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[Chronique 50] Lætitia Dosch, comédienne

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Lætitia Dosch est comédienne et metteuse en scène. Au cinéma, on l’a vue notamment dans La Bataille de Solférino, Gaspard va au mariage, Jeune femme ou Nos batailles.

Que faisiez-vous au moment où est arrivé le confinement ?

J’avais, comme actrice, un tournage en préparation qui s’est arrêté. Et puis j’avais aussi un pièce de théâtre qui tournait, et dont les dates ont été annulées. Mais heureusement, c’est tombé dans une période qui aurait pu être plus faste.

Quelles ont été les implications directes de la crise ?

Le tournage va sans doute être repoussé. J’attends. Ce sont les assurances qui bloquent, car elles refusent d’assurer le Covid-19. Là c’est en discussion : selon comment ça va se passer les tournages vont peut-être mettre un peu de temps à redémarrer. Et puis on attendait les réponses de Cannes aussi ! Tout le cinéma français était en arrêt. Moi j’ai deux films que j’adore qui ont été soumis à la sélection officielle, et j’attendais vraiment leur réponse avec impatience… De ce côté-là non plus je ne sais pas ce qui va se passer. Je croise les doigts pour que ça puisse avoir lieu en septembre.

Est-ce que des solutions se mettent en place face à toutes ces incertitudes ?

Dans le milieu du théâtre il se passe des choses super. Certains lieux qui annulent les dates ont accepté, pour ne pas mettre les compagnie dans la merde, de payer le coût plateau (rémunération de toutes les personnes devant êtres présentes le jour de la représentation, NDLR). Et ça c’est un vrai truc de solidarité. Parce que ces lieux savent qu’ils vont avoir besoin de spectacles après, et donc il ne faut pas que les compagnies coulent. Je trouve que c’est ça que l’on est en train de découvrir en ce moment : le fait qu’on gagne à être solidaires. Parce qu’on est dans une économie très liée. Je crois qu’on le découvre à tous les niveaux. On a pu le dire avant, mais le vivre aussi concrètement, c’est autre chose. Personnellement, c’est la première fois que je le sens aussi fort, et que je sens que les gens autour de moi le ressentent aussi fort.

Du côté du cinéma il semblerait qu’il puisse y avoir un rapprochement, un geste de solidarité, entre Venise et Cannes, ce qui serait du jamais vu. Je trouve que c’est vraiment un signe très intéressant. Parce que là aussi ce que ça dit c’est qu’ils ne sont pas seulement concurrents mais qu’ils gagnent à se soutenir. C’est une idée qui me semble très nouvelle. Je ne m’y attendais pas.

Pour vous personnellement, quelles sont les répercussions directes de cette crise ?

Actuellement je n’ai pas de problèmes de sous parce que j’en ai un peu de côté. Mais franchement je suis très inquiète. Et d’un autre côté, je sens aussi la nécessité des histoires, la nécessité de réunir des gens à un endroit pour raconter des histoires. Donc il y a les deux : d’un côté une forte inquiétude et de l’autre le sentiment qu’il y a de façon assez criante quelque chose de positif qui est en train de se jouer autour de la place de la culture.

Certaines personnes que nous interrogeons trouvent au contraire que le rapport à la fiction, dans le contexte actuel, est un peu compliqué. Notamment quand il s’agit d’en écrire.

C’est une chose que je peux comprendre, parce qu’il y a quand même pas mal de choses à digérer pour saisir ce qui se passe. Mais moi ça m’a plutôt fait l’inverse. Après, je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose… En tout cas, je trouve que cette situation donne envie de raconter des histoires. Au théâtre, j’avais une nouvelle production qui devait se jouer le 6 juin en Suisse, et je pense que ça ne va pas vraiment être possible. Du coup je réfléchis à une forme qui pourrait être “on line”. Je me demande quel théâtre on peut inventer maintenant ? Les gens ont besoin d’histoires, les théâtres ont besoin de spectateurs, les compagnies ont besoin de travail : tout le monde a besoin de quelque chose. Donc il faut trouver… le besoin de quoi ? Et puis réfléchir à des formes. Ou plutôt se demander quelle histoire vaut d’être racontée en virtuel ? Moi je développe une histoire sur des arbres qui parlent aux humains. Et je me dis que la téléconférence peut s’y prêter. Parce que c’est l’immobilité, c’est la distance, c’est le fait de ne pas se comprendre, donc ça marche avec ça.

C’est un projet dans lequel vous êtes seule ou il y a d’autres acteurs ?

C’est avec des gens de l’écologie, donc des acteurs mais aussi des philosophes, qui doubleraient des arbres. Et qui parleraient de maintenant. Parce qu’en fait, ce dont on a envie, c’est d’éclairer le présent et de se donner aussi un peu de répit dans la fiction. Car la fiction apporte de la beauté : des images, de la langue… Et on a besoin de rêver, de ne pas se laisser bouffer par l’angoisse.

C’est vrai, mais ce qui est délicat c’est que la situation actuelle ressemble beaucoup à de la fiction. Ça crée une sorte de trouble.

C’est vrai, mais je pense que ce qui m’aide par rapport à ça, c’est le fait de ne pas être totalement isolée. Je vis dans un petit atelier d’artiste, avec d’autres ateliers autour de moi. Devant le mien j’ai une table et à deux mètres de moi il y a la table d’un autre atelier, donc on peut manger un peu au même moment et se parler. Du coup je ne suis pas seule. Et puis aussi j’ai fait des masques pour mon quartier. Là j’aide à fabriquer les surblouses pour l’hôpital tous les matins. J’ai besoin de tout ça pour être suffisamment en contact avec la réalité pour pouvoir, à d’autres moments, m’en éloigner aussi.

En ce moment, je me dis que je ne pourrai peut-être plus jamais faire mon métier. On ne sait pas. En tout cas la question se pose. Je m’interroge là-dessus, comme plein de gens autour de moi, qui se demandent aussi si leur métier a du sens. Je me demande en quoi ce métier est important pour moi. Et du coup ce que je pourrais faire si je n’ai plus ça ? Qu’est-ce qui me plaît ? Et en fait ce qui me plaît c’est de travailler avec les autres. C’est ça qui me manque aujourd’hui : les équipes. Et puis le côté un peu spirituel ou philosophique. Quand on écrit des histoires ou quand on joue dans celles des autres on touche à des mythes, à des questionnements existentiels, et ça c’est super important.

Vous écrivez pendant le confinement ?

Oui. Je suis entre deux projets : un pour le théâtre et un pour le cinéma.

Avec facilité ?

Non, on ne peut pas dire ça. Mais comme je suis troublée c’est pas mal, parce que j’écris mieux quand je suis fragilisée. C’est quand je suis hyper solide ou hyper heureuse que je travaille mal. Même comme actrice, plus je suis troublée mieux je travaille.

Donc la période est plutôt propice à la création ?

Oui. En tout cas elle est propice à voir ce qui est important… Ça n’est pas hyper gai ce que je dis, pourtant je ne suis pas non plus déprimée. Mais en même temps c’est un peu difficile d’avoir la pèche quand on est en quatrième semaine de confinement !

Effectivement, il est difficile d’être dans une humeur complètement festive. Mais en même temps il se passe des choses…

Bien sûr, énormément. Ce qui se passe en termes de solidarité, franchement ça me fait beaucoup de bien. Après il y des questions qui se posent que je trouve très importantes. Parce que les gens disent : il faut changer la société. C’est vrai. Mais on a aussi peur que nos métiers coulent. Donc à l’intérieur de nous-même se crée un conflit, qui oblige à inventer des solutions – ce qui n’est pas du tout facile – pour, d’un côté, que puisse reprendre une économie qui nous permettrait de survivre, et que d’un autre côté change cette économie, dont on sait qu’elle n’aura pas pour priorité de nous permettre de survivre… C’est ça aussi qu’on se prend en pleine face : ce conflit intérieur et cette nécessité de lui inventer des issues. Par rapport à ça il y a un truc qui m’a beaucoup aidé, c’est le manifeste Propositions pour un retour sur Terre de Dominique Bourg, Philippe Desbrosses, Gauthier Chapelle, Johann Chapoutot, Xavier Ricard-Lanata, Pablo Servigne et Sophie Swaton. Il y proposent toute une série de mesures qu’il faudrait prendre très concrètement, juste à la sortie du confinement, pour un monde viable. C’est un manifeste très fouillé, très pointu. Le confinement, eux, leur a réussi. Pendant un mois et demi ils ont bossé à écrire ce texte, avec toutes ces mesures économiques, sociales, nationales, internationales, européennes…

C’est sûr qu’il y a un effet d’accélérateur. Ça permet vraiment d’arrêter des choses dont on sentait tous le besoin qu’elles s’arrêtent. Après ça oblige à trouver des solutions…

Oui, ça oblige à trouver comment remplacer, dans plein de domaines différents. Dans nos vies, à toutes les échelles. Et ça c’est vraiment un travail. Mais moi je ne peux pas y arriver en restant toute seule chez moi. C’est en parlant avec d’autres personnes, en faisant équipe, en créant des groupes de réflexion qu’on y arrive. Et en plus c’est ça qui est agréable… Même si on s’engueule !

(propos recueillis par Nicolas Marcadé)


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.