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Michel, Jean, Jean-Pierre, Philippe et les autres…

Michel Piccoli, 27 décembre 1925 – 12 mai 2020.

Noiret, en 2006, puis Rochefort, Marielle et maintenant Piccoli… Des grands monstres sacrés du théâtre et du cinéma français de l’après Seconde Guerre ne reste plus parmi nous que Michel Bouquet, né en 1925 comme Michel Piccoli. Celui-ci à son tour, après 70 années d’une carrière aussi brillante qu’intense, a donc “fait sa grande valise et nos baisers volent vers ses lèvres endormies”, a si bien dit Emmanuelle Béart au début du beau poème- hommage qu’elle lui a dédié sur les ondes de France Inter le 19 mai dernier. Ce n’est que le lundi 18 que ses proches ont révélé sa disparition. “Une conscience s’en va” : ainsi Thomas Morales titra-t-il le si juste article qu’il consacra sur le site de Causeur à ce “vieux commandeur au milieu des ânonneurs et des tricheurs […] rare et précieux comme un alexandrin”, honnête homme fortement engagé à gauche mais ô combien libre.

Comme la plupart des très grands, M. Piccoli fut (avant tout ?) un immense comédien de théâtre. Il y débuta dès 1945, fut de l’équipe de l’éphémère (1952-1954) Théâtre de Babylone à Paris (où fut créé En attendant Godot et où il rencontra sa première épouse Eléonore Hirt). Ses triomphes au cinéma n’empêchèrent pas que, jusqu’en 2009, il revint toujours à la scène, où sa prestance, son charme mystérieux voire dérangeant, et surtout sa voix firent merveille : une voix musicale (n’était-il pas le fils d’un violoniste et d’une pianiste ?), souvent utilisée en off par les cinéastes, aux modulations envoûtantes, comme jadis celle de Jean Vilar ou, depuis, celle de Gérard Depardieu. Il fut dirigé au théâtre par les plus grands : Barrault, de Ré, Régy, Vilar (une rencontre trop fugace et frustrante pour un Phèdre à Strasbourg en 1957), Brook, Bondy, Chéreau, Engel (pour un mémorable Roi Lear en 2006), Bluwal (leur Don Juan de Molière télévisuel de 1965, avec C. Brasseur, fut repris à la scène, et suivi en 1969 d’un Misanthrope lui aussi d’anthologie). J’ai pu mesurer pour la première fois combien sa présence scénique était impressionnante en 1963, dans l’historique Le Vicaire de Rolf Hochhut où, au côté de Jean Topart, il incarnait Gerstein, le SS qui révéla l’extermination des Juifs : sa composition était d’une telle puissance et d’une telle subtilité que près de soixante ans plus tard, je le revois encore. Au théâtre comme au cinéma, ce furent les personnages ambigus, difficiles à saisir, voire vénéneux qui lui seyaient le mieux. Citons à nouveau Thomas Morales : “il avait cette outrance des élus, cette capacité à déborder son adversaire par une dinguerie, une exaltation suprême, indomptable que l’on retrouve également chez Marielle, Rochefort ou Noiret”. Seule ombre au tableau : il ne convainquit pas comme metteur en scène : au théâtre, l’efficace Une vie de théâtre de David Mamet (à Paris en 1988), avec en vedette Jean Rochefort, fut sans lendemain. Et au cinéma, après deux courts métrages en 1991 (un des segments d’Ecrire contre l’oubli) et 1994 (Train de nuit),  si l’attachant Alors voilà (1997) fut très favorablement accueilli par la critique, La Plage noire (2001) (1), abscons et pesamment esthétisant, fut un échec tant artistique que public. En 2006, il se reprit quelque peu avec son quasi dadaïste C’est pas tout à fait la vie dont j’avais rêvé, resté confidentiel.

On ne saurait trop remercier Jean-Luc Godard d’avoir réalisé en 1962 Le Mépris, à l’évidence son film le plus convaincant grâce surtout à Brigitte Bardot, Fritz Lang et Michel Piccoli, pour la première fois pleinement vedette et dont la carrière cinématographique explosa alors : “fabuleux caméléon reconnu pour son intelligence du jeu, son élégance et sa curiosité d’esprit” (site du C.N.C.), il fut un formidable catalyseur, inspirateur même (2) pour les cinéastes (et scénaristes) qui le firent tourner et “a contribué à définir le cinéma français” (id.). Même si Godard et lui (3) se félicitèrent de leur collaboration, ils ne se retrouvèrent qu’en 1981 pour Passion, navrant salmigondis où il erre tout comme Isabelle Huppert. Sa filmographie, par ailleurs exemplaire, près de 200 films entre 1945 (Sortilèges, Christian-Jaque) et 2013 (Le Goût des myrtilles, Thomas de Thier) est bien sûr dominée par Luis Buñuel et Claude Sautet, dont il devint l’un des interprètes fétiches. Dès 1956 pour le premier, avec La Mort en ce jardin, que suivit une impressionnante série de chefs-d’œuvre : Le Journal d’une femme de chambre (1963), Belle de jour (1967), La Voie lactée (1968), Le Charme discret de la bourgeoisie (1971, où il apparaît en ministre inaudible), Le Fantôme de la liberté (1974). Et il devint un temps inséparable de l’univers de Sautet (dès Les Choses de la vie, 1969), et surtout lorsque celui-ci épousa celui, à la fois noir et chaleureux, de Claude Néron : Max et les ferrailleurs (1970), Vincent, François, Paul et les autres (1974, d’après La Grande marrade, que la patte de Jean-Loup Dabadie édulcora, hélas, quelque peu), et Mado (1976). Mais comment négliger ses prestations chez Melville (Le Doulos, 1961), Resnais (La Guerre est finie, 1965, Vous n’avez encore rien vu, 2011), M. Ferreri (Dillinger est mort, 1969, L’Audience, 1970, La Grande bouffe, 1973, La Dernière femme, 1976,  Y’a bon les blancs, 1987), M. Deville (Benjamin, 1967, La Femme en bleu, 1972, Péril en la demeure, 1984, Le Paltoquet, 1985), J. Demy (Les Demoiselles de Rochefort, 1966, Une chambre en ville, 1982), C. Chabrol (La Décade prodigieuse, 1971, Les Noces rouges, 1972), F. Girod (Le Trio infernal, 1973, L’Etat sauvage, 1977), B. Tavernier (Des enfants gâtés, 1975) M. Bellocchio (Le Saut dans le vide, 1979, Les Yeux, la bouche,1982), J. Rouffio (Sept morts sur ordonnance, 1973, Le Sucre,1978, La Passante du Sans –Souci, 1981), L. Carax (Mauvais sang, 1986, Holy Motors, 2011), J. Rivette (La Belle noiseuse, 1990, Ne touchez pas à la hache, 2006), L. Malle (Atlantic City, 1980, Milou en mai, 1989), M. de Oliveira (Party, 1995, Parole et utopie, 1999, Je rentre à la maison, 2001), P. Chéreau (Judith Therpauve, 1980, Adieu Bonaparte, 1984) Sans oublier le détonnant Themroc (C. Faraldo, 1972), La Curée (1965, nanar où Vadim et J. Cau massacrent Zola, mais où il est impressionnant en banquier diabolique), Une étrange affaire (P. Granier-Deferre, 1981, son rôle le plus glaçant), La Puritaine (J. Doillon, 1986), Les Equilibristes (N. Papatakis, 1991), Les Acteurs (B. Blier, 1999), Le Bal des casse-pieds (Y. Robert, 1991), et son dernier très grand rôle, un pape nouvellement élu dévoré par le doute dans Habemus papam (N. Moretti, 2010).

Ah ! Une dernière remarque : cet artiste exceptionnel s’il en fut, ce monument, bien que parfois (assez peu, somme toute !) “nominé” (sic), n’obtint jamais ni César, ni Molière. Sans commentaires…

(1)  Corrigeons (il n’est jamais trop tard) une erreur qui s’est glissée dans notre précieux Répertoire des films distribués en France entre 1995 et 2006 : celui-ci indique comme date de sortie de La Plage noire le 22 janvier 2003 et la présence de notre critique dans l’Annuel 2004. Il s’agit respectivement du 12 décembre 2001 et de l’Annuel 2002.

(2) Claude Néron, formidable romancier et scénariste de C. Sautet, hélas disparu en 1991, m’entretint souvent de leur précieuse collaboration lors des tournages de Max et les ferrailleurs et Mado.