Rechercher du contenu

[Chronique 60] Alex Lutz, cinéaste et comédien

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Alex Lutz est comédien, réalisateur, humoriste, auteur et metteur en scène de théâtre. Il a notamment réalisé Le Talent de mes amis et Guy.


Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

Sur mon spectacle, j’étais en tournée. J’ai dû arrêter, il y avait encore pas mal de dates, essentiellement la saison prochaine, heureusement. Donc, peut-être qu’on arrivera à se démerder. Mais il y avait quand même encore quelques dates au printemps. Et puis surtout, après, je faisais le film d’Étienne Comar, qui devrait se tourner dans l’été, puisqu’il était dans les tuyaux… On était prêts à dégainer, mais les équipes de tous les films sont arrêtées, tout ça va s’enchaîner différemment en termes de plannings. La grande question, et je crois qu’ils sont tous en train d’en discuter, c’est celle des assurances. Ils vont peut-être devoir plier sur certaines choses : ça représente quand même tout un corps de métier. Dans les théâtres, objectivement, je ne pense pas que ça se fera avant la rentrée prochaine, le temps de voir, d’organiser… Pour le cinéma, il faudra aussi trouver des solutions, mais il faudra que nos partenaires habituels nous aident. Je pense qu’il y a quelques déblocages à mettre en place, des modus operandi à trouver. J’ai bon espoir.

Vous communiquez avec l’équipe ?

On communique avec l’équipe, et aussi celles d’autres films que j’avais dans les tuyaux. En gros, tout le monde dit : “on va le tourner entre l’été… et dans deux ans”. Je pense que tout le métier va se mobiliser. On va trouver des places pour les uns et les autres, faire rentrer les plannings comme on peut. Ça ne se joue pas tant avec les équipes qu’avec les assurances, les corporations de producteurs… Tout le monde doit se parler. Il y aura sans doute aussi un système de garantie de l’État, des adaptations du temps de travail, un confinement particulier des équipes… Je pense que tout ça est en discussion, et j’ai bon espoir que ça fonctionne.

On est déjà dans une société impatiente… Là, en deux mois et demi, on a quand même avancé davantage qu’on ne l’avait fait sur d’autres épidémies dans l’Histoire. C’est dingue, ce qu’ils ont réussi à pondre en si peu de temps. Il faut le saluer : voir toute la communauté scientifique, médicale, travailler ensemble, à ce point-là, avec autant de réactivité… Alors il y a le travail des soignants bien sûr, mais par ailleurs je ne suis pas le genre de mec qui dit : “Oh la la, les politiques…”. Parce que je n’aimerais pas y mettre un doigt et que je trouve que, dans l’ensemble, ils assurent. À part quelques pinpins à travers la planète, mais ceux-là on les connaît. Et puis, nous, on est quand même dans un pays où il y a des choses incroyables qui existent. Ce n’est jamais parfait, mais je préfèrerais être étudiant en France qu’aux États-Unis, ou après un coma, avec une facture de 34.000 dollars pour quatre jours d’hôpital. C’est une chance inouïe. Et ce qui, malgré tout, me fait aussi plaisir, c’est que c’est une manière de dire : vous voyez, nos outils ne sont pas poussiéreux, ils sont modernes. Notre bonne vieille Sécu, nos bons vieux fonctionnaires, tout le monde crache dessus toutes les deux secondes, mais voilà à quoi ils servent. Sans avoir un discours de gauchiste de base, dans ce genre de moments-clé, ça a un sens humaniste qui est vertueux et qui, en plus, peut faire école – et fait école, ailleurs.

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

Honnêtement, je n’en ai pas l’ombre d’une idée. Déjà, je suis nul en crise économique et financière : je n’ai toujours pas compris la différence. Je crois qu’elle existe, mais quand on me l’explique, j’ai la tête du mec de CE2 qui n’y comprend rien. Quand on me dit : “heureusement, elle est économique et pas financière”, je dis : “ah, bon, d’accord…”. On parle d’économie réelle, ce qui voudrait dire qu’il y a une économie irréelle ? Ces questions-là, je suis trop dans 1984 pour m’y pencher. Malgré tout, je pense que le fait que l’économie soit arrêtée à ce point aura, comme ils le disent tous, des conséquences dramatiques. Pour autant, je me méfie toujours, en période de pic, pour reprendre des termes que, tout à coup, on dit (le mot “pic”, on le disait peu avant…), ou en période de crise : j’ai l’impression que personne, même les instances compétences, n’échappe à une forme de discours catastrophiste. Je ne dis pas que ça n’existera pas, je dis juste qu’il y a encore deux mois on disait, catastrophiquement, qu’il n’y aurait pas de lits, qu’il n’y aurait pas de respirateurs, qu’il n’y aurait pas de masques… Et tous les jours, on voit des systèmes d’adaptation qui naissent.

Dans nos métiers aussi, ça va être très dur, mais je ne suis sans doute pas le plus à plaindre. J’ai plutôt peur pour mes camarades, ceux pour qui l’intermittence a un sens économique bien plus que philosophique, ceux dont c’est le gagne-pain. Quand vous êtes une compagnie de théâtre, avec des troupes semi-permanentes, vous avez votre responsabilité propre, mais vous avez aussi la responsabilité d’une équipe. Quand vous avez un théâtre, c’est encore pire. Pour autant, j’ai l’impression que les gens sont restés vigilants pendant la période de confinement, notamment sur leurs économies, leur épargne. Il y a eu plein d’outils, de leviers, qui se sont déclenchés.

Et je m’en fous qu’on dise, cyniquement, “merci le revirement keynésien” : tant mieux s’il y a des aides. Je préfère ça plutôt que le contraire. Derrière, il y aura peut-être la soif de se remettre dans une dynamique, et (j’en rêve, on pourra me dire que c’est utopiste) des changements. Pour autant, je n’aime pas trop l’idée du monde d’après. Je suis attaché au concret, je suis très paysan. Le fait de se borner à dire : “on a été trop consuméristes, la croissance c’est nul…”, je trouve ça toujours un peu vain. Je suis convaincu que des modèles économiques croissants, ou qui s’inspireraient de la croissance, même dans ce qu’elle a d’un peu moyen, pourraient être vertueux. C’est comme pour tout : soit on en fait un ennemi politique, et alors on rejette tout, soit on en fait un adversaire politique et on utilise ce qu’il y a d’intéressant dedans. Il y a eu, et ce serait dégueulasse de prétendre le contraire, des choses merveilleusement intéressantes pour l’humanité dans le libre-échange, l’économie de marché, l’idée de croissance. Ça a peut-être pris des proportions extrêmement compliquées, mais je suis sûr que, demain, peuvent faire croissance, et force économique, des choses auxquelles on n’aurait pas forcément pensé. L’économie de service, par exemple : si, cyniquement, il y a un gusse qui dit : “moi je veux faire de l’argent avec l’économie de service”, je ne vois pas de raisons à opposer à ça, c’est vertueux pour tout le monde. C’est nouveau, ça crée du vent, et si tout le monde s’y met ça peut aller dans le bon sens. Réparer des appareils, ça peut être une économie de marché comme une autre, pas plus conne en tout cas que Starbucks ou je ne sais quoi…

Pour en revenir au cinéma, c’est différent. Sur un film, vous êtes 150 personnes : c’est énorme. Et pour autant, si vous réunissez une foule de 20 figurants, vous pouvez la dupliquer avec des moyens techniques… Pour ce qui est du théâtre, je touche du bois : je prie pour le spectacle vivant. Je ne voudrais pas qu’il y ait un hygiénisme absolu, et que personne n’ait plus envie de serrer qui que ce soit dans ses bras. À plus forte raison dans les moments où on se dit : “Tiens, on prendrait pas la voiture, un jeudi soir, pour aller voir jouer Machin au théâtre avec Bernard et Colette ?”. Je n’aimerais pas qu’il y ait de la prudence ou de la peur là-dessus. Que ça disparaisse, ou que ça soit durablement abîmé.

Ça ne l’a pas tellement été après les attentats… On aurait pu le craindre.

Oui, mais ça n’est quand même pas pareil. Après un attentat, il y a très vite un algorithme qui s’active dans votre tête, vous vous dites : “ça peut arriver demain comme ça peut ne pas arriver”… C‘est un ennemi identifié. Ça a demandé du courage, mais ça n’est pas tout à fait pareil. Là, on est sur un scénario tellement inédit… Je vais être cynique mais, cette pandémie-là, en 1920, personne n’en aurait rien eu à foutre, et ça n’aurait posé problème à personne de prendre son micro au moment des vœux de fin d’année pour dire : “On est désolé, on a perdu 600 000 personnes, 600 000 concitoyens, gros bisous et bonne année”. Maintenant (et c’est tant mieux, c’est une énorme évolution), la valeur humaine a pris le pas sur d’autres choses. Du coup on a pu dire : “Pouce, on joue à s’arrêter, parce que c’est trop dangereux pour tout le monde“. Alors, c’est merveilleux, mais ça a un revers. Et ça n’est pas comparable avec des situations de violence qu’on a pu connaître, comme la guerre, durant laquelle les théâtres ne fermaient pas. Là, on est sur un truc où tout est nouveau, même la manière de l’aborder. Donc la descente sera inédite aussi.

Mais il va falloir inventer. Avec le théâtre, je me disais que, sur des dates de tournée, je pourrais proposer deux horaires, 19h et 21h30, sur des moitiés de salle, pour que les spectateurs s’y retrouvent, qu’ils puissent garder des distances… Il y aura des choses à inventer, transitoirement. Ce qui est à la fois curieux et chouette, c’est que la question de la mort, tout à coup, devient centrale : elle s’interroge, elle est capable de tout arrêter. Et, en même temps – et c’est là que c’est un peu plus vicieux –, la question de la finitude est devenue un obstacle absolu. C’est ça ce que ça dit de la société. Ce n’est pas pour rien que, dans la Silicon Valley, ils investissent des milliards sur la question de l’infinité. Bon, pourquoi pas ? Mais c’est tout à fait nouveau.

Est-ce que vous travaillez pendant le confinement : à quoi et comment ?

Je dois finir d’écrire un livre… que je peine à finir. Et je dois travailler sur d’autres scénarios, que je peine à pondre aussi. Ça a bloqué l’imaginaire. L’imaginaire, malgré tout, c’est de la projection. En même temps c’est idiot, ce matin j’entendais Jean-Paul Rouve dire à la radio : “il faut qu’on continue à écrire, à propos de liens humains, de situations humaines”. On peut se dire qu’il y aura un avant et un après, mais vous parliez des attentats : là aussi c’était le cas, pour autant on n’a pas fait dire à nos personnages, à chaque fois, quelque chose à propos de ça. Mais c’est vrai que, pour le moment, j’écris, mais je le fais scolairement. Je peins aussi, tous les jours, je ne sais pas pourquoi. Sans doute, parce qu’il y a quelque chose qui ne pense pas, qui ne contrôle pas : qui s’exprime, simplement. J’ai besoin de m’exprimer artistiquement. J’imagine des trucs, des solutions, j’adore me dire : “Tiens, on pourra faire ça ou ça…”. Du côté de l’écriture, c’est comme pour tout le reste, ça modifie tout le rythme.

J’ai analysé un peu tous les états d’âme du confinement, j’en ai eu plein. Des espèces de moments d’extrême enthousiasme, de “j’y crois”, puis des moments de “j’y crois plus”, “c’est pas ça la vie…”. Et en même temps j’étais assez content de la façon dont ces états d’âme étaient convoqués, sur un ou deux jours… Le lendemain, un état d’âme différent prenait la suite, pour un, deux ou trois jours. Avant, j’étais capable d’avoir tous ces états d’âme-là en une journée. Je pouvais prendre un train et voir le paysage défiler en me disant “c’est horrible, la vie”, puis être hyper enthousiaste pour je ne sais quoi, puis à midi être en bad pour je ne sais quoi, puis me projeter six mois après… Parce que ce monde va vite. Là, ça m’oblige à faire les choses, mais pas au rythme auquel je suis habitué. Si je dois écrire un paragraphe au lieu de douze, eh bien j’écris un paragraphe au lieu de douze…

Non, c’est de ne pas jouer, de ne pas faire l’acteur, qui m’embête. À un moment donné, je me suis dit que j’allais faire des trucs sur Instagram. Mais alors, déjà, je suis nul pour ça, et ensuite ce n’est pas mon métier, je m’en rends compte. Ça me saoule, ce n’est pas ma manière de m’exprimer. Mon métier, c’est d’être avec un camarade, de donner la réplique. Même le one-man show, chez moi, est une sorte de malentendu. D’ailleurs, je l’ai imaginé comme un travail de troupe. Je me suis toujours projeté là-dedans.

En termes d’écriture, est-ce que c’est une difficulté de discipline, de travail, ou est-ce que c’est lié à la fiction ?

C’est plutôt ce que vous soulignez : la question de la fiction bloque un peu le stylo, mais très inconsciemment. Ce n’est pas qu’on n’y arrive pas, que ce n’est pas bien… c’est que ça pourrait être mieux. On se rend bien compte quand il y a de la grâce. Ce n’est pas grave : on pourra reprendre les choses… Mais c’est la question de la projection qui bloque. Vous savez, c’est l’éternelle réponse que font les auteurs quand on leur demande où ils trouvent l’inspiration. Tout le monde répond : dans un café, dans la rue, dans le métro… Hé bien c’est vrai, en fait. Le pouls de la vie, ce n’est pas un truc fantasmé, c’est un truc qui se chope, qui se transforme complètement peut-être… ça peut être le ton d’une caissière qui, tout à coup, dans votre fiction, devient celui de la première ministre… Mais ça vient, à un moment donné, d’un truc grégaire, du fait qu’on est des animaux de groupe. Moi, j’ai des chevaux : ce sont des animaux de groupe. Si vous les séparez, ils peuvent faire des trucs super, mais ce sera moins bien que quand ils sont en groupe. Si l’Humanité a marché, ce n’est pas à cause de ses griffes, de ses dents, de ses poils ou de ses muscles. C’est quand même plutôt parce qu’on était en groupe. Parce qu’il y en a un qui, un jour, a dit : “Ah, tiens, Michel, crie, pendant que moi je fais comme ça avec le bâton, normalement ça fera fuir le lion.

Propos recueillis par Thomas Fouet et Nicolas Marcadé


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.