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[Chronique 67] Régis Sauder, cinéaste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Régis Sauder est cinéaste. Il est notamment l’auteur de Nous, princesses de Clèves, Être là et Retour à Forbach. Il a été co-président de l’ACID de 2017 à 2019.


À la veille du confinement j’étais très mobilisé par la tenue dans le cadre du Forum Public du Cinéma du Réel d’une journée intitulée “Pour des États Généraux du cinéma indépendant et de la diversité” que nous avions préparée collectivement avec des représentants de l’ACID, l’AFC, le DIRE, le GNCR, le SCARE, le SDI, le SPI et la SRF et qui devait se tenir le 17 mars.

Le 15 mars, je devais rejoindre Paris depuis Marseille où je vis, et je n’ai pas fait ce voyage. Le Cinéma du réel a été le premier festival d’une longue série à être annulé. Le confinement a débuté. Le réel inattendu et en même temps si prévisible nous rattrapait tous, nous propulsant dans une expérience inédite, effrayante.

J’ai vécu cela comme un tourbillon. Alors que je venais de finir le montage de mon prochain film et m’apprêtais à enchaîner les étapes de post-production, tout s’est brusquement interrompu. Je suis passé d’un moment où je me projetais agréablement dans un avenir dicté par l’agenda d’une fin de film, à un temps où il n’y avait plus d’avenir justement, un temps où seul le présent comptait. Le début du confinement a été marqué par la maladie de la femme que j’aime, pas du tout atteinte du Covid-19, mais d’une infection qui l’a clouée au lit pendant de longues semaines… seule comptait sa guérison et mes journées étaient toutes dédiées à la survie de ma famille. Je me retrouvais seul avec mes trois enfants : il fallait faire les courses, cuisiner, s’occuper de tout le monde, tout en apprenant ce nouveau vocabulaire, gestes barrières, distanciation sociale… et tous les comportements qui vont avec. Il fallait lutter dans un environnement nouveau et hostile. Puis sa maladie est passée, mais j’ai été rattrapé par l’autre, le Covid-19 qui a emporté mon père, dans les circonstances identiques à celles décrites dans le reportage de Florence Aubenas que j’avais lu au début du confinement, pensant que tout ça était lointain, pour les autres. La maladie s’est invitée tout près de moi, prenant celui qui m’avait tant donné, salement… Nous laissant tous impuissants, ceux qui restaient avec leurs masques dérisoires et leurs gants en latex. Le virus nous empêchant même de vivre ce moment si important des obsèques. D’autres l’ont décrit mieux que moi… Je sors de ces deux mois, différent, sans père. Je sors lessivé, j’ai rasé ma barbe, perdu 10 kg, et je m’accroche à l’idée que cela malgré tout porte la promesse de récits. Je fais la liste chaque jour de toutes ces choses que je refais pour la première fois, sans lui. Se réunir en famille avec ma mère, ma sœur et les six petits-fils, aller chez le psy, écrire un générique et penser aux remerciements… Etc.

Du coup, je n’ai pas vu passer ces deux mois, et je sors de cette période avec en tête ces États Généraux avortés, comme si nous en étions tous là, les cinéastes, les techniciens, les producteurs, les distributeurs, les exploitants, dans la nécessité de nous retrouver pour faire vivre ce cinéma que nous aimons, que nous défendons, qui a besoin du collectif et des spectateurs pour exister. Car sans diffusion, sans les spectateurs, il n’y a plus de création. Il faudra organiser ces rencontres pour penser les films de ce monde d’après, les montrer, les partager dans des salles où les spectateurs nous attendent, car le cinéma aidera à comprendre ce qui vient de se passer, le cinéma aidera à imaginer l’avenir, le cinéma nous réunira car nous avons besoin d’être ensemble. Pour continuer à faire exister ce cinéma, il faut se battre car je ne crois pas que les consciences se soient brusquement éveillées. Et pour reprendre les mots d’une militante féministe, Maya Surduts : “pour y arriver il ne suffit pas d’être gentil, il faut faire de la politique !


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.