Rechercher du contenu

[Chronique 66] Remi Grelow, scénariste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Remi Grelow est scénariste. Il est le président de Backstory – L’association du Master scénario Université Paris Nanterre. Il est l’auteur d’un ouvrage sur Robert Zemeckis, à paraître chez Rouge Profond.

Après deux mois de confinement, dans quelle situation matérielle êtes-vous et quel est votre état d’esprit ?

La plaisanterie partagée par plusieurs scénaristes au début du confinement résume assez bien mon état d’esprit : mon mode de vie devient soudainement la norme sanitaire ! En effet, je suis plutôt casanier et je travaille la plupart du temps chez moi. Mes camarades scénaristes aiment se réunir dans les cafés et les restaurants pour travailler. Je les retrouve occasionnellement mais je privilégie autant que possible mon chez-moi où le café coule à flot et où je choisis la musique… Autant dire que le confinement n’a absolument pas remis cela en question ! La différence c’est évidemment le manque d’interaction physique, le manque de contact avec mes proches, l’impossibilité de sortir marcher quelques heures dans la ville et les parcs et surtout d’aller au cinéma, au concert, au spectacle…

Les scénaristes, comme les artistes en freelance par exemple, sont souvent amenés à organiser leur précarité, soit en constituant une trésorerie, soit en cumulant avec un autre métier. Pour ma part, mon épargne me permettra de tenir un peu ces prochains mois mais la perte d’opportunités professionnelles est grande. L’annulation des festivals est un drame pour l’entretien de nos réseaux professionnels. J’avais par exemple prévu de me rendre au festival Valence Scénario et d’y rencontrer des producteurs, des agents et d’y retrouver des camarades scénaristes, autant vous dire que ces occasions manquées isolent un peu plus chacun de nous. Comme il est difficile de quantifier la perte réelle, il est compliqué de demander des soutiens concrets, malgré des premiers dispositifs salutaires de la SACD. Hélas, la précarité des scénaristes et en particulier des scénaristes émergents, c’est la norme malheureusement. J’ai donc surtout le sentiment de vivre une période peu chanceuse sans pour autant tomber de haut.

Mon processus créatif n’en souffre pas, au contraire ! J’ai davantage de temps pour écrire et aussi pour procrastiner copieusement, ce qui fait partie du travail d’écriture, n’en déplaise aux mauvaises langues. J’ai l’impatience de revoir le monde du cinéma se réactiver, avec la reprise des tournages et l’ouverture des salles, ce qui finira par arriver. En attendant, je travaille activement ! Beaucoup de scénaristes se disent qu’il faut avoir une réserve de projets bien mûris pour être prêts lors de “la grande reprise”, que nous espérons très prochaine. De nombreux appels à projets pour des résidences de scénaristes ont été maintenues mais les calendriers sont très perturbés, faute de visibilité dans le futur. En parallèle, il faut garder une certaine “fraicheur”, je me défoule en publiant chaque jour sur Instagram un dessin de mon alter ego féminin, Violette Messager, vivant le confinement d’une scénariste ; ce hobby récréatif me permet de garder le mental disponible pour des choses “sérieuses” et de partager mon état d’esprit actuel avec légèreté.

Je préside Backstory L’Association, qui représente des membres diplômés du Master Scénario et écritures audiovisuelles de l’Université Paris Nanterre ; un Master professionnel qui existe depuis 2009, une formation au métier de scénariste, l’une des trop rares en France. Nous organisons ponctuellement des rencontres avec des cinéastes et nous avons quelques partenariats avec des festivals, tout cela a bien sûr dû être interrompu. En attendant, nous avons continué de mettre en valeur les actualités de nos membres sur les réseaux sociaux et organisé des évènements à distance. Par exemple, notre Community Manager a lancé un jeu de cadavre exquis sur Facebook, “Pimp ton confinement”, une manière humoristique de se soutenir moralement dans cette période et de mettre en avant la créativité (parfois pathologiquement suspecte) des scénaristes. Les diverses associations de scénaristes existantes ont d’ailleurs toutes œuvré pour continuer leurs activités, d’une manière ou d’une autre.

J’ai également écrit un livre qui devait sortir avant l’été, un essai sur le cinéma de Robert Zemeckis, aux éditions Rouge Profond. Malheureusement nous avons dû suspendre sa distribution. Les imprimeurs rencontrent des difficultés inhérentes à la crise et les librairies étaient fermées – décision absurde à mon goût, quand on voit que des cavistes avec des locaux plus étriqués ont pu ouvrir – nous espérons le sortir en octobre.

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

Je développe actuellement mon premier court métrage comme auteur-réalisateur et hasard heureux du calendrier, le confinement a commencé dans la période où mes producteurs se lançaient dans la recherche de financements, notamment auprès des régions. Ces dernières ont d’ailleurs maintenu leurs commissions de lecture, ce qui nous permet de continuer sans changer nos plans. Le tournage est prévu en octobre, nous espérons que la situation et les conditions seront favorables d’ici là mais il faut se préparer à un possible report.

Je co-écris le premier court métrage de fiction d‘une camarade réalisatrice, nous avons commencé à contacter des producteurs à distance. J’écris un projet de série et un documentaire de création, je développe diverses choses, j’ai déjà des projets en recherche de production, tout cela va prendre plus de temps qu’à l’accoutumée, nous devons néanmoins ne plus attendre et relancer la machine.

L’avantage du cinéma ici, c’est que c’est un processus très lent, la production d’un film ou d’un court métrage s’étale sur des mois, des années. Quelques mois de confinement peuvent être compensés a priori si les projets en sont à la phase de développement. Seulement, la chaine de production et de diffusion est tellement perturbée que les conséquences économiques sont catastrophiques pour les tournages qui commençaient à ce moment-là, pour les salles de cinéma et les cinémathèques qui ont peu d’alternatives et des personnes à rémunérer. C’est un ensemble qui fonctionne comme un organisme vivant, les scénaristes peuvent continuer à écrire mais s’il n’y a pas d’intermittents ni de salles pour assurer le relai de leur création, alors c’est l’hémorragie, l’argent disparaît. La guerre des sorties cinéma reportées approche, si le streaming a gagné des adeptes, les salles sont en danger.

Il me paraît en tout cas indispensable d’entretenir le travail d’écriture et de développement en attendant la reprise du secteur. Avec Backstory L’Association, mes camarades chargés de la médiation ont par exemple organisé une session de lectures et de retours sur des projets en cours d’élaboration, baptisé Ex-Machina. Une manière pour les membres de faire lire leurs travaux et d’avancer sur leur réécriture. Initialement prévu en réunion physique, nous avons dû le faire sur Discord et ce fut un beau succès ! Nous prévoyons une autre session en juin, nous profitons des technologies actuelles pour continuer notre existence de scénariste.

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

Ce sont les scientifiques et les écologistes qui à mon avis résument bien la situation : cela va faire partie de notre monde, il faut donc réadapter la société pour qu’à l’avenir, nous ayons des piliers sociaux et économiques pour garantir une continuité et une meilleure équité. Deux mois de confinement ont suffi à révéler la terrible misère sociale actuelle, le cynisme des banques et des organismes de finance, les politiques affaiblies ou corrompues, le manque de considération pour la santé, pour la culture, l’éducation et l’écologie de la part des pouvoirs publics.

En ce qui concerne notre secteur, les associations de scénaristes s’inquiètent d’une précarité encore plus grande pour un corps de métier complètement oublié et déjà négligé : aucune couverture sociale, aucune convention, les auteurs ne sont pas intermittents du spectacle. Des sociétés de production ont déjà l’habitude de rogner sur les rémunérations des scénaristes, nous craignons une amplification de ce phénomène. Les revendications pour la Culture et pour les scénaristes en particulier ne vont pas beaucoup changer dans “l’après”, mais il est urgent de sauver les salles, les distributeurs, les auteurs, les intermittents etc, avec un plan global de soutien qui est nécessaire en cette période, pour sauver un système de production cinématographique (et audiovisuel) souvent cité en exemple à travers le monde. Enfourcher des tigres et relire Robinson Crusoé ne va pas suffire.

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

Il faut à mon avis que le statut des scénaristes soit enfin un réel enjeu culturel et économique, que le système de diffusion et de distribution trouve un équilibre favorable avec le streaming, que l’économie globale soit ouverte au développement de nouveaux projets, qu’on réinvente la chaine de création-diffusion et qu’on revalorise le patrimoine cinématographique, au-delà des énièmes rediffusions de La Grande vadrouille. Il ne faut pas que les scénaristes, par exemple, se retrouvent encore plus précarisés, nous sommes des acteurs de la culture aussi, pas un service de sous-traitance.

Cette période bouleversante va permettre à tout le monde de revenir à la table des discussions avec des idées, des revendications, des propositions, dans une nouvelle émulation constructive. En ce moment, je participe à la fondation de la première Fédération des Associations des Métiers du Scénario, la réunion de neuf associations de scénaristes et de métiers du scénario, accumulant environ 900 membres. Cette initiative a été lancée fin 2019 au festival Paris Courts Devant et nous avons à cœur de servir de relai entre les scénaristes, les lecteurs, les consultants, les auteur-réalisateurs etc, et les institutions publiques et syndicales. Nous avons déjà le soutien moral de la SACD, de la Guilde des scénaristes et du CNC, nous profitons du confinement pour organiser la suite. Ce type d’initiative me rend volontaire et optimiste : aux scénaristes, aux métiers de la création et de la culture en général, de se mobiliser face à des pouvoirs publics déphasés et peu engagés.

Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi pourrait ressembler un film post-Covid 19 ?

Nous l’avons toutes et tous imaginé ! Il y a eu sur les réseaux sociaux des échanges cocasses entre camarades pour décliner des tas de versions possibles, en pastichant les tendances du cinéma français, de la comédie à la Dany Boon (en voie de devenir une réalité) au film d’auteur cannois à la Kechiche. Nous avons bien ri mais je crois que pour l’instant, nous sommes nombreux à quelque peu saturer du sujet.

Ironie du sort, mon court métrage en développement est justement une histoire de confinement : une petite fille de onze ans déménage dans une maison de campagne avec ses parents et meurt accidentellement, la voilà condamnée à hanter la maison sans pouvoir la quitter… J’espère que les lecteurs s’y retrouveront émotionnellement ! Il y a de nombreux films où le confinement est en soi un dispositif narratif, nous le redécouvrons. Il faut aussi attendre à mon avis d’avoir un peu de recul sur la période, le virus disparu, nous allons probablement relativiser beaucoup de choses.

Enfin, si je devais, malgré ces arguments, proposer un pitch de film en temps de COVID, ça serait, pour votre plus grande joie, une comédie romantique ! Entre deux personnes qui tombent follement amoureuses au début du confinement. Elles rêvent de se sauter dessus mais l’une d’elle est hypocondriaque et souffre de tellement de TOCs que tout devient compliqué. L’amour survivra-t-il ? Peut-on surmonter ses troubles ? Y aura-t-il de la farine en hiver ? Si Adèle Haenel veut le faire, je l’écris ! Pour le titre, j’hésite entre Les Masques que nous portons, Robinson sans jambon et Beaume du tigre.

Sites :
Instagram : violette_messager
Backstory L’Association : backstory-asso.com
La Fédération : federationams.home.blog


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.