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[Chronique 63] Florence Bresson, monteuse

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Florence Bresson est monteuse. Elle a notamment assuré le montage de Nuits d’ivresse printanière de Lou Ye, Memory of Love de Wang Chao, Corporate de Nicolas Silhol ou Ami-ami de Victor Saint-Macary.


Lundi 18 mai

Je venais de finir les “dernières rectifs” du long métrage que je montais lorsque le confinement a été annoncé. Je m’apprêtais à décélérer, quitter le film doucement en accompagnant le mixage. Mais finalement l’arrêt a été brutal.

Je me suis soustraite à la campagne, en famille. Et j’ai accepté, dans ce temps suspendu, d’être débordée non plus par mon travail mais par mes enfants.

Plus de tournage… Plus de montage… Des assedics.

Dans la panique pandémique, je me suis demandé s’il n’était pas temps de vraiment s’équiper, non pas d’un masque (il n’y en avait pas), mais d’un ordinateur assez puissant pour monter à la maison. Un peu plus et j’étais en marche. Une technicienne flexible et responsable (de son matériel, de son temps de travail, de son dos, de son électricité, de sa fibre).

Et puis non.

La salle de montage, c’est cet espace qu’on partage avec le réalisateur, dans lequel on invite (producteurs, amis, collègues) à voir le film en travail, c’est les allers et venues dans la salle de l’assistant, la distraction de quelques pas, d’échanges efficaces ou totalement inutiles, des rires, les temps où notre pensée peut errer puis replonger dans le film, trouver l’idée, essayer, bidouiller, construire….

La salle de montage est un espace-temps indissociable du film qu’on invente.

Depuis une semaine, les affaires reprennent. On respire un peu (avec un masque). On ne sait pas trop ce qu’on va pouvoir monter ensuite (tant que les tournages sont à l’arrêt) mais tout au moins on pourra finir les films en cours de post-production. Avec une contrainte : l’école n’a pas vraiment repris.

Je reste encore un peu à la campagne. Je lis des scénarios, regarde grandir les têtards…

Le mixage du film sur lequel je travaillais, pourra finalement se faire mi-juin et à sa suite l’étalonnage. Dans quelles conditions ? Avec quelles contraintes sanitaires ?

Combien de personnes seront autorisées en audi de mixage ? En salle d’étalonnage ?

Tchao l’assistant-monteur soucieux de suivre le film ou tout autre curieux. Tchao le monteur ?

On reste à distance et on resserre les équipes, drôle de contraction.

La post-production est peut-être le lieu où les mesures sanitaires seront les moins compliquées à inventer et pratiquer. Mais je crains qu’elles ne fassent que précipiter la réduction des équipes et leur isolement, qu’accélérer l’éclatement de la post-production, son atomisation.

En 2019 le livre blanc de la post production* en faisait déjà état, et tentait, grâce à une réflexion partagée, de défendre des conditions de travail et une idée du cinéma fragilisées.

Le cinéma, même dans sa phase de post-production, est un travail d’équipe. Nos métiers se nourrissent de l’échange, de la concertation, de la confrontation avec nos collaborateurs, nos assistants.

Covid or not Covid, les idées ont besoin de circuler. La création d’un film est un travail collectif.

*Le livre Blanc est le fruit des états généraux de la post production cinéma, tenus entre novembre et décembre 2018

Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.