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Régimes de croyance

Newsletter du 20 mai

 

Chers lecteurs,

 

Nous croyons fermement en la valeur de l’expérience de la salle. Mais nous croyons aussi que – soit en raison du changement et de l’évolution des modes de consommation, soit à cause de certaines situations comme celle du COVID – nous pourrons être amenés à opérer quelques changements dans cette stratégie générale. Nous allons évaluer chacun de nos films au cas par cas, comme nous le faisons durant ce contexte de coronavirus…
Bob Chapek, PDG de la Walt Disney Company, 5 mai 2020.

Chaque fois que quelqu’un assure “croire fermement dans la valeur” de quelque chose (les services publics, le droit d’asile, la pérennité d’un couple) puis s’empresse d’ajouter un “mais”, c’est que, de toute évidence, il y a lieu de s’inquiéter. À plus forte raison lorsque l’on a affaire, comme ici, au dirigeant du studio le plus puissant de l’Histoire. À l’avenir, pour un nombre croissant de films, la salle pourrait bien ne plus être la destination première.

Mais sans doute fallait-il s’y attendre. Des mutations sont à l’œuvre dont nous n’avons pas conscience, ou dont pour l’heure nous ne mesurons pas l’ampleur des développements. Les temps changent, dans le cinéma comme ailleurs.

Bientôt, plus personne ne voudra croire que le sang d’une licorne, répandu sur la terre par un dieu courroucé, ou son fils maladroit, ou son frangin félon, a engendré une race de chevaux ; en ces cosmogonies racontant comment les montagnes furent taillées par l’épée d’un géant, les larmes d’un être primordial changées en eau de mer.
Voilà donc les récits enfantins qui tracassaient les hommes”, pensera-t-on. (On leur en aura substitué d’autres.)

Un de ces jours, on aura sans doute de la peine à imaginer que tel régime politique ou tel système économique passés de mode – d‘autres, tout aussi aberrants mais d’une façon rafraîchissante, exhalant le charme du neuf, la tyrannie sous cellophane, les auront depuis remplacés – aient pu conduire, même rarement et par accident, à œuvrer à la préservation du vivant et dans l’intérêt général.
Ce qu’il fallait être naïf”, se gaussera-t-on.

Dans un avenir plus ou moins proche, on doutera probablement du fait que, du temps de Michel Piccoli, des spectateurs aient pu s’entasser, moyennant une certaine somme d’argent et à des heures fixées à l’avance, dans des salles où l’on montrait des films. Qu’ait prospéré cet art pariétal, ce dispositif nécessitant un certain degré d’obscurité, une certaine disponibilité, un état plus qu’attentif – captif. Que, parmi de parfaits étrangers, on ait ainsi pu rester assis deux ou trois heures durant, sans jamais regarder ses mails ni faire chauffer des knacki-balls au micro-ondes en tournant le dos à l’écran. Que ç’ait été là une pratique très populaire, davantage qu’une manie d’esthètes ou l’œuvre de revivalistes de l’image, un lieu où exercer son culte quand c’était marre de prier à domicile.
Quelle drôle d’habitude ç’aurait été”, dira-t-on, incrédule.

C’est dommage : l’une de ces légendes aurait pourtant dit vrai.
 

Portez-vous bien, chers lecteurs (et vivement le retour en salle, pour la défendre),

Amitiés,

 

Thomas Fouet

 
Photo : Le Mépris (Jean-Luc Godard) 

 

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