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[Chronique 62] Nadav Lapid, cinéaste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Nadav Lapid est cinéaste. Il est notamment l’auteur de Le Policier, L’Institutrice et Synonymes.


Que faites-vous en ce moment ?

Je suis en plein mixage de mon nouveau film, et la vie continue plus ou moins.

Est-ce que le fait d’être confiné change quelque chose à cette étape du travail ?

Là un peu moins. Mais avant il y a eu toute une étape assez importante du montage que nous avons dû faire à distance la monteuse et moi, chacun depuis chez lui. L’écran de l’ordinateur était partagé, ce qui nous permettait de voir la même chose ensemble, et on discutait en visoconférence. Il y a toujours une dimension d’isolement dans l’étape du montage, mais normalement ce sont deux personnes qui s’isolent du reste du monde avec le film. Là nous étions isolés l’un de l’autre, ce qui est tout à fait différent.

Le montage était déjà commencé au début du confinement ?

Oui, nous étions au milieu. Nous avions fait une partie importante du travail mais il restait des décisions à prendre et c’est donc dans ces conditions-là que nous avons dû les prendre. Du coup, j’ai eu l’impression que ça me mettait un peu à distance du film. C’est étrange parce que vous voyez le film sur un écran et il n’existe que sur l’écran. Dans la fin du montage, d’ordinaire on essaie toujours de sentir la matière du film. Or là, en étant chez moi, en regardant un écran réfléchissant un autre écran, je crois que ça rationalise un peu trop les choses.

Est-ce que c’est étrange de travailler dans le contexte de l’épidémie sur un film, une histoire, que vous aviez écrits avant ?

Dans ce film-là, de manière très abstraite, et aussi un peu physique, il est question d’isolement. Ce n’est pas du tout le sujet du film. Mais il y a la présence d’une maladie. Et l’action se déroule en plein désert, dans un endroit où il n’y a personne. En ce sens, c’est différent, par exemple, de Synonymes, qui était tourné en plein Paris, avec beaucoup de gens autour. Si c’était ce film-là que j’avais été en train de monter, le contraste aurait sans doute été plus saisissant. Là, le vide est déjà présent dans le film. Néanmoins, on sent tout de même que l’on est en train de parler d’un autre monde : un monde du passé, un monde du futur aussi, mais pas celui de cet instant-là.

Ce décalage a une influence sur votre travail ?

Je ne sais pas s’il l’influence, mais je crois que ça rend les choses un peu mélancoliques. Ça met une sorte de barrière entre vous et la forme de votre film. En même temps ça rend aussi les choses, je ne sais pas, peut-être plus philosophiques. Car, pour le meilleur ou pour le pire, nous sommes dans quelque chose de moins contemporain et donc de plus universel.

Est-ce que le fait d’être en train de travailler vous a mis dans un bulle, vous tenant à l’écart de ce qui se jouait à l’extérieur ?

Non. J’ai un bébé d’un an et demi qui est à la maison parce qu’il n’y a plus la crèche, donc je ne suis pas déconnecté du réel. Mais après il est vrai qu’il y a des moments dans le travail où vous vous foutez complètement de savoir si l’épidémie existe encore ou non, quelle est sa gravité, ce qui va se passer… Pour le mixage, on a recommencé à travailler dans un studio. Donc, chaque jour se reproduit le même rituel : quand nous arrivons, le mixeur et moi, nous nous installons dans une grande salle, chacun dans son coin, éloigné l’un de l’autre. Et puis, presque chaque jour il y a quelques moments de beauté où on est tellement entrainés par ce que l’on entend et ce que l’on voit qu’on finit par oublier le contexte et qu’on se met petit à petit à se rapprocher, un peu comme dans un jeu amoureux. Au bout du compte on en arrive à se parler à 50 cm, c’est-à-dire à une distance juste normale, mais désormais illégale.

Donc là vous sortez de chez vous pour aller travailler ?

Oui, il y a depuis une dizaine de jours de premières mesures de déconfinement. Après, elles dépendent du fait de définir son travail comme urgent. Pour le moment j’ai réussi à éviter les policiers qui se promènent dans les rues, donc je ne sais pas si pour eux faire le mixage d’un film peut être considéré comme un travail urgent. Il n’y a pas de définition stricte de ce qu’est un métier urgent, donc chacun peut faire sa propre hiérarchie. Pour moi le cinéma c’est quelque chose d’essentiel, donc faire un mixage c’est aussi urgent que diriger le gouvernement. Mais en fait je ne sais pas si c’est réellement autorisé…

Quelle est l’atmosphère en Israël en ce moment ? Comment est vécue la situation ?

Je pense que les Israëliens sont très habitués au climat sécuritaire. En Israël, vous vivez tout le temps dans l’attente de la catastrophe, donc quand la catastrophe advient tout le monde est presque soulagé. Ici, les policiers et les militaires ne sont pas perçus comme un corps hostile. Ils ne sont pas envisagés comme quelque chose qui vient de l’extérieur, qui fait peur ou qui angoisse. On les voit plutôt comme des sortes de frères ou de cousins : c’est la famille. Dans ce sens là les choses sont peut-être vécues ici un peu différemment. Il n’y a pas d’opposition frontale à l’atmosphère sécuritaire. Par contre, le fait de ne pas avoir peur de l’armée ou de la police vous permet aussi de faire toutes sortes de manœuvres pour les doubler. Moi, sur mon vélo je prends des petites rues… Il y a eu vraiment des moments où, pour arriver à la fin du mixage, c’était un peu comme le débarquement de Normandie : c’était quasiment une opération para-militaire !

Le timing de votre travail était, j’imagine, conditionné par les dates du festival de Cannes. Est-ce que l’annulation, ou le report, du festival, a changé quelque chose dans votre travail ?

Cannes faisait effectivement partie de notre calendrier et on voulait que le film soit dans le meilleur état possible pour être montré aux comités de sélection. Cela étant ça ne change pas fondamentalement les choses, car on travaille face à l’éternité, pas face aux échéances. Ça a tout de même permis quelque chose de plus espacé dans le travail, mais je ne sais pas si c’est une bonne chose ou pas.

Synonymes a été très porté par son Ours d’or à Berlin : est-ce que l’annulation de Cannes, et peut-être des autres grands festivals, crée une inquiétude pour la vie de votre nouveau film ?

Oui, il y a une inquiétude, mais qui, de façon plus globale, concerne une énorme partie du cinéma tel qu’on le connaît et tel qu’on l’aime. Dans les conditions normales, c’est déjà une telle bataille d’arriver à financer et fabriquer un certain genre du cinéma ! Moi j’ai souvent eu l’impression de marcher à contre-courant de l’air du temps. Donc évidemment on a vraiment besoin de ces grandes arènes où il est encore possible de célébrer le cinéma.

Êtes-vous réceptif aux discours sur le monde d’après ?

Je dois dire que sur le plan artistique, en tant que cinéaste, l’épidémie ne me séduit pas du tout. Après, je peux, comme tout le monde, faire des estimations sociologiques et dire que le corona a renforcé toutes sortes de tendances qui existaient déjà (chez nous en Israël, par exemple, le côté sécuritaire). Mais j’ai surtout une vraie angoisse par rapport à l’état du cinéma. Déjà auparavant les gens restaient de plus en plus chez eux pour regarder des films, donc on a l’impression que le corona n’est pas quelque chose qui est allé à l’encontre des tendances contemporaines mais qui, au contraire, est en train de les renforcer, de les accélérer. S’il y a quelque chose qui m’angoisse pour le monde d’après, c’est ça. D’une certaine manière j’ai l’impression que cette maladie existait déjà avant. En tout cas son esprit, sa musique, son ambiance, dans beaucoup de domaines, existait déjà. En un sens, c’est un peu comme si l’épidémie avait juste concrétisé, donné corps, donné une justification concrète et scientifique, à quelque chose que l’on sentait déjà dans l’air.

Propos recueillis par Nicolas Marcadé


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.