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[Chronique 71] Jérémy Clapin, réalisateur

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Jérémy Clapin est réalisateur. Son premier long métrage, J’ai perdu mon corps, César du meilleur film d’animation et nommé aux Oscars, est sorti en 2019.

Après deux mois de confinement, dans quelle situation matérielle êtes-vous et quel est votre état d’esprit ?

Et bien, je suis à la maison en banlieue parisienne avec ma femme et mes 3 enfants (17, 15 et 7 ans). Je considère avoir eu beaucoup de chance, lorsque le confinement a démarré, mon film J’ai perdu mon corps avait plus ou moins terminé son parcours. Parcours qui a commencé à Cannes en 2019 et qui s’est terminé aux César (février 2020), en passant par les Oscars à L.A. Additionnons à cela les 2 ans préalables de travail acharné sur le film et ça faisait donc 3 ans que j’étais pris dans un tourbillon de travail, de déplacements, de rencontres, et que je voyais très peu ma famille. J’étais content de pouvoir enfin me poser et retrouver une vie plus normale avec mes proches. Et là, BAM, le confinement… la normalité, c’était pas pour tout de suite. 

Le positif, c’est que j’ai pu recoller les morceaux et retrouver du lien avec ma femme et mes enfants. Aujourd’hui, cette contrainte fait qu’on se connaît et qu’on se reconnaît un peu mieux. D’un point de vue professionnel, c’est plus compliqué. Toute la dynamique post nomination Oscar a été fortement impactée et ralentie. Ce qui semblait évident la veille ne l’est plus à présent. Tout est un peu plus mou.

Aussi, en mars, je devais enfin entrer dans la phase d’écriture de mon prochain film. Malheureusement, à 5 dans une maison, pour écrire, s’évader, c’est pas idéal, et avec l’école à donner au petit, sans compter le suivi des plus grands qui aimeraient bien jouer aux jeux vidéo toute la journée, ça ressemble pas vraiment à une résidence d’écriture. Bien sûr, au regard de ceux qui sont confinés en famille dans de petits appartements, on n’est pas à plaindre… 

Matériellement, mon compte en banque fond à vue d’œil et je prends du retard sur mes démarches et rencontres à venir, pourtant nécessaires pour enclencher mes projets. Les réunions Zoom, les emails, ça remplace pas la rencontre humaine. J’ai pas envie d’une société qui nous transforme tous en asset dans un planning et qui ne laisse plus de place à l’imprévu. Le chaos de la vie me manque. Contrairement à ce qu’on nous fait croire, on peut aimer le chaos et être responsable.

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

Non, j’ai pas eu envie de me projeter dans ce genre d’exercices. S’adapter, c’est accepter, qui a réellement envie de ça ?
J’ai envie de croire qu’on a tous fait de l’apnée et qu’on va remonter à la surface pour respirer. Il n’y a pas d’entre-deux. J’ai envie d’air, de liberté ou rien. J’ai fait du cinéma pour être libre, pour être moi. Si je ne peux plus faire ça, je préfère ouvrir un bar… Oups, non, mauvaise idée aussi…
Et puis surtout, comme je le disais, j’avais d’autres préoccupations ; outre ma laborieuse phase d’écriture, je me suis mis à jour avec ma famille et sur beaucoup d’aspects pratiques de mon quotidien que j’avais délaissés (travaux, administratif et abdominaux). 

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

Tout ce que j’entends me fait assez peur. On va finir par nous culpabiliser d’avoir des désirs et des comportements humains. On plante déjà les graines d’une société liberticide, où certains vont dire à d’autres comment et quand vivre, tout ça au nom du tout sécuritaire, tout ça dans l’indifférence totale. On nous martèle d’avoir peur de nous-même, on nous infantilise et notre capacité à tout accepter m’indigne. Il faut remettre de l’humain dans la société et non l’inverse. Et l’humain, c’est l’imprévu, l’organique, le chaos. C’est à la société de s’organiser autour de ça et de permettre à tous d’aspirer à un peu plus de dignité.

Les hôpitaux, l’enseignement, le service public… tout ce que les gouvernements successifs ont mis à mal révèlent leurs fragilités aujourd’hui. Les personnes qui ont fait tourner la société pendant cette période sont en grande partie les fameux gilets jaunes que le gouvernement ignorait hier. J’ai surement répondu à côté…

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

Je n’accepte pas que ceux qui jugent “nécessaire” de se réinventer soient les mêmes qui ont géré le début de cette crise avec une totale désinvolture. Le “nécessaire” est, j’espère, derrière nous en grande partie… Ne nous emprisonnons pas à toute hâte derrière de nouvelles mesures qui seront obsolètes demain. Peut-être faut-il se concentrer davantage sur la cause pour que ça n’arrive plus dans de telles proportions.

Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi pourrait ressembler un film post-Covid 19 ?

Avec cette crise, il y a eu des prises de consciences. On a perdu des choses qui nous étaient chères, comme la liberté, le sensoriel, le partage. Mais on a aussi eu l’occasion de se retrouver, en famille à un rythme plus humain. La nature aussi a repris ses droits. Tout ça, il faut qu’on le digère et qu’on en mesure la valeur. Pour autant, on a besoin du cinéma pour nous amener un peu d’insouciance et je fais confiance à la désobéissance des artistes et cinéastes pour nous ramener sur le droit chemin du joyeux désordre.

Jérémy Clapin sur Instagram : @jeremyclapin

Image d’illustration : Copyright Jérémy Clapin


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.