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[Chronique 73] F. Clémentine Dramani-Issifou, sélectionneuse pour la Semaine de la critique

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Clémentine Dramani-Issifou est chercheuse et membre du comité de sélection de la Semaine de la critique et du Festival International de Marrakech.

Après deux mois de confinement, dans quelle situation matérielle êtes-vous et quel est votre état d’esprit ?

J’ai plusieurs cordes à mon arc. Je fais partie des comités de sélection de la Semaine de la Critique et du Festival International de Marrakech, je suis critique pour FrenchMania, je fais de la recherche et je travaille également au commissariat d’une exposition. J’ai toujours été à cheval entre différents territoires et lieux d’expression, multiplié les expériences et les statuts. Heureusement l’an dernier, j’ai travaillé quelques mois pour Cinémas 93, ce qui m’a ouvert des droits aux allocations chômage et me permets aujourd’hui de vivre à peu près décemment malgré l’annulation et le report des différents projets artistiques auxquels je suis associée. Comme tout le monde, cette situation m’a secouée. Au départ j’avais peur pour l’Humanité, pour mes proches et j’étais très en colère : à une crise sanitaire s’ajoutait une crise politique. Et puis, voir tous ces projets qui nous nourrissent aussi bien artistiquement, intellectuellement qu’économiquement, s’annuler les uns après les autres était totalement déroutant. J’avais l’impression que mon fil d’actualité facebook ressemblait à un réseau d’informations nécrologiques. Et progressivement, j’ai recommencé à respirer, à lâcher prise et surtout à apprécier le temps qui m’était offert avec ceux que j’aime. Cette période m’a permise de consolider des liens forts, de reprendre des nouvelles de personnes que je n’avais pas entendues depuis longtemps. Bref, de prendre le temps enfin pour celles et ceux que l’on chérit….Une chance inouïe donc de faire ce bilan. Aujourd’hui, les projets redémarrent doucement et d’autres propositions arrivent.  Espérons seulement que nous ferons preuve d’intelligence collective, ne soyons pas aphasiques afin que les choses changent et ne redeviennent pas comme avant, voire même pires.

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

J’ai quand même été très occupée jusqu’à fin avril par notre travail de sélection des longs métrages pour la Semaine de la Critique. L’équipe de la Semaine a poursuivi le processus de sélection jusqu’à son terme. Nous nous sommes adaptés, avons vu tous les films à la maison et nous réunissions pour échanger lors de rendez-vous via Zoom. Je trouve que c’est formidable d’avoir mené ce travail jusqu’au bout ! Cela nous a permis non seulement de poursuivre nos échanges passionnants sur les films, mais également de donner, à mon sens, un message de solidarité fort aux cinéastes, producteurs et diffuseurs qui nous font confiance. Il s’agissait de faire front collectivement – toute chose égale par ailleurs – à une situation difficile à laquelle nous sommes tous confrontés. Moi qui me définis souvent comme “film curator”, j’ai vraiment retrouvé ce que j’aime le plus dans mon métier : “prendre soin des films”.

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

J’ai mesuré la chance que j’avais de voir des films quotidiennement. Je me suis rendue compte à quel point commencer la journée, aux premières lueurs de l’aube, par voir un film, est un luxe. Cela m’a permis, même en restant immobile, de voyager à travers le monde et de le penser/panser.

J’en ai profité aussi pour faire des articles pour FrenchMania et pour une revue universitaire.

Et plus récemment, j’ai rejoint l’équipe de programmation du centre Yennenga, créé à l’initiative d’Alain Gomis à Dakar. Pendant le confinement, le centre a été pour beaucoup d’entre nous une source de réjouissance en diffusant des films de patrimoine (Touki Bouji, Hyènes ou encore Parlons Grand-mère de Djibril Diop Mambety par exemple) et contemporains africains (Atalaku de Dieudo Hamadi, Bla cinima de Lamine Ammar-Khodjia, Wanted de Ali Essafi…). C’est une initiative à laquelle je suis très heureuse de prendre part.

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

Ma crainte est que ce soit encore, comme c’est toujours le cas, les plus fragiles qui trinquent. Or on sait bien que beaucoup de gestes cinématographiques qui nous touchent, nous soulèvent, nous questionnent, sont des productions fragiles. À mon sens, il y a / aura un désir de cinéma encore plus fort et nous devons nous unir pour garantir la diversité du cinéma en France, la pluralité des propositions. Je pense qu’il faut davantage ouvrir, oui, c’est cela, ouvrir toujours plus les possibles pour que des nouveaux talents émergent là où on ne les attend pas. Ensemble, on est plus forts !

Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi pourrait ressembler un film post-Covid 19 ?

Je ne sais pas si cela produira une esthétique particulière, je ne pense pas, mais j’imagine en revanche que cette situation en partage avec le monde entier va inspirer de nombreux cinéastes. Et je crois au pouvoir des cinéastes et du cinéma pour inventer le monde d’aujourd’hui et de demain car “Ce que tu perçois de la beauté du monde, t’engage dans ton lieu. Ce que tu perçois de la beauté menacée du monde, donne direction à ton geste et à ta voix” – Édouard Glissant.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.