qu’on lui a jouée. Le festin n’est pas pour ce soir…
– Bon, écoute…
– Puis, une chose en entraînant une autre, le renard s’interroge : “Moi-même, ne serais-je pas une ombre, un jeu de main ?
– … je vois bien que cette histoire te mine…
– À son tour le spectateur s’interroge, l’inquiétude est contagieuse : “Tous, ne sommes-nous pas les personnages d’un grand théâtre d’ombres ?
– … et que les salles te manquent…
– “Ne serais-je pas moi-même piégé dans un écran ? Serait-ce la raison pour laquelle il m’est impossible d’en distinguer les bords ?
– … mais il va bien falloir…
– Voilà : ça, c’est du cinéma !
– … QUE TU TE CALMES UN PEU.”

 

Thomas Fouet

 
Photo : Burn After Reading – Copyright StudioCanal

 

Newsletter du 27 mai 2020
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