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Green Boys : entretien avec Ariane Doublet

“Filmer la rencontre”


En 2017, votre film Les Réfugiés de Saint Jouin parlait déjà d’immigration via une faille syrienne… Ce film-ci est-il une brique supplémentaire en vue d’une œuvre spécifique sur ce thème (un diptyque, un triptyque, etc.) ?

Non, pour vous répondre directement. Vous avez dû comprendre que je tourne la plupart de mes films dans un périmètre assez proche du lieu où j’habite et que mes films sont d’abord faits de rencontres, en général. Je ne procède jamais en choisissant un sujet, j’ai plutôt l’impression de faire des films sans sujet. C’est pour ça que je tiquais quand vous évoquiez un film sur l’immigration… C’est un film sur un village désirant accueillir une famille syrienne. Et donc, c’est la rencontre de cette famille avec le maire et les habitants du village… C’est par la petite histoire que je m’approche de thèmes plus universels. C’est toujours comme ça que je procède. Mes films ne vont jamais être exhaustifs sur un sujet donné. Là, j’ai commencé, en 2015, à aller à la Jungle de Calais, j’y ai rencontré des Soudanais. Au moment du démantèlement, des Soudanais sont venus habiter chez moi parce qu’ils ne savaient plus où aller… Et puis il y a eu aussi des maires qui ont proposé des places d’accueil dans leur village ou dans leur ville…

Je guettais donc un peu autour de chez moi, et c’est comme ça que j’ai entendu parler du projet d’accueil du village de Saint Jouin. C’était donc pour le film précédent. Et puis, de fil en aiguille, quand on fait un film, on rencontre des gens qui sont préoccupés par les mêmes questions… J’ai rencontré d’autres personnes qui accueillaient… On a décidé de faire une Association d’accueil pour les mineurs isolés… Et c’est comme ça que c’est venu. J’ai rencontré Alhassane. Il a été le premier jeune qu’on a accueilli par le biais de l’association… Et voilà. Mais je n’avais même pas de projet au moment où l’association s’est créée, où on a commencé à accueillir des gens à la maison… Vraiment, le moteur, pour moi, a été la rencontre d’Alhassane avec Louka. C’est cette rencontre qui m’a beaucoup touchée et m’a donné envie de faire le film.

Votre film ressemble à une parabole autour du visage de l’Autre – au sens où l’entend Lévinas.

Oui. Une parabole, une fable. C’était aussi une volonté de se retrouver un peu hors champ, dans une parenthèse, un moment dans la vie d’Alhassane et de Louka… À travers leur rencontre. C’est vraiment un film sur la rencontre, ce qu’elle peut apporter à l’un et à l’autre. On peut dire qu’a priori, Alhassane et Louka, il n’y avait pas grand-chose pour qu’ils se rencontrent au départ. Louka habite dans ce petit village où il n’y a pas de jeunes immigrés… Quand Alhassane est arrivé, on lui a cherché des partenaires de foot, moi je ne connaissais pas Louka. Je connaissais son père, je connaissais un peu ses parents. Et Louka est venu le premier jour, puis il est revenu chaque jour.

Pour revenir à votre question… Vous avez parlé de Lévinas. Je ne sais pas si vous connaissez ce texte de Michel Foucault sur les hétérotopies. C’est le lieu qu’on se construit pour se protéger, se mettre hors du tumulte… C’était l’occasion, je trouve, de sortir Alhassane du carcan de jeune migrant qui colle à la peau de tous ces jeunes. Ça permettait aussi de le regarder dans sa relation à ce jeune garçon, et de le ramener à une part d’enfance. Mais c’est vrai que c’est de l’ordre de la fable, car très peu d’informations sont données dans le film. Ils sont comme dans une bulle.

Green Boys – Copyright JHR Films

Entre terre et mer, la Normandie semble rappeler l’éternel  combat entre l’itinérant (Alhassane) et le sédentaire (Louka et les habitants). Et la cabane, montrer la nécessité d’avoir des racines, de se poser.

C’est très juste, ce que vous dites. Je n’avais même pas pensé à ça. C’est vrai qu’en Normandie, surtout sur le littoral, il y a les gens de la mer et les gens de la terre. J’avais fait un film qui s’appelait Les Terriens (1999, ndlr). Historiquement, ces deux mondes se sont assez peu rencontrés. Les terriens ont toujours tourné le dos à la mer. J’ai rencontré assez peu de gens de la terre qui se rendaient à la pêche ou à la mer. Ils allaient la voir une fois par an. C’est une sorte de coupure. Mais en même temps, toutes ces régions littorales, la Bretagne, la Normandie, leurs ports, ont quand même été, du fait de leur géographie, des régions d’accueil. Je pense qu’il y a quand même une ouverture. On voit ça chez les Havrais. En Bretagne, on voit ça très fort. Il y a des mariages mixtes en Bretagne depuis longtemps. C’est vrai que Louka est dans ce village, très sédentaire, il connaît ce coin-là, c’est son petit monde, et qu’Alhassane arrive avec une sorte de mythologie du voyageur… mais sur laquelle Louka ne s’était pas attardé dans un premier temps. Du tout.

En fait, ils se sont rencontrés à travers le foot. C’était vraiment leur point commun. Le foot et son universalité : il se pratique de la même façon au bord de la mer, à l’intérieur des terres, en Afrique de l’Ouest, au Havre… Ils connaissaient les noms des mêmes équipes. Ils pouvaient partager ça, parler des équipes, des joueurs, regarder des matchs… Quand on a commencé à tourner, j’ai demandé à Alhassane s’il avait parlé de son périple à Louka. Il m’a dit : “Mais pas du tout, parce que Louka ne m’a pas posé de questions. Je n’ai donc pas voulu le heurter. Louka ne m’a rien demandé. Tu sais, on parle de foot, on parle d’autre chose, de musique…”. Du coup, le film a noué ces questions-là, ça a été l’occasion pour Alhassane de raconter son voyage. Mais c’est très spontané. Et Louka l’apprend dans le film, il ne le savait pas du tout ! Il ne savait pas qu’il avait traversé la Méditerranée en Zodiac, il ne savait pas que son voyage avait duré deux ans… Ce ne sont pas du tout des choses qui sont rejouées.

Est-ce pour privilégier cette spontanéité que votre mise en scène semble au service du message ? Quand Monette parle avec Alhassane sous la case, quand le visiteur cherche la plage… on a l’impression d’une improvisation privilégiant ce qui se dit sur le cadre, par exemple.

Tout est improvisé. J’ai dit aux garçons que j’avais envie de faire un film : Alhassane a été tout de suite partant, et assez content, mais Louka n’avait pas très envie. Je pense qu’il se disait que j’allais m’immiscer dans leur relation, dans leur histoire, qu’ils n’allaient plus pouvoir être tranquilles… Il a fallu un petit peu le convaincre. À partir de là, on a parlé tous les trois de ce qu’on pouvait mettre dans ce film, de ce dont on avait envie ou pas. Est surgie l’envie, éventuellement, de construire une cabane – moi, je ne savais pas du tout à quoi elle ressemblerait… Et Louka voulait emmener Alhassane à la pêche… Alhassane n’avait pas envie d’aller au bord de la mer mais finalement, ça s’est fait. Voilà. On a juste évoqué un certain nombre de situations à l’intérieur desquelles j’espérais que tout pouvait se produire d’une manière imprévue.

Vous avez parlé de Monette : c’est une habitante du village. Elle savait que je tournais un film, je la croisais de temps en temps. Elle avait appris que les garçons se construisaient une cabane, elle avait très envie de voir ça. Monette, tous les ans, va aux mûres dans cet endroit. Je lui ai dit : “Eh bien, Monette, viens voir la cabane, ça sera l’occasion, et ils pourront t’aider à cueillir des mûres”. Donc je savais qu’elle viendrait cet après-midi-là, je lui avais expliqué à peu près où était la cabane. Et elle a surgi un peu comme ça. Je savais qu’elle va arriver, j’avais prévenu les garçons : “Vous allez voir de la visite cet après-midi”. Ils ne la connaissaient pas. D’ailleurs, on le voit. Je dirais que le film est tout à fait documentaire, dans la mesure où aucun dialogue n’est écrit. Quand Monette arrive, il se passe ce qu’il se passe, je n’interviens plus. C’est étonnant, d’ailleurs. Alhassane lui propose tout de suite de s’installer dans la cabane, et Monette lui parle de la Guinée, de son Indépendance. Dans ce contexte, la discussion devient assez surréaliste ! Il y a le taurillon qui est là… C’était étonnant, quoi !

Green Boys – Copyright JHR Films

Peut-être la transmission est-elle, davantage que l’immigration encore, au cœur de votre film ?

Avant la transmission, c’est l’échange. On est dans une relation qui, étonnamment, est équilibrée. Malgré la différence d’âge, chacun peut apporter à l’autre des choses, ils échangent en permanence. Ça se complète, ça s’enrichit. Après, en faisant le film, ce que je transmets, c’est d’abord l’histoire d’une amitié, mais aussi le portrait d’un jeune garçon guinéen qui sort de son carcan de jeune migrant. On le voit vivre autre chose, avoir un moment de repos entre deux périodes. Celle de son trajet migratoire, d’un voyage dont il est arrivé très fatigué, et celle d’une partie de sa vie, qui va commencer bientôt, une formation, un apprentissage en mécanique, une vie d’adulte. C’est vraiment ce moment que j’ai filmé, en fait. Il y a une rupture très importante dans le film, à mon avis, c’est quand on passe de cette campagne, de cet extérieur, à la ville du Havre, au coin industriel, la nuit, et où Alhassane se retrouve, comme il le dit, “à nouveau seul mais dans une autre vie qui va commencer”.

Combien de temps a duré le tournage de ce “passage” ?

Je ne voudrais pas dire de bêtise… Louka et Alhassane se sont rencontrés peut-être six mois avant qu’on commence à tourner. Mais Alhassane est venu une première fois quinze jours, puis il est reparti un mois, revenu une semaine, reparti trois mois… Il est venu en pointillés : le principe de l’Association, c’est que les jeunes tournent entre les différents accueillants. On en accueille quand on peut : il y a des périodes où Alhassane est retourné chez d’autres accueillants. Mais à chaque fois qu’il revenait à la maison, il retrouvait Louka. Et le tournage a duré… Quand Louka a commencé, il allait à l’école, il fallait donc que ce soit pendant les périodes de vacances : on a donc fait une semaine aux vacances de printemps, cinq jours en avril, qui sont le début du film, et après ça été très court, parce qu’on a eu deux semaines au mois d’août, et après j’ai filmé Alhassane un jour ou deux en mécanique, au Havre Mais c’est tout.

Ce fut mon tournage le plus court, je pense. Mais c’était bien pour Louka, parce que c’était aussi la première fois que je tournais avec un enfant – à l’époque, il n’avait que 12 ans. Dans une journée, c’était formidable pendant trois heures, et après il avait envie de passer à autre chose, il était fatigué. On le voit, d’ailleurs. Il y a des moments où il s’allonge, où il a envie de dormir. C’était aussi très important qu’ils aient du temps à eux, sans moi, et que leur relation puisse continuer en dehors du tournage. De plus, avec Louka, c’était très dense, parce qu’on a très peu tourné. J’ai fait d’autres choses avec Alhassane seul : la voix off et les plans qui l’accompagnent.

Et cette amitié perdure entre eux ?

Oui. Parfois Alhassane vient passer un week-end, parce que maintenant il est très occupé – il a un agenda de ministre, il fait du gardiennage à l’hôtel où il loge. Il passe son permis aussi… Avec tout ça, il est très occupé. Mais à chaque fois qu’il vient, il voit Louka, ils continuent à se téléphoner. Parfois il vient même passer une journée chez Louka. Il y a une fidélité, du fait, je crois, qu’il a été très touché par l’attention que Louka lui a portée quand il est arrivé. Il me dit toujours : “Ça a été mon premier ami, ma première rencontre d’amitié en France, Louka”.

Ce film est imprégné par la Normandie. Et il est francophone. Pourquoi ce titre anglais, par-delà la chanson d’Eden Abbez ? Ne craignez-vous pas qu’il fasse croire à un film sur l’écologie ?

Je vois plein de raisons à ce titre. Effectivement, il y a la chanson Nature Boy d’Eden Abbez, mais il y a aussi une raison qui nous appartient, à Louka, Alhassane et moi. Il y a une équipe de foot turque qui s’appelle les Greens Boys et, quand ils jouaient au foot au début, ils s’habillaient en vert tous les deux. J’ai commencé à les appeler comme ça, c’est un surnom que je leur avais donné. Et, dans Green Boys, ce que j’entends c’est, plutôt que l’écologie, l’idée de garçons qui sont encore verts, qui ne sont pas adultes. L’âge tendre, le blé en herbe…

Lors de leurs échanges, Louka paraît plutôt dans le verbe et la “théorie”, quand Alhassane serait quant à lui dans le geste et l’action.

Ce n’est pas faux. Alhassane s’est construit par l’expérience. Il a reçu moins d’instruction, il est allé moins à l’école. Et après il s’est retrouvé à l’école coranique. Mais par ailleurs Alhassane a un savoir, il parle quatre ou cinq langues et a acquis énormément de choses par l’expérience. Il s’est un peu forgé tout seul. Alors que Louka va à l’école, ses parents sont là pour lui apprendre des choses. Mais moi je trouve qu’ils sont à égalité sur beaucoup de choses. Dans la discussion sur le Diable, par exemple, dans leurs argumentations à l’un et à l’autre, on sent que, quand Alhassane trouve l’argument sur l’air, il se dit : “là, je marque des points”. Ils sont vraiment dans une joute verbale : est-ce que le Diable existe ou pas ?

Ça tombe bien ! De l’esprit à l’air… L’air, en tant qu’élément, est très présent : le vent qui siffle, les mots qu’on murmure, les airs qu’on fredonne. Ils soufflent dans leurs mains… Votre film lui-même est aérien, doux…

Est-ce que vous auriez pensé ça s’il n’y avait pas eu, en plus, dans la discussion sur le diable, cet argument de l’air ?

Oui. Absolument.

Parce que c’est vrai que, quand Alhassane dit ça, ça fait écho à plein d’autres choses. Ça renforce ce côté autour de l’espace et de l’air. Tout d’un coup, il le nomme : “Et l’air qui est autour de nous, est-ce que tu le vois ? C’est comme le Diable”. Je pense que c’est enfin le premier moment où Alhassane peut enfin respirer un peu tranquillement, sans inquiétude, sans être réveillé par les bruits de la prison, les cauchemars de sa traversée de la Méditerranée. On sent qu’il s’est apaisé. Nous, quand on l’a vu arriver, il était épuisé, il ne dormait pas bien. Donc, oui, il y a cette idée d’enfin pouvoir respirer. Et puis il y a ce plan, vous avez raison, où ils sont dans l’arbre, où on s’élève dans l’air, où il y a le vent… Oui. Mais à partir du moment où on tourne en Normandie et en extérieur, c’est compliqué d’y échapper : sur le littoral il y a du vent, de l’air, de l’espace…

Green Boys – Copyright JHR Films

Quand je parle de l’air, je pense à quelque chose qui nous porte. Comme dans La Flûte enchantée de Mozart…

Oui. Je crois aussi que ces garçons sont fatigués de porter cette peau de migrant en permanence. Pour moi, raconter Alhassane, ou qu’Alhassane se raconte, c’est surtout ne pas l’assigner au drame qu’il a vécu. C’est aussi lui permettre de vivre, de traverser, de montrer des moments de légèreté, de bonheur… Pour moi, c’était très important que ça soit dans le film. Au risque, et c’est ce qu’on peut me reprocher, d’être un petit peu optimiste peut-être, d’avoir un regard très bienveillant sur l’accueil qu’on pourrait réserver à ces jeunes en France. Heureusement, on s’est vite dit avec Alhassane qu’il y avait des choses très importantes à dire, et elles sont dites dans sa voix off. Ça reste hors champ, mais c’est là, c’est entendu : ses problèmes administratifs, le fait qu’il soit déjà passé trois fois devant les juges en France pour essayer de faire reconnaître sa minorité. Quand il dit : “La première chose qu’on rencontre en France, c’est la Loi. La deuxième chose, c’est Louka, mais la première, c’est la Loi”. Ce sont des choses auxquelles Alhassane et moi tenions.

Sans la voix off d’Alhassane, le film serait peut-être trop léger. Elle est très importante, cette voix. Elle revient à cinq reprises, elle est dans sa langue. On a travaillé ça. Il a fait un super boulot, parce que je l’ai enregistré – ce sont des choses qu’il m’avait déjà racontées, on s’était déjà beaucoup parlé en hors du film – un matin en français, on a parlé pendant deux heures, j’ai tout retranscrit mot à mot et ça m’a paru très bien. J’avais envie de ne pas y toucher, de garder, vraiment, ses mots, et que cette version française puisse servir de sous-titrage, et que les deux versions soient lui. Je lui ai demandé de traduire – évidemment j’ai fait des coupes, j’ai choisi des morceaux – mais en malinké, dans sa langue de lait, parce qu’il me disait : “quand même, dans ma tête, ça parle encore, c’est plutôt malinké”. Je trouvais que c’était bien, que sa langue de lait, comme il dit, soit aussi dans le film. Il a fait une traduction parfaite, et les sous-titres, c’est exactement ce qu’il a dit en français. Quand il dit “On nous a rescapés”, je trouve ça très fort.

Ça permet à cette légèreté de faire passer le discours, tout en évitant d’être dans le sentencieux et le moralisant…

Ce que j’espère vraiment. Parce que c’est toujours pareil : les gens voient dans un film ce qu’ils ont envie de voir. Et puis il y en a qui ont rencontré de jeunes migrants qui sont toujours dans une galère épouvantable, qui sont passés par le Centre de rétention, qui dorment encore dehors et vont dire : “Vous racontez une très jolie histoire, là, mais la réalité, elle est tout autre”. Mais non ! La réalité, c’est est aussi ça. C’est l’histoire d’Alhassane que je raconte. Je ne prétends pas raconter l’histoire de tous les jeunes migrants. Je sors de ça. Je ne le traite pas en sujet. Je raconte une histoire, mais je ne traite pas un sujet.

Alhassane est mineur mais son physique le rend adulte. Voulez-vous dénoncer, à travers ce fait qui pose de réels problèmes aux jeunes migrants, les archétypes qu’on se forge et les incompréhensions qui en découlent ?

Oui. C’est une question essentielle, la minorité : dès lors qu’ils sont reconnus mineurs, ils ne sont pas expulsables. C’est pour ça qu’ils se battent pour la faire reconnaître. Ils arrivent parfois sans papiers, ou avec un extrait de naissance où on va trouver qu’ils ont une drôle de tête. Parfois leur minorité va être tout de suite reconnue… Mais c’est très important. En plus, c’est vrai, Alhassane est grand, il a la barbe qui pousse… Mais ce qui est étonnant, c’est que moi qui l’avais connu un peu plus de six mois avant le début du film, je l’avais vu grandir et prendre 10 centimètres. Nous, on n’avait aucun doute. Les jeunes, quand on les accueille, ils sont parfois grands, ils n’ont pas la même morphologie en Afrique de l’Ouest et et en Europe. Louka n’a pas encore fait sa puberté, il est encore tout petit. Mon compagnon, qui est par ailleurs guinéen, me dit : “Mais moi à 15 ans, je faisais la taille que je fais aujourd’hui”. Mais c’est vrai que parfois les juges se font une pemière idée en voyant la personne. Les spectateurs aussi, sans doute. Après, je pense, ce sont les documents qui comptent, les extraits de naissance. Mais nous, quand on les côtoie, on se rend compte qu’ils sont très jeunes, ils ont des réactions d’ados. Il y a un jeune qui habite à la maison depuis un mois, c’est un vrai ado ! Maintenant, il a eu 18 ans. Ce ne sont pas des jeunes de 25 ans qui essayent de se faire passer pour des jeunes de 17 ans. Je trouve qu’on sent vraiment cette bascule. Il passe à l’âge adulte, Alhassane. Aujourd’hui, il n’y a aucun doute. Aujourd’hui, quand on le voit, il a encore énormément changé. C’est devenu un homme. Dans le film, il y a des plans où il fait jeune, des plans où il fait plus âgé. Il est toujours entre deux.

Si Nature Boy d’Eden Abbez nourrit le “sens” du film, il y a aussi le magnifique surgissement de Summertime au moment des moissons…

Summertime, c’est vrai, c’est tombé en plein été. Il y a les moissons… C’est tout à fait un choix de ma part. Ce n’est pas du tout celui de Louka et Alhassane. Alors que Nature Boy, on a pu en discuter ensemble. Summertime, c’est… J’aime beaucoup ce moment, mais c’est un peu tarte à la crème, quand même, non ?

Je ne partage pas votre avis.

Non ?

Non. On approche de la fin du film, ils se sont trouvés. Je l’ai vraiment ressenti comme la métaphore annonçant qu’Alhassane va recueillir les fruits des graines qu’il a semées.

Moi, ce que j’entends, c’est que c’est l’été, ce moment qui a fait grandir cette relation. Parce que c’est une période de vacances, dans tous les sens du terme. Alhassane n’a pas eu de convocations pendant cette période, il a pu décrocher. Mais il n’y a pas que ça ! Il y a la moissonneuse. Quand on le voit la regarder passer… Il faisait très chaud ce jour-là, il s’était mis un sac sur la tête, il marchait… Je crois qu’il ne savait même pas que je le filmais. Il avait chaud, il marchait dans ce champ, et ça donne cette image incroyable où il est là, avec son sac, à regarder passer cette moissonneuse. C’est aussi le rapport à l’Occident, à sa richesse. Ce jour-là – la séquence n’est pas restée dans le film –, il y a eu toute une discussion avec l’agriculteur auquel il prend la paille, sur la modernité de cette moissonneuse justement. Tout à coup c’est la richesse, la profusion. Et c’est ce qu’accompagne la chanson, je dirais. Ça s’est fait parce que c’était des moments de tournage que je regrettais, qui n’avaient pas trouvé leur place dans le film : cette séquence avec l’agriculteur, le moment où ils se poussent sur la meule de paille. Des moments que je n’arrivais pas à caser, du coup j’ai fabriqué mon petit clip. C’est pour ça que j’appelle ça une tarte à la crème. C’est un moment entre eux, dans le bonheur de l’été.

Pour en terminer sur cet extrait, le moment où Alhassane passe avec son sac sur la tête, on a vraiment l’impression, durant quelques secondes, d’être en Afrique.

Justement, c’est le rapport entre ces deux mondes ! Cette moissonneuse énorme, qui moissonne à toute vitesse, et lui avec son sac de jute sur la tête… Il y a vraiment quelque chose de très très africain dans ce plan.

Puisqu’on évoque le rapport entre ces deux mondes, l’échange des garçons sur le Diable, la scène de la grotte, ou le moment de la prière, cherchent-ils à appréhender ce rapport ? Entre croyance et raison ?

C’est venu tout à fait naturellement. Je trouve que le film a un côté animiste, pour réconcilier le côté rationaliste et le côté un petit peu… Il y a aussi ce rapport aux éléments : vous avez parlé de l’air, les animaux aussi s’invitent dans le film, le renard…  J’y tenais beaucoup. Ils ont une attention à la nature, c’est très présent. À la nature vivante. Un côté green boys, pourquoi pas. Je trouve que c’est très fort, leur relation aux choses, à la nature, aux animaux, aux plantes, aux herbes. Il y a plein de choses qui reviennent : la construction en lin notamment.

La prière, c’est venu avant la discussion sur le Diable. Je savais que ça comptait, ces temps de prière, pour Alhassane. Parfois, durant le tournage, il s’éloignait pour prier. Même s’il ne faisait pas ses six prières par jour, on était loin de ça. Et Louka, je pense que c’est quelque chose qu’il n’avait pas capté. Donc j’avais demandé à Alhassane s’il était d’accord pour que je filme une prière, mais Louka n’était pas au courant. C’est peut-être anecdotique, mais c’est intéressant, Alhassane m’avait dit : “Aujourd’hui, je laisserai l’alarme de l’appel à la prière”. En général il coupait son téléphone. Et donc, quand il y a eu l’alarme, Louka n’a pas très bien compris ce que c’était. Quand il a compris qu’Alhassane allait prier, il s’est tourné vers moi – ce n’est pas dans le film – et m’a dit : “Enfin, Ariane, coupe ! Tu ne vas pas tourner ça ! C’est son intimité, ça lui appartient, tu n’as pas à tourner ça !”… Il n’était pas content ! J’ai trouvé ça très fort. Ça m’a beaucoup rassuré sur leur conscience de ce qu’on était en train de faire, de ce qu’on protégeait ou pas. Alhassane, ça l’a fait beaucoup rire, il a dit : “Non, non, ne t’inquiète pas, Ariane m’en avait parlé, je suis tout à fait d’accord, comme ça tu vas voir comment c’est…” Et on a repris le tournage.

Je travaille beaucoup comme ça. Quand je fais un film, je réfléchis aux situations, quitte à les provoquer parfois. La rencontre avec Monette, le fait de savoir que ce jour-là on filmerait la prière… Mais après, ce qu’il va se passer pendant la situation, ça appartient aux gens que je filme. L’histoire de l’or dans la grotte, je la connaissais, mais pas Louka. Une chance : il était très content de découvrir ça. Et Alhassane se met à parler des mines d’or – il y a plein de mines d’or en Guinée, des mines d’État dans lesquelles il y a eu énormément de victimes –, il se trouve qu’il y a perdu son frère, et que ça a un peu provoqué son départ vers la France. C’est très beau, ce qui se dit là. Ils sont dans le rêve, dans la croyance que, peut-être, on va trouver de l’or ici aussi. Ce sont des chercheurs d’or, deux aventuriers.

Un autre joli moment, c’est celui de la vache, où on voit Louka la caresser pour la première fois, alors qu’Alhassane en a l’habitude. D’où mon allusion à la transmission, à l’aspect plus sensoriel de l’un et intellectuel de l’autre.

En même temps, c’est beaucoup Louka qui est allé vers ce jeune taurillon. Après, il n’en décollait plus ! D’ailleurs, à la fin du tournage, c’est toujours le même taurillon du troupeau qui vient avec nous. Louka passait beaucoup de temps à le caresser ensuite. Il avait lié une vraie relation avec le taurillon. Alhassane était allé spontanément voir le troupeau, mais ça restait un troupeau. Même à la fin, quand il y a Monette dans la cabane, il est encore là. On se disait : on va l’avoir dans tous les plans ! Mais Louka le faisait venir à chaque fois. Alors, c’est vrai, c’est Alhassane qui a amorcé cette possibilité, et puis Louka qui s’y est précipité. C’est souvent comme ça. Ils sont très attentifs à ce que l’autre peut leur apporter. C’est de l’ordre de la transmission, mais aussi, beaucoup, de l’échange. C’est équilibré.

À quand remonte votre Association ? Pourquoi cet engagement ?

Je ne vis pas ça comme un engagement, mais comme une évidence. À partir du moment où il y eu les conditions de vie qu’il y avait à Calais, on y est allés comme bénévoles. On y était allés dans un premier temps en cinéastes, pour lancer l’appel de Calais, je ne sais pas si vous vous en souvenez. Pour dénoncer les conditions de vie. On y avait noué des relations. Au moment du démantèlement, qui a été d’une violence extrême, j’ai rencontré des gens là-bas, notamment un dessinateur soudanais qui ne savait plus quoi faire, et qui est resté assez longtemps à la maison. L’engagement à travers l’association est venue du fait qu’on s’est rendus compte qu’on était quand même plusieurs particuliers à accueillir des gens chez nous. Je connais beaucoup de gens qui me disent : “Moi aussi, j’ai une jeune Camerounaise… Ou j’ai un Afghan qui est là… L’année dernière, il y avait un Syrien…”. C’est plus ou moins structuré. Mais on a tout intérêt à se structurer, pour se prémunir contre certains problèmes d’assurance. Et puis c’est très important parce que, quand on rencontre des difficultés, on peut les partager. C’est important aussi pour les jeunes de tourner entre différentes familles, de ne pas être adoptés sans en avoir le choix, de ne pas rester chez des gens avec lesquels on ne s’entend pas forcément. On se réunit régulièrement avec les jeunes et les accueillants.

Pour répondre  votre question, l’Association va avoir trois ans, et on a accueilli à peu près une petite centaine de jeunes. On en a en permanence entre 15 ou 20, et on est une quarantaine d’accueillants. Certains jeunes restent dans une famille. Nous, c’est le cas depuis un moment : celui qui est à la maison depuis un an et demi maintenant fait son apprentissage en horticulture dans le village. On lui a trouvé ça, il en avait envie, il va travailler en vélo. C’est pour ça qu’on le loge. Mais la plupart sont scolarisés au Havre et accueillis chez des Havrais, et puis ils viennent les vacances et les week-end à la campagne. On a accueilli, je dirais, environ 80 jeunes. Ensuite on essaye de continuer à les suivre. Ce qu’il faut savoir, c’est que lorsqu’ils sont reconnus majeurs – ce n’est pas toujours le cas –, juste avant leurs 18 ans, ils sont mis quelques mois à l’hôtel. Mais l’Aide Sociale à l’Enfance n’a ni la volonté ni les moyens de s’occuper réellement d’eux, du coup, ils sont un peu livrés à eux-mêmes. On essaye de faire en sorte qu’ils soient scolarisés, de les mettre en apprentissage. À partir du moment où ils sont reconnus mineurs –  autrement, on n’y arrive pas, pour des problèmes d’autorisation de travail. Mais le jour de leurs 18 ans, ils sont remis dehors ! En tout cas, dans le département. Même s’ils sont en classe, en apprentissage, s’ils ont un patron, : le jour même, dehors ! On n’arrive pas du tout à obtenir de contrat jeune majeur, pour qu’ils puissent continuer à être logés quand ils sont en formation. Et à ce moment-là, nous, on les récupère dans l’Association, le temps qu’ils puissent trouver un logement pour devenir réellement autonomes. Cette prise en charge, souvent, c’est quelques mois d’hôtel, en fait. Mais elle est importante pour la suite. Parce que s’ils ont été reconnus mineurs et qu’ils sont en formation, ils auront toutes les chances d’obtenir leur titre de séjour et de pouvoir continuer. Mais ils sont toujours un peu sur un siège éjectable. C’est un titre de séjour pour un an. Alhassane, c’est ce qu’il a obtenu le jour de ses 18 ans. Là, il l’a renouvelé. Mais avant de pouvoir être un peu tranquille, d’avoir un titre de 5 ans puis un titre de 10 ans, ça ne se fait pas tout de suite. Et surtout, il faut travailler. C’est très compliqué.

On est deux associations en fait. Il y a une association qui s’occupe de la partie juridique, qui existe depuis très longtemps au Havre, et qui s’appelle l’Ahseti – Association havraise de solidarité et d’échange pour tous les immigrés. Elle s’occupe de tous les immigrés, les étrangers, les familles, les adultes… C’est une antenne du Fasti (Associations de Solidarité avec Tou-te-s les Immigré-e-s). Nous, les Lits Solidaires, on s’occupe spécifiquement des mineurs. Des jeunes mineurs isolés qui n’ont pas vraiment de famille en France et qui se retrouvent à la rue, qui dorment à la gare… Nous, c’est vraiment le gîte et l’accueil. Et puis, on travaille avec un cabinet d’avocats, au Havre, qui est spécialisé dans le droit des étrangers, et qui fait un boulot superbe, dont l’avocate dont Alhassane parle dans le film. C’est l’avocate qui l’a un peu sauvé, et qui est arrivée, au bout de trois jugements, à faire reconnaître en appel, en recours, qu’il était mineur.

Nous arrivons à la fin de cet entretien. Avez-vous déjà une idée de la prochaine histoire que vous nous raconterez ?

Oui. C’est marrant quand même, parce que ça va emboîter pas mal de choses. Parce qu’avec l’histoire du Covid, là, c’est très compliqué… Je prépare un film sur un chantier d’insertion dans le maraîchage, un endroit qui s’appelle Graine en main, une Amap qui, en même temps, fait de la réinsertion pour une vingtaine de salariés. Et ce groupe est assez extraordinaire, parce qu’il y a à la fois un couple de réfugiés tibétains, un Syrien, des gens qui sortent de prison, des chômeurs. C’est un mélange de générations, d’hommes, de femmes, de nationalités, de gens du Pays de Caux qui n’ont jamais bougé et qui se retrouvent avec des Tibétains… Des rencontres assez étonnantes. Du coup, je vais pouvoir commencer le tournage, je pense… Là, c’est très perturbé, la plupart ont dû arrêter de travailler. Il va falloir que je laisse un peu de temps pour que le groupe puisse se reconstituer et retrouver ses marques. Mais je pense pouvoir éventuellement tourner au mois de juillet. Je vais être obligée de tourner avec des gens qui porteront des masques. C’est un peu compliqué, aussi. Tout ça en extérieur. Mais ça va être très compliqué ! Le monde du cinéma et de la Culture en général…

Finalement, vous êtes bien en train de créer une œuvre autour de l’échange…

Très souvent, je me dis : “quand même, il faudrait que j’aille un peu plus loin”, et finalement, chaque fois, le bouche-à-oreille… J’ai un grand plaisir à tourner autour de chez moi, en fait. D’abord ça me permet de faire un film qui, sinon, aurait sans doute été très compromis. C’est vraiment une chance d’être en petite équipe de deux personnes, à quinze kilomètres de chez soi. On allait tourner à pied ! Le champ est juste là.

Et ça se situe dans quelle région ?

La région de Fécamp. C’est le pays de Caux. On est sur la côte entre Fécamp et Étretat.