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[Chronique 72] Nicolas Gaurin, directeur de la photographie

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Nicolas Gaurin est directeur de la photographie. Il a notamment signé l’image de Stella et Confession d’un enfant du siècle de Sylvie Verheyde, Douche froides, Happy Few et Gaspard va au mariage d’Antony Cordier, Hippocrate, Médecin de campagne et Première année de Thomas Lilti ou Corporate de Nicolas Silhol.

On peut dire que j’ai eu la chance de vivre le confinement plutôt bien. Lorsque tout s’est arrêté, j’étais en train de travailler à la post-production d’une série que j’ai tourné l’année dernière. Ce fut un coup d’arrêt qui, je le savais, n’allait être que temporaire. J’ai finalement profité pleinement du temps accordé par ce confinement pour faire ce que je n’ai pas toujours le temps de faire, à savoir de la photographie, un retour à des envies plus personnelles et intimes en tenant un journal photographique.

Ce temps n’a pas été un temps complètement suspendu, le travail a continué à distance par des échanges d’images en post-production. Finalement le processus de travail a été ralenti, mais pas complètement stoppé. J’ai eu la chance de travailler sur un projet en cours de finalisation, dont le tournage avait eu lieu avant l’épidémie, ça n’aurait pas été la même chose si j’avais été dans la préparation d’un projet devant se tourner maintenant. 

Au-delà des problèmes très concrets d’adaptation du travail collectif de fabrication d’un film, il s’agit vraiment d’un problème d’envie, quand la réalité devient tellement forte que le désir de fiction devient obsolète. Il n’y avait qu’à sortir dehors pour se dire qu’on était dans un film. Il y a un avant et un après épidémie. Comme si le temps s’était accéléré d’un coup, les films d’avant Covid prennent une dimension de film historique ! Ce n’est pas la fin de la fiction, au contraire le besoin de fiction est toujours là, encore plus fort. Deux voies sont possibles :  une envie d’aller plus loin et de rêver, et un regard critique plus incisif.

De par mon métier de chef opérateur, je passe mon temps entre des périodes d’activité intense et des moments de calme, finalement pas si éloigné d’un confinement, avec la liberté de se mouvoir en plus. J’ai vu quelques films, mais moins que ce que j’avais imaginé. Finalement ce fut un temps de retraite et de flottement sans vraiment de programme abouti. Au début on se dit qu’on va pouvoir regarder des films, lire… Mais non, ça ne marche pas comme ça. C’est un temps à part, où on écoute le silence qui nous entoure, on regarde des parcelles du quotidien comme un explorateur découvrant une nouvelle planète, dans mon cas par le biais de la photographie.

Difficile de penser la situation actuelle, qui touche à la fois l’intime et le social, le désir et le travail. D’un point de vue social, je ne sais pas comment va évoluer le cinéma mais le besoin d’histoires et d’images est toujours là. La question, c’est l’évolution des stratégies de diffusion qui est déjà à un moment charnière, avec depuis quelques années le développement des plateformes de streaming. Le confinement n’a fait que prolonger et accentuer ces changements. Comment va évoluer la diffusion du cinéma, je ne sais pas, mais je suis inquiet quant à l’avenir des salles.

Je crois que le cinéma et les professions qui le composent ne cessent de se renouveler, chaque génération qui arrive a un regard différent, une cinéphilie qui évolue, et recycle l’histoire du cinéma. L’épidémie actuelle ne va pas faire table rase de toute la culture qui nourrit le cinéma. Les outils de production et de diffusion évoluent avec la société et le cinéma suit. Donc j’ai confiance en la capacité à créer. Ce qui est déjà acté, c’est une opposition de plus en plus forte entre le cinéma dit “populaire” et le cinéma dit “d’auteur”. La prise de risque, le regard singulier d’un cinéaste a toujours été un combat et cela va continuer, même si les outils changent. Qu’il s’agisse de longs métrages, de séries ou de jeux vidéo, la problématique reste la même : sortir des chemins tracés par l’industrie pour créer un objet plus unique.

Un film post-Covid-19 ? Je ne sais pas, il va falloir du temps pour digérer ce qui nous arrive. Je ne crois pas que les films qui vont se faire rapidement auront une distance suffisante. Les changements sont trop rapides pour que l’on puisse les transformer en valeur créative et dépasser l’anecdote, même forte. La période que nous vivons est déjà un bouleversement social, politique, technique et culturel : difficile de s’en extraire pour avoir un regard. Le XXème siècle est avalé et devient lointain, ce qui est très étrange pour moi qui suis né dans les années 1970… C’est déjà de l’histoire et l’épidémie renforce ce sentiment.

Images d’illustration : deux photographies prises par Nicolas Gaurin durant le confinement


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.