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[Chronique 57] Lucie Borleteau, cinéaste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Lucie Borleteau est cinéaste. Elle a notamment réalisé Fidelio, l’odyssée d’Alice et Chanson douce.

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

Quand le confinement est arrivé, je me reprochais de ne pas être assez concentrée sur l’écriture d’un scénario auquel je travaille depuis plusieurs années. Jurys, tables rondes, réunions politiques et autres rendez-vous… tout d’un coup, tout s’est annulé. Mais je ne me trouve pas beaucoup plus concentrée ni productive, les émotions et l’organisation domestique ont pris une place dévorante dans mon emploi du temps.

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

Le secteur est à l’arrêt, les inconnues sur la reprise perdurent, j’espère pouvoir financer le film que j’écris, mais je suis d’ores et déjà certaine que le financement prendra du retard. C’est un peu décourageant, mais ça me rappelle quand je mettais plusieurs années à faire aboutir un projet de court métrage. Je suis têtue, je sais qu’il faut rester déterminée.

Je suis habituée depuis 8 ans à alterner des périodes où je suis bien rémunérée et d’autres où je n’ai pas de revenus. Là, ça risque de durer plus longtemps… on verra bien. Au vu de la violence que la crise exerce ou exercera sur des gens plus précaires que moi, je ne vois pas comment je pourrais me plaindre.

Des solutions se mettent-elles déjà en place pour s’adapter à ces bouleversements ?

On verra bien quelles implications aura cette période sur le plan individuel. En tout cas sur le plan politique je ressens une grande colère qui avait commencé il y a déjà plusieurs mois et je souhaite de tout cœur que la société opère des bouleversements profonds. Si mon film prend du retard, j’aurai peut-être plus de temps pour m’investir politiquement.

Est-ce que vous travaillez pendant le confinement : à quoi et comment ?

L’écriture, bien sûr, mais c’est seulement quand je ne suis pas en train de faire de la pâte à modeler, de la pâtisserie, de réapprendre à faire des divisions, de réparer le vélo ou de faire un badminton dans la rue. Ma plus jeune fille ne fait quasiment pas de sieste, elle n’a pas encore trois ans, c’est du plein temps. On aide l’aînée à suivre les cours du collège à distance. Même si on est deux parents, on travaille à peine deux jours par semaine.

Et puis il y a les projections. J’ai une mauvaise connexion internet, donc je ne regarde pas de films via l’ordinateur. Mon compagnon a une collection de copies en 16mm et Super 8. C’est l’occasion de les voir puisqu’on ne peut plus aller au cinéma ! Les deux séances qui m’ont le plus marquée jusqu’ici sont Le Fantôme de la liberté de Luis Buñuel et Le Ciel est à vous de Jean Grémillon.

Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à l’écriture, à la création, ou est-elle au contraire une entrave ?

Pour moi la réclusion forcée en famille n’est pas propice au travail. Mais par contre elle décuple les possibilités d’une vie intérieure riche avec la recherche de l’évasion. Que ce soit en regardant des films, en lisant des livres, en rêvant la nuit, ou en ressassant des souvenirs, dans ma tête il y a des endroits oubliés ou inexplorés dont les portes s’ouvrent. Tout devient une fenêtre vers le monde extérieur interdit. J’ai l’impression que des cellules de mon cerveau se réactivent, et que cela pourra être profitable plus tard.

J’aime les autres, j’aime faire des rencontres, j’aime travailler avec d’autres personnes. Ne pas pouvoir nous voir physiquement avec ma coscénariste est un empêchement. Ne pas passer du temps dans le métro, dans la rue, au parc, à observer les inconnus vivre leur vie est une privation. Les rendez-vous en vidéo me dépriment, me donnent la nostalgie des embrassades et des fêtes. Mais je n’ai jamais autant discuté avec ma voisine aux dix chats, mon voisin fromager, et les visages croisés  au coin de mon pâté de maisons de banlieue deviennent de plus en plus familiers au fil des semaines.

Hier, en relisant Alice au pays des merveilles j’ai trouvé cette phrase fort à propos : “Si tu connaissais le Temps aussi bien que moi, dit le Chapelier, tu ne parlerais pas de le perdre. Le Temps est un être vivant.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.