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[Chronique 64] Natacha Seweryn, programmatrice

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Natacha Seweryn est directrice de la programmation du Festival de Bordeaux (FIFIB).

Après deux mois de confinement, dans quelle situation matérielle êtes-vous et quel est votre état d’esprit ?

Je suis inquiète puis sereine, ça change très vite. Mon activité de programmation à Bordeaux est ce qui me permet d’être rémunérée à mi-temps à l’année. Avant, j’enchainais plusieurs petits boulots l’autre moitié du temps : enquêtrice Ipsos, guide touristique ou même “personal shopper”. Ces missions ont été suspendues avec le confinement et je ne sais pas quand ça va reprendre. Etant indépendante, je n’ai pas droit au chômage. J’ai dû trouver des solutions alternatives… le seul travail à distance que j’ai trouvé est la rédaction de scénarios pour des Chatbots. C’est drôle et tragique, et surtout pas très stable mais ça m’aide un peu. Je galère donc je compte tout ce que je consomme. Je prends ça comme un défi, je sais que je ne suis pas la plus à plaindre.

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

On a repensé notre plateforme de visionnage : on est six programmateurs et l’enjeu important c’est de trouver le bon “logiciel” pour que les films soient vus dans les meilleures conditions et que la discussion puisse être fluide à partir de cet outil. On n’a pas pu garder notre dernier logiciel, pour des raisons financières. On a alors dû inventer quelque chose de neuf, nous-même, et j’en suis très fière ! Ça parait anodin, mais un bon outil, c’est très précieux. Et puis j’ai réalisé un clip avec mon mari pour Bertrand Burgalat. Ce clip met en pratique mes recherches sur les films faits avec du matériel visuel trouvé sur internet. J’avais fait une présentation assez théorique à la Gaîté lyrique début février. Le statut légal de ces images me passionne, et surtout ce qu’il raconte des paradoxes de notre monde. On était déjà tous au courant, mais ça se confirme une nouvelle fois… faire plutôt que réfléchir, ça a toujours plus d’impact. J’ai adoré la façon dont ce clip a été reçu et ce qui en a été écrit, notamment sur un blog de professeurs de collège en histoire géo qui le replaçait dans le contexte de l’histoire des cartes et de notre représentation du monde. Il y a pleins de façons de faire circuler des images et des idées… Même si la salle de cinéma me manque : ça reste un lieu idéal.

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

J’ai été enthousiasmée par la masterclass de Petra Costa à Visions du réel, notamment tout ce qu’elle développe sur la population brésilienne et ses représentations (la moitié de la population est noire, alors que seulement un pour cent des films du pays sont faits par des réalisateurs noirs). Réformer l’économie est fondamental, mais commençons aussi par l’auto-critique de notre industrie, qui maintient certains monopoles de classe. À Visions du réel, un court métrage m’a impressionné : Mat et les gravitantes de Pauline Pénichoud. La réalisatrice y suit un groupe de femmes qui discutent ensemble de leurs corps dans un atelier d’auto-gynécologie. C’est audacieux, un peu cru et doux tout à la fois. Et puis ça met en scène de manière très concrète une réflexion puissante sur les corps. Je trouve aussi beaucoup d’inspiration dans les écrits de deux commissaires d’expositions : Hans Ulrich Obrist et Harald Szeemann. Et la philosophe Donna Haraway et la notion de ses “savoirs situés”. Ça veut dire quoi montrer des films à des gens qu’on ne connait pas ? C’est vraiment une question qui me passionne. Le recul offert en ce moment permet de réfléchir à ma pratique en m’intéressant à d’autres points de vue, en dehors du cinéma classique. Ces auteurs m’y aident. Les discussions avec mes amis sont aussi infiniment précieuses. J’ai eu une longue discussion avec un ami un peu perdu de vue : il venait de regarder La Double vie de Véronique de Kieslowski que je lui avais conseillé il y a 14 ans. “Je l’ai enfin vu !”, m’a-t-il dit, guilleret. (Il était temps !) Et puis, moi aussi, je l’ai revu, du coup. J’ai ressenti à nouveau tout ce que le film m’avait apporté quand je l’ai découvert à 19 ans. Dans ces moments de difficulté et d’insécurité actuels, quel kif de se souvenir des émotions qui nous ont poussé à dédier notre existence au cinéma, et à l’aide ultime que ça apporte à la vie.

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

Pour certains “identifiés” du cinéma, je les vois beaucoup plus s’intéresser aux “précaires” sur les plateaux télé que dans la vraie vie. Je trouverais ça intéressant que l’attention aux autres ne soit pas qu’une attention d’apparat. Pour moi, le cinéma doit ressembler à une attention renouvelée et permanente. On a certes tous des contradictions, mais tentons de les traquer, et de les rendre visibles, plutôt que de faire de grands discours qui sonnent parfois faux. Nous avons un boulevard fascinant pour mettre en place de nouvelles choses. Mes espoirs sont au bout de ce boulevard, ne reste plus qu’à trouver comment y aller.

Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi pourrait ressembler un film post-Covid 19 ?

Je ne pense pas qu’il y aura “un film” type, mais j’ai plutôt l’intuition qu’on a tous conscience qu’une “esthétique différente” va émerger. La notion de l’Artiste avec un grand A me semble être à même d’évoluer. J’étudie le cinéma depuis que j’ai 15 ans en ayant suivi tout un enseignement classique et je trouve ça bizarre que la pensée dominante par laquelle j’ai été constamment infusée est cette idée du réalisateur tout puissant, qui demeure partout. (Merci Le Portrait de la jeune fille en feu d’avoir su identifier et mettre en scène ça). On enseigne l’histoire du cinéma comme une histoire de la réalisation. Avec cette crise, on ressent de manière forte qu’on appartient à un ensemble, qu’on est finalement tous dépendants les uns des autres. Je suis en train de rédiger quelque chose autour de ce que pourrait être une “esthétique relationnelle”, qui transpose le concept du critique d’art contemporain Nicolas Bourriaud, au cinéma. Comme pourrait l’être une esthétique des relations qui nous lient les uns aux autres par la création. Ça représente une dimension importante à prendre en compte, qui me semble avoir été longtemps délaissée.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.