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Le plus beau film du monde

Newsletter du 6 mai

 

Chers lecteurs,

 

Chers lecteurs,

 

“Tout à l’heure, j’ai voulu regarder un film à la télé. J’ai tenu vingt minutes.
– C’était si mauvais que ça ?
– Oui, mais c’est pas la question. Je pouvais pas : je supporte plus l’injustice.
– Quelle injustice ?
– Le personnage n’avait pas trompé sa copine mais elle refusait de le croire : un quiproquo l’incriminait. Tu te rends compte ?
– Ça sent la comédie française, la tension doit pas être folle. A priori on sait comment ça va finir : les malentendus dissipés autour du rosbif-pommes de terre, dans la maison des beaux-parents.
– C’est les effets du confinement : sevré de réel, privé de contacts humains, je reporte mon empathie sur les personnages de fiction. Ces gens qui clament leur innocence et que personne ne veut entendre… ça me met dans tous mes états. “Mais, papa, maman, je vous jure ! C’est les méchants du complexe militaro-industriel qui ont saccagé la cuisine ! Ils veulent capturer mon copain extraterrestre et mener sur lui des expériences scientifiques !”
– Ben, voilà : tu tiens ta newsletter de demain.
– Non, je saurais pas quoi en dire. Si ce n’est que je veux sortir et voir des gens. Et que je me m’inquiète pour mes proches. J’ai pas d’idées. Je suis à sec.
– Tu sais ce que tu pourrais faire ? Imaginer la scène d’un film. Écrire le début d’un scénario. Et ce serait ta newsletter.
– Ouais, je sais pas…
– Alors ! Comment ça commencerait ?
– …
– Allez, je t’aide : “INTÉRIEUR – NUIT. UN APPARTEMENT PARISIENIl est encore tôt, le jour ne s’est pas levé ; Benoît, la trentaine, sort d’une longue nuit d’insomnie… Aujourd’hui est un jour spécial…
– “Un jour spécial ?”
– Fais un effort. “Il est encore tôt, le jour ne s’est pas levé…
– Alors, voyons… Benoît, la trentaine, sort d’une longue nuit d’insomnie… Tout à l’heure la fenêtre du voisin d’en-face s’était allumée, puis elle s’était éteinte ; plus tard elle se rallumera, puis s’éteindra à nouveau, ainsi de suite, aussi longtemps que l’endroit sera habité, que l’immeuble sera debout : c’est une sorte de morse incroyablement lent, dont le sens échappe à qui l’émet, que personne ne déchiffre. Mais le message en est : “Une belle journée s’annonce”. Et Benoît le devine.
– C’est quoi, ça ? Une voix off ? Comment tu partages ça avec le spectateur ? Enfin, bon : admettons. Je suppose qu’ensuite le héros sort de chez lui ?
– Après s’être lavé, quand même. C’est pas un dégueulasse, Benoît.
– Et puis il a pris son café et une tartine de confiture : on a compris. Allez, poursuis.
– La rue est animée, il fait chaud pour l’heure et la saison. D’un petit geste de la main, Benoît salue les commerçants chez qui il a ses habitudes. Dans le parc attenant des enfants jouent à la marelle…
– L’action se déroule sous la Troisième République ?
– Un peu plus loin, surprise !
– Ah !
– Benoît croise une amie de longue date : autrefois ils s’étaient fâchés mais d’un coup tout est pardonné, le simple fait de se revoir a dissipé toutes les rancœurs.
– Ça manque peut-être un peu de conflits, ton histoire.
– Pour fêter ça, ils décident d’aller au restau : ils ont très envie de manger de l’aligot.
– De l’aligot ? Mais personne ne mange de l’aligot, dans les films. Est-ce que les gens mangent de l’aligot, chez Garrel ? 
– Attends, tu vas être contente. Au moment de passer commande, stupeur : il n’y a plus d’aligot.
– Ah, tout de même : une contrariété.
– Mais la truffade est délicieuse : on y gagne au change et le café est offert. Et la salade… hmmm ! Un délice.
– Je vais mourir d’ennui.
– Ils sortent contents, repus mais pas écœurés. Dehors une averse est tombée, mais déjà le ciel se dégage et ça sent bon le bitume chaud : nos héros décident d’aller prendre un dernier verre.
– “Héros”, faudrait pas déconner. C’est quand même pas pour avoir bouffé des truffades qu’on se souvient de John McClane.
– Le bar est bondé et l’humeur est à la fête…
– Attends, j’ai pas compris : on est déjà le soir ? Dis, la nuit tombe vite, dans ton bled.
– …quand soudain…
– Oui ? Soudain ?
– …c’est l’empoignade : une bagarre menace d’éclater entre deux clients avinés…
– Enfin, de l’action ! On flirte avec le western.
– … mais non, c’est un malentendu : chacun s’excuse. On se retrouve au comptoir et on s’offre des tournées.
– Pfff…
– Le bar ferme, il est temps de rentrer. Quelques mouettes survolent la ville, elles nous rappellent que la mer n’est pas si loin. On s’en fait d’ailleurs la réflexion à voix haute. “Mais ! ma voiture est garée tout près, dit la fille. Pourquoi n’irait-on à Deauville, voir le jour se lever sur la plage ?” Sitôt dit, sitôt fait. La route est un ruban de soie, on y glisse dans l’air chaud du soir. Arrivée à Deauville : sur la plage, Benoît et son amie regardent le soleil se lever…
– On brûle d’envie de connaître le dénouement.
– Après un long moment à observer le ciel, la fille (elle est charmante) se tourne vers Benoît et lui dit : “C’est bien joli, une aube, mais ça va pas nous faire la journée…” Ils partagent un grand éclat de rire…
– Alors que c’est pas hilarant, on est d’accord ?
 … puis ils repartent vers de nouvelles aventures…
– … QU’ON A VRAIMENT HÂTE DE CONNAÎTRE.
– …
– Et alors, quoi, c’est tout ? C’est fini ? Pas de tension latente ? Pas de rancœurs cachées ? Pas de drame sous-jacent ?
– Non. C’est fini, tout ça. Mollo sur les tristimanies, les sacs de nœuds. C’est fini, tous ces enfantillages. Maintenant, on repart à zéro. On profite de la vie. Ah, tu m’as donné une bonne idée. Vraiment, ce serait…
– … la pire de tes newsletters…
– … LE PLUS BEAU FILM DE TOUS LES TEMPS…

 

Thomas Fouet

 
Photo : Garçon ! (Claude Sautet) 

 

Newsletter du 6 mai 2020
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