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[Chronique 69] Antoine Desrosières, cinéaste

Écrit sur du vent de Douglas Sirk

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Antoine Desrosières est cinéaste. Il est notamment l’auteur de À la belle étoile, Banqueroute, Haramiste et À genoux les gars.


Anne Beuchot est morte du Covid. Anne était la femme de Pierre Beuchot, un grand cinéaste qui a l’âge de mes parents et avec qui j’écris depuis 16 ans (un téléfilm sur René Bousquet à l’époque, nous rêvions de Piccoli pour le rôle, Daniel Prevost l’avait interprété finalement ; un sur une coalition contre nature entre nazis et résistants au nom de la lutte anticommuniste à Bordeaux, actuellement). Anne et Pierre ont vécu 60 ans ensemble. Et je parle à Pierre plusieurs fois par semaine, comme depuis toujours. Il commence la rédaction d’un livre, d’un monument, pour restituer à Anne sa dignité non sue, l’ampleur de ses pensées consignées tout au long de sa vie dans des lettres et carnets et jamais publiées. Que Anne ne soit pas “la femme de Pierre”, mais Anne. Voilà un bout de la réalité de l’époque.

Et pendant ce temps-là, j’étais enfermé en bonne santé, et mon cerveau tournait. C’est sur cette partie-là que vous m’interrogez. Soit. Non, je ne veux pas penser à l’avenir du cinéma, à son économie, au cataclysme, à sa réorganisation, à ce qu’il doit raconter pour parler de son époque. Penser comme ça me semble opportuniste et cynique, étude de marché, école de commerce, adaptabilité, le contraire d’une démarche sincère. Ce qui doit être fait est ce qui sortira de nous par d’autres chemins d’invention que la réaction. Non je n’ai pas envie de faire ici le travail des SRF, ARP et autre, le lobbyisme et les revendications. Pas envie non plus de raconter toute l’histoire de ma relation d’amour/haine avec ce métier et la réinvention de la place à y occuper comme le fait admirablement le cousin de cinéma Vincent Dietschy. Je me demande, cher Vincent, dans quelle mesure, si le “système” nous donnait les moyens de faire nos films, nous serions toujours contre lui ? Ça n’est juste pas possible, répondras-tu drapé dans ta vertu de cinéaste intègre, car il est incapable de valider des films libres. Je comprends Vincent, mais je n’ai pas renoncé à faire les films qui me semblent porter ce en quoi je crois, et prétendre s’adresser au public, et quand ceux-ci ont besoin d’argent pour se faire, je ne sais comment faire autrement que d’essayer de les faire produire… par ledit système qu’on peut pourfendre pour les meilleures raisons du monde. 3 longs en 27 ans, et pourtant je continue à essayer, tous les jours.

La question est “faut-il faire ce qu’il (THE SYSTEME) nous demande” : des films de consolation, pour que “bonnes gens, acceptez votre sort et ne faites pas la révolution, vous verrez, si vous vous battez à titre individuel vous pouvez vous en sortir, la société vous en donne les moyens”, des feel-good-movies, comme le dit le monsieur de UGC qui répond toujours à mes mails. Pas qu’on soit contre La Vie est belle de Capra, qui montrait aussi la société dans sa violence et réconciliait ainsi tout le monde. Combien de nos proches font un cinéma qu’ils n’aiment pas, ou se convainquent qu’ils l’aiment, ou que c’est nécessaire pour vivre, pour être vus, pour être intégrés (c’est fou comme intégré et intègre sont proches et veulent souvent dire l’inverse). Combien de ceux-ci, finalement, tranchent pour leur propre réussite sociale, parce qu’elle est vitale, leur amour propre est en jeu, c’est un des moteurs du travail et des renoncements. Faut-il renoncer pour réussir ?

Vincent D renonce au système, nous écrit-il. D’autres renoncent à leur intégrité, m’expliquent-t-ils, assumant dans les yeux en buvant une bonne bière (ça c’est préconfinement). Et puis il y a les autres, tous les autres, qui font comme ils peuvent, n’ont renoncé à rien, et essayent avec plus ou moins de réussite, bon an mal an au fil de l’eau. Dont, manifestement, je suis encore.

Ce qui nous rapproche malgré tout, Vincent et moi, c’est que nous n’avons pas utilisé le cinéma pour monter dans l’échelle sociale, ou comme revanche sur la vie. C’est un avantage et un défaut. Un avantage parce que nous n’avons pas la tentation de renoncer à notre intégrité pour quelque chose de plus important qu’elle : le succès ; un inconvénient parce que le besoin vital du succès est un puissant moteur pour l’atteindre. On (enfin moi, pas toi Vincent, j’ai compris) veut bien faire des films produits mais encore faut-il que ce soient ceux qui grattent là où ça nous semble devoir être gratté. Combien de projets ai-je porté qui ne se sont pas faits ? Je me souviens d’un avec Kristin Scott Thomas et Edouard Baer, confirmés : mais pas financé. Quel alignement des planètes imprévisible et pourtant très suscité fait qu’un film se monte, quand on est l’auteur de plusieurs films qui se sont contentés d’être des succès critiques mais de ne pas avoir encore attiré la foule en salle ?

Aujourd’hui, je défends un film sur le divorce de George Sand, un pur cheval de Troie qui se sert de quelques mois peu connus de notre Sand patrimoniale pour exprimer tout ce qu’il me semble urgent de décongestionner sur la liberté sentimentale ici et aujourd’hui ; celle-la même qui, dans le miroir du confinement, a été tant interrogée dans le secret des cœurs, pour le meilleur des remises en question, des réinventions de vie ou pour le pire des explosions de violence d’habitude masquées par les soupapes du quotidien. George Sand libérée est produit par la même Annabelle Bouzom qui a déjà produit 33 de mes films – en comptant les 31 épisodes de la série Yasmina et Rim, visible ici.

George Sand libérée sera interprété par Camélia Jordana et Vincent Macaigne, tous deux géniaux lors des premières séances de recherche, enthousiastes et généreux. Annabelle travaille et on ne sait pas encore si le film sera financé. J’ai endurci mon cuir, ça ne me touche plus. Quand ça va bien c’est bien, quand ça va mal c’est normal, me dis-je toujours. Vincent D me dirait, arrête de faire ce cinéma-là. Arrête d’attendre. Arrête de dépendre des autres, arrête de dépendre de mauvaises raisons pour lesquelles les films se font ou non. Moi je dis, j’essaye, je propose mon cinéma, si ça passe tant mieux, si ça passe pas, je vis (j’ai changé, je préfère de loin la vie au cinéma). Il me dirait “prends ton i-Phone et fais un film”. J’ai déjà fait Banqueroute en super 16 (financé avec les droits d’auteur de À la belle étoile, mon film précédent, passé sur Canal+) tourné en 95 et sorti en 2000 : cinq ans ! Maintenant j’ai une famille à nourrir, je ne le referais pas deux fois. Et d’ailleurs, je n’ai pas assez de droits, ceux d’OCS qui a diffusé A genoux les gars sont vraiment trop minables.

Alors non, je ne pense pas au cinéma d’après COVID, je ne pense pas à comment être intégré, réintégré, désintégré. Pendant ce confinement, je vis plus que je ne pense cinéma. Je suis plongé dans mes affaires intimes, amicalo, sentimentalo, professionello, passionnelles. Les ruptures. Les rencontres. La pérennité des liens. Toussa toussa. Celles qui bousculent. Celles qui font inventer. Celles qui me font écrire tous les matins entre 4 et 8, pas pour produire une œuvre, juste pour essayer de comprendre. Celles qui me font enquêter sur moi-même et sur les autres, ces autres qu’on ne comprend jamais assez, ces autres qui nous sont étrangers et aimés, qu’en racontant on circonscrit et qui échappent le lendemain à la case dans laquelle on les avait limités. Ça prend le tour de récits imaginaires pour m’expliquer ce qui est advenu, et chaque jour recouvre le précédent de ses vagues qui effacent sur le sable les hypothèses de la veille et ramènent des trésors de torpeur ou de bonheur échoués. Alors oui, ça donne à rêver à une structure de récit (si ce n’est à son contenu), oui c’est peut-être déjà du travail. Mais c’est informel, ça ne prétend pas en être, et c’est l’effet du confinement sur moi, qui a exercé son point d’orgue dans ma vie, comme dans celle de chacun, là où nous ne l’avions pas choisi, et nous a obligé à scruter l’état figé ou ralenti de nos liens, à creuser nos abcès jusqu’à l’absurde, à regarder à la loupe ce qu’on vit, ce qu’on veut, ce qu’on peut, ce qu’on ment, se ment, ce qui bouge, ce qui se réinvente. (En parlant de loupe, merci au groupe du même nom sur Facebook qui pour les chanceux inscrits nous a plongé dans mille cinématographies non édités en DVD ou VOD… j’ai grave kiffé découvrir les films de Albert Brooks, et revoir certains Blake Edwards, après m’être offert en début de confinement un festival Douglas Sirk – vive les trous de cinéphilie qui laissent des monceaux si grands à découvrir.)

Je n’ai aucune idée du lien entre ce que j’écris/vis ces jours-ci et mon “travail de cinéaste”. Il paraît que 10% de la population a commencé un manuscrit pendant cette période. Les éditeurs frémissent. N’ayez pas peur de moi, rien de publiable avant ma mort et celle de tous mes proches. Respect de la vie privée oblige.

Pour finir, j’aime admirer, donner la parole, rencontrer, observer, chercher. A genoux les gars est né de mes rencontres avec Souad Arsane, Inas Chanti, Annabelle Bouzom autour du film précédent Haramiste, et de notre découverte sur Facebook d’un texte que nous avons pris pour un témoignage.

Un an après la sortie du film, son auteur, Aboubacar Mfoihaya, s’est fait connaître à nous, il avait vu, aimé le film que nous avions réalisé d’après son texte et enfin trouvé les mails que nous avions adressés à sa page anonymée. Quelques contractualisations plus tard, j’ai découvert l’ampleur de son talent et cela m’a interrogé sur ce qu’est “être artiste”. Depuis une dizaine d’années, Aboubacar Mfoihaya publie de nombreuses “chroniques” sur Facebook sous des pseudos toujours différents et lus par un public plus que restreint, qui ne fait pas le lien entre ses différentes œuvres. Je les ai lues. Elles sont toutes plus géniales les unes que les autres et forment un tout cohérent. Un regard sur un monde, celui, tel qu’il le dit, du “ghetto”, sans angélisme, sans angle mort, affrontant crument ses contradictions, notamment celles que crée le rapport entre interdit et désir. Ce n’est pas pour rien si son texte nous avait tant tapé dans l’œil. Loin d’être de simples témoignages, ses histoires sont des tragédies modernes, complexes, fouillées, très humaines dans la description de chacun de ses personnages, terriblement bien construites en termes de dramaturgie, et n’interrogeant qu’une question finalement, sans trancher : quel bien et quel mal nous font nos cultures, nos prisons intérieures ? Aboubacar Mfoihaya est à mes yeux un des plus gigantesques artistes de son temps, un Balzac ou un Shakespeare moderne et personne ne le sait. Personne ne le lit. Personne ne fait le lien entre ses œuvres. Et pour cause, il ne nous le permet pas en ne les signant pas. Il ne cesse d’en produire (plus vite que je ne suis capable de les lire). Il sait qu’il est surdoué, mais jusqu’à présent, il ne se battait pas pour montrer son travail au-delà de la sphère qu’il avait élue, les chroniques sur Facebook qu’il masque au fur et à mesure qu’elles sont lues. Lui n’attend aucun système pour s’exprimer. Et il nous interroge sur nos courses folles, miroirs aux alouettes, vers le succès, la réalisation de nous-même ou de nos films.

Ma démarche de cinéaste, que je ne cesse d’exercer y compris pendant le confinement, c’est aussi celle-là : avoir l’œil vif, la fesse fraiche et le sein arrogant. Donner à entendre cette voix, et d’autres. Aboubacar Mfoihaya a écrit récemment un sublime scénario, La loi du Courage, que je souhaite réaliser. Nous avons trouvé producteurs, merci Cyriac Auriol et Elisa Sepulveda Ruddoff, qui ont signé et payé le projet pendant le confinement. Charge à nous tous de réussir à le porter jusqu’aux écrans réouverts.

Antoine Desrosières
21 mai 2020


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.