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[Chronique 47] Alice de Lencquesaing, comédienne

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Alice de Lencquesaing est comédienne au cinéma, au théâtre et à la télévision. Elle joue notamment dans la série Dérapages, diffusée actuellement sur Arte. Elle travaille également à la réalisation de son premier court métrage.

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

J’étais sur deux projets différents. D’abord je venais de reprendre, pour quelques dates seulement, les représentations d’un spectacle que j’ai longtemps joué en 2018 et 2019, Intra Muros d’Alexis Michalik. J’avais la chance de remonter sur scène, de jouer avec des comédiens, pour un public nombreux, et aussi, je dois l’avouer, d’avoir la certitude de renouveler mon statut d’intermittente grâce à ces cachets.

D’autre part, j’étais en préparation du tournage d’un court métrage que je vais réaliser. Nous devions tourner à partir du 6 avril, à Bordeaux. Les choses étaient donc bien avancées, je commençais à me plonger dans cette énergie à la fois puissante et vertigineuse que peut générer un tournage.

En clair, j’avais la chance de pouvoir pratiquer deux métiers qui me tiennent à cœur : celui de comédienne, et celui de réalisatrice. Après plusieurs mois sans boulot, je reprenais enfin du service !

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

D’abord il y a l’arrêt brutal du travail, et l’incertitude quant à sa date de reprise. Vous me direz, l’intermittent est habitué à vivre ces temps de latence qui restent muets quant à la venue d’un emploi futur. Mais là c’est autre chose, c’est plus général, plus global.

Néanmoins, j’ai conscience que je ne suis pas à plaindre. Mon emploi n’est pas perdu, pour ainsi dire. Et même si le renouvellement de mon statut d’intermittente est en suspens, j’ai la chance d’avoir des économies qui me permettraient de tenir comme ça pendant quelque temps, mais pas indéfiniment bien sûr. Je pense que toutes les catégories socio-professionnelles sont touchées, mais elles ne partent pas toutes du même barreau de l’échelle. C’est un peu utopique de croire que l’échelle est posée au sol, à l’horizontale. En vérité, y a ceux qui regardent d’en haut, et qui ont une meilleure vue sur l’ensemble, qui peuvent regarder plus loin d’une certaine manière. Et puis y a ceux qui n’ont que le temps et la force de se cramponner à leur barreau, pour ne pas dégringoler.

Je vois bien que la question de la culture et sa gestion de la crise est peu traitée dans les médias, et surtout au sein de la classe politique. À croire que le ministère qui lui est dédié a été tout entier contaminé par le Covid-19… Et pourtant, c’est dans des temps confinés qu’on se rend compte à quel point la culture fait partie intégrante de la vie. Nous écoutons tous de la musique, nous sommes nombreux à lire des livres, à regarder des films. Je ne sais pas pourquoi il faut tout prendre par le prisme de l’industrie, mais il semblerait que la culture, si elle est une industrie, en est une qui marche bien, qui rapporte. Pourquoi donc l’effacer du débat public?

Des solutions se mettent-elles déjà en place pour s’adapter à ces bouleversements ?

Il y a beaucoup de suppositions pour l’instant, surtout de mon côté. Les solutions sont donc en train d’être pensées, j’imagine qu’elles seront trouvées quand nous aurons l’occasion de les appliquer. Pour l’instant je crois que ça pose pas mal de problèmes, beaucoup de questions, et qu’il faut faire corps tous ensemble pour trouver les solutions les plus adaptées, sur le long terme si possible.

J’écoute souvent le physicien Aurélien Barrau, pas tous les jours, hein, parce que sinon c’est grosse déprime ou immense angoisse assurées. Il fait bien relativiser quant à la situation de crise sanitaire. Ce virus tue, pour l’instant, beaucoup beaucoup beaucoup beaucoup moins d’êtres humains que la faim ou la pollution. Mais ce virus à l’avantage d’être célèbre, et de mettre en lumière les gros points faibles de nos États et de nos dirigeants, de nos sociétés libérales. Autant en profiter !

Est-ce que vous travaillez pendant le confinement ? A quoi et comment ?

Très franchement, je ne travaille pas à proprement parler. Mais je fais partie des gens qui pensent parfois que tout est travail : faire un bon repas, réparer un objet ou jardiner. Donc, disons que je ne travaille pas vraiment à mon métier habituel, mais je réalise qu’on peut rapidement devenir femme au foyer même sans enfant ! Surtout que je suis confinée avec plusieurs personnes, dans une maison. Alors la journée passe vite quand on fait du sport, les repas, du rangement, puis la sieste devant un film de Tarkovski. J’ai un peu honte mais je le dis, oui je me suis endormie devant Stalker. Alors que je ne m’endors pas devant les émissions de cuisine le soir, ha ha !

Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à développer de nouveaux projets, de nouvelles méthodes, ou est-elle au contraire une entrave ?

Sincèrement, en ce moment je le vis plutôt comme une entrave. J’ai l’habitude de travailler avec des gens, de réfléchir le travail à plusieurs. C’est pourquoi j’ai souvent du mal à écrire seule, bien que ça m’arrive parfois.

Un acteur ne travaille jamais seul, il y a toujours un metteur en scène avec lui, et souvent des partenaires de jeu. C’est aussi pour ça que je fais ce métier : l’expérience collective, la création à plusieurs. Au début du confinement, je rêvais d’écrire deux films, un roman, puis d’apprendre une langue et aussi de m’exercer au piano… mais finalement j’ai été vite rattrapée par les activités du quotidien et, je dois l’avouer, par la flemme aussi – qui, par les temps qui courent, pourrait être qualifiée de torpeur.

Vivement les regroupements donc ! Vivement la réouverture des théâtres, la reprise des tournages. Qu’on pense ensemble à la fameuse suite.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.