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[Chronique 70] Stéphane Du Mesnildot, critique

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Stéphane Du Mesnildot est critique de cinéma. Il était membre de la rédaction des Cahiers du cinéma, jusqu’à la démission collective de l’équipe au début de cette année. Il est l’auteur des ouvrages Fantômes du cinéma japonais – Les Métamorphoses de Sadako et Miroir obscur – Une histoire du cinéma des vampires.

Après deux mois de confinement, dans quelle situation matérielle êtes-vous et quel est votre état d’esprit ?

Le plus déstabilisant était que le confinement survienne au moment où la rédaction des Cahiers du cinéma se retirait. Comme nous tenions à sortir un dernier numéro, nous avons travaillé à distance les uns des autres, ce qui était assez douloureux mais donnait aussi la sensation de se battre contre les éléments. À titre personnel, cette période a donc clos 10 ans de Cahiers. On attend avec impatience de se revoir parce qu’avant d’être des confrères on était surtout devenus des amis. Les affaires courantes (livre, articles, cours) ont malgré tout continué à la différence que je ne pouvais pas sortir du 12e arrondissement. Je repassais sans fin devant les affiches de Pinocchio et de L’ombre de Staline sur les colonnes Morris et de Sans un bruit 2, sur des bus presque déserts. Et puis Christophe est mort. Alors que la ville reprend peu à peu ses activités, on a l’impression que ces salles fermées sont devenues des maisons hantées. Et du reste ce sont des spectateurs masqués, séparés les uns des autres qui vont revenir les occuper. Des fantômes de spectateurs. Tout ça fait un peu froid dans le dos.

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

Depuis deux mois, je me suis surtout occupé de mes étudiants de l’école Prépa’rt, me mettant aux cours par Zoom, leur envoyant des films à télécharger, surtout pour leur montrer que la cinéphilie ne s’arrêtait pas. Certains avaient pu rejoindre leurs parents, d’autres étaient coincés dans leurs petits studios à Paris. Etudiants et profs, on était un peu tous dans la même galère, donc il y a eu un mouvement solidaire.

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

Je venais de terminer un texte sur Luis Bunuel pour le programme de la Cinémathèque. J’ai commencé à poster sur Facebook des photos du Charme discret de la bourgeoisie, avec Fernando Rey, Seyrig et les autres sur la route de campagne qui me faisait penser à l’exode des privilégiés. Ou bien le rêve du militaire errant dans une ville déserte ressemblant à un décor de théâtre. Bunuel s’adapte bien à ce genre de situation où on a l’impression que la réalité nous échappe ou révèle son caractère insensé.

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

Ma dernière joie cinématographique aura été de suivre le parcours triomphal de Parasite de Bong Joon-ho de la Palme d’or aux Oscar. Du coup, comme Parasite va rester encore pendant un an la dernière Palme d’or, peut-être que le cinéma français pourrait se demander comment une cinématographie bien moins renommée que la nôtre a pu produire un film d’auteur doublé d’un grand succès public. L’ambition de la mise en scène, l’audace du mélange des genres, la critique sociale universelle, sans rien lâcher de son identité coréenne, pourrait nous inspirer.

Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi pourrait ressembler un film post-Covid 19 ?

Aucune idée de la façon dont les films vont pouvoir se tourner, ni ce qu’ils vont pouvoir représenter avec les règles de distance sociale, les masques, etc. Tout de même, j’aimerai bien voir un P’tit Quiquin 3, avec Van der Weyden et Carpentier enquêtant pendant la pandémie. Je pense qu’eux seuls arriveraient à trouver un sens à tout ça.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.