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[Chronique 54] Thomas Messias, critique

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Thomas Messias est critique de cinéma. Il a publié plusieurs essais chez Playlist Society, et anime le podcast Mansplaining. Il est également professeur de mathématiques au lycée.

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

Je planchais sur les prochains épisodes de mon podcast Mansplaining, que j’enregistre heureusement depuis mon domicile des Hauts de France. À ce niveau-là, le confinement n’a pas changé grand-chose. Je me réjouissais aussi qu’arrivent les vacances de Pâques, période au cours de laquelle j’avais prévu d’abandonner lâchement mes trois enfants au centre de loisirs dans le but d’entamer l’écriture d’un essai. Là, en revanche, c’est raté. Se concentrer plus de vingt minutes sur une même tâche est devenu impossible.

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

J’ai beaucoup de chance. Quoi qu’il arrive, je vais continuer à toucher chaque mois mon salaire d’enseignant, et j’ai des supérieurs compréhensifs, qui savent qu’assurer la fameuse continuité pédagogique” tout en devant s’occuper de ses enfants relève quasiment de l’impossible.

Du côté de ma vie de pigiste, comme j’écris principalement pour le web, je ne me suis pas retrouvé au chômage technique. Quant à mon podcast quinzomadaire, il reste en place, et j’ai même enregistré un épisode supplémentaire lié au confinement. Être podcasteur – pigiste et habiter en province, c’est souvent une gageure, mais là, non : contrairement à la majorité de mes congénères, qui habitent à Paris et enregistrent en studio, je disposais déjà du matériel nécessaire et j’avais déjà mis en place les conditions acoustiques optimales me permettant d’enregistrer chaque épisode. Il n’y a même pas eu à s’adapter.

Bref, je ne suis pas à plaindre, loin de là. Les revenus de mon foyer sont quasiment les mêmes qu’avant le confinement, et les dépenses sont moindres.

Des solutions se mettent-elles déjà en place pour s’adapter à ces bouleversements ?

Je n’ai que des problèmes d’ordre logistique, rien de terrible : enregistrer une interview par téléphone ou un épisode de podcast, ça nécessite simplement de s’assurer qu’aucun enfant ne surgisse sans prévenir pour poser une question existentielle ou se plaindre parce qu’il s’ennuie. C’est un peu un travail d’équilibriste, mais ça se gère. Il y a un milliard de situations moins enviables que la mienne.

Est-ce que vous travaillez pendant le confinement : à quoi et comment ?

Il y a le travail de prof, très compliqué parce que nous ne disposons pas des outils adaptés et qu’il faut surtout employer le système D. Contrairement à ce qu’avait promis notre si cher ministre, l’Education nationale n’était absolument pas prête pour ce qui allait se passer. C’est donc une galère de tous les instants, avec des plateformes qui sautent et des élèves impossibles à joindre. Ça donne très envie d’abandonner, mais on pense justement aux élèves, avec qui il est important de conserver au moins un peu de lien.

Côté podcast, le rythme imposé (un mercredi sur deux tout au long de l’année) me force à avancer régulièrement. C’est tout l’intérêt des deadlines… C’est plus difficile sur le plan des piges pures et simples, et aussi de cet essai dont j’aurais voulu entreprendre l’écriture : alors que je ne suis pas du tout procrastinateur dans l’âme, je me surprends à repousser sans cesse ces moments d’écriture, parce que je culpabilise beaucoup trop de laisser mes enfants en plan pour me consacrer à ce travail. D’habitude, passer cinq jours sans écrire un mot, ça ne m’arrive jamais. Là, si.

Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à l’écriture, à la création, ou est-elle au contraire une entrave ?

C’est une vraie entrave. J’ai beau avoir une conjointe et trois gosses, j’aime tellement la solitude. C’est même mon carburant. Dans la vie normale, mon lycée étant situé à quelques minutes de route de mon domicile, je rentre chez moi dès que je peux et je me nourris du calme qui enveloppe ma maison. Que j’écrive ou que je fasse le ménage, ça me régénère toujours, et j’en tire toujours quelque chose (passer l’aspirateur ou le plumeau, ça peut aussi donner des idées d’écriture).

Là, ce n’est plus possible. C’est même difficile de penser. La charge mentale est différente mais elle est au moins aussi lourde, et les moments de vrai calme sont rares. C’est hyper frustrant. Le soir, j’aimerais avoir l’énergie de m’installer devant la page blanche et d’écrire pour finir la journée en beauté, mais j’ai plutôt tendance à m’effondrer, à me sentir vide.

J’ai décidé de ne pas m’acharner et de voir les choses du bon côté : ma famille va bien, mon compte en banque est moins dans le rouge que d’habitude, on devrait sortir en vie de ce drôle d’épisode, est-ce que ce n’est pas l’essentiel ? L’écriture attendra. Le monde continuera de tourner, même avec un peu moins d’articles de Thomas Messias.

Écoutez un épisode

Podcast Mansplaining : Le female gaze doit réinventer le cinéma

Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.