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[Chronique 51] Baya Kasmi, cinéaste et scénariste

La photo de l’affiche de Little Miss Sunshine. On est confiné en famille, à 5… Avec notre amour, nos crises, nos névroses… Tout ça dans la bonne humeur… Et on ne sait pas où nous mènera le van jaune !

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Baya Kasmi a réalisé Je suis à vous tout de suite et Le Grand bazar, et co-signé notamment les scénarios du Nom des gens, La Lutte des classes et Hippocrate.

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

J’étais occupée par mon deuxième long métrage, Mikado, produit par Karé production (Fabrice Goldstein et Antoine Rein), et co-écrit avec Olivier Adam et Magaly Richard Serrano. Je venais de lancer le casting avec l’ambition de le tourner à l’automne. Ce projet est à l’arrêt, suspendu à une reprise possible des castings, financements et tournages en fonction de l’évolution de l’épidémie.

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

J’ai l’impression que la question ne se pose plus de façon individuelle. D’habitude, en tant que réalisateur, même si on travaille toujours en équipe, avec des co-scénaristes, des producteurs, il y a quand même toujours une forme d’individualisme. On a la sensation d’avoir le destin de nos œuvres dans nos mains, c’est à nous d’écrire, de réécrire, de pousser à tenir un calendrier, de réunir les énergies, alors qu’on se sait en concurrence avec les autres, et qu’on a besoin de l’assentiment des autres sur nos projets. 

Aujourd’hui je m’inquiète pour la profession dans son ensemble, pas vraiment pour mes films en particulier. Nous sommes tous suspendus à la reprise des tournages et à la réouverture des cinémas. Nous sommes tous sur le même radeau qui prend l’eau…

Des solutions se mettent-elles déjà en place pour s’adapter à ces bouleversements ?

Je fais partie de l’ARP, et je sais que toutes les organisations, et les professionnels se démènent pour tenter de trouver des solutions dans cette séquence hyper périlleuse puisque les distributeurs, les salles et les boîtes de prod travaillent déjà en temps normal avec peu de visibilité à long terme et des comptabilités fragiles. Par ailleurs, individuellement, la précarité des intermittents, des auteurs, des réalisateurs, de tous ces gens qui n’ont pas de CDI et qui dépendent des tournages, ou d’engagements ponctuels se pose encore plus violemment que d’habitude. 

Est-ce qu’un accord sera trouvé avec les assurances ? Est-ce que l’industrie française qui était déjà fragilisée par l’arrivée des plateformes, par la concurrence des autres pays, va résister ? Est-ce que cette crise va amener une prise de conscience des pouvoirs publics que nous devons protéger notre cinéma, et notre culture, au même titre que nos hôpitaux, nos médecins et nos chercheurs ?

Le cinéma n’est sûrement pas à classer dans les besoins de première nécessité, mais pendant ce confinement, on a pu constater l’importance du cinéma, de la télévision, des services publics pour unir les gens et les aider à supporter cette période. 

Le cinéma français doit survivre aux bouleversements et aux crises économiques multiples et pour cela, il faut des engagements politiques à long terme qui tardent à venir.

Est-ce que vous travaillez pendant le confinement : à quoi et comment ?

J’écrivais un autre film parallèlement à mon film avec Karé, Youssef Salem a du succès, produit par Domino film, Stéphanie Bermann. Je me suis donc complètement investie dans l’écriture de ce film qui avance du coup très vite. En plus je vis avec mon co-scénariste, Michel Leclerc qui co-écrit ce film, donc on a pas besoin de faire des zooms ! 

J’en profite aussi pour avancer sur l’écriture d’autres projets qui en étaient au tout début et qui du coup sont en train de prendre vie petit à petit ! 

Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à l’écriture, à la création, ou est-elle au contraire une entrave ?

Je m’estime chanceuse pour plusieurs raisons. J’ai réalisé une série l’année dernière qui me permet de voir venir financièrement. Et tant que je ne suis pas en tournage, je travaille à écrire. Déjà, je vis avec mon co-scénariste principal. Je suis aussi la co-scénariste de beaucoup de ses films. Donc on essaie de réfléchir à des projets… À part ça, je n’ai besoin de rien d’autre que mon ordinateur et une tête en état de marche. De ce côté-là, le moment, très particulier, n’est pas toujours propice. On a tendance à se demander si ce qu’on écrivait avant est toujours d’actualité avec cette crise. Mais de toute façon on ne sait jamais si on a raison d’écrire quelque chose et si ça touchera les autres. On ne peut pas savoir à l’avance quelles œuvres seront majeures et quelles œuvres seront immédiatement oubliées, c’est la loi de l’écriture. On navigue toujours entre croyance et doute. Aujourd’hui encore peut-être davantage.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.