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[Chronique 45] Guillaume Senez, cinéaste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Guillaume Senez est cinéaste. Il est l’auteur notamment de Keeper et Nos batailles.

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

Je finissais la post-production de mon court métrage Mieux que les rois et la gloire  et étais en écriture des mes deux prochains longs métrages. Mon court est maintenant terminé, et je continue tant que faire se peut à travailler sur mes deux écritures.

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

Difficile à prévoir. J’imagine que comme tout le monde, la reprise va être un soulagement. Mais un soulagement douloureux car rempli de nouvelles contraintes auxquelles il faudra s’adapter. Tout ira au ralenti, et il risque d’y avoir un embouteillage de projets. Certains n’en sortiront pas. Comme à chaque crise économique, le cinéma d’auteur est fortement impacté car il est financé par un vertueux mélange de fonds publics et privés. À titre personnel, comme je suis en écriture, je ne suis pas directement touché comme peut l’être ma compagne, par exemple, qui était en pleine préparation d’une série qu’elle co-écrit et co-réalise. Je continue donc d’écrire. Mais mon travail est freiné. Difficile en effet d’être dans un processus de création en ne pouvant pas se projeter dans le futur. C’est une période très anxiogène pour tous. Mais particulièrement pour l’ensemble du secteur culturel. Ce confinement est un vrai paradoxe culturel : il n’y a jamais eu autant de personnes qui lisent, qui regardent en streaming des séries, des films, et même des spectacles vivants, ou qui écoutent de la musique… Et pourtant, tous ces secteurs culturels sont à l’arrêt et leurs difficultés ne sont quasiment pas prises en considération par nos pouvoirs politiques. Cela ne me rassure pas. Un pays qui ne prend pas soin de sa culture est un pays qui souffre.

Des solutions se mettent-elles déjà en place pour s’adapter à ces bouleversements ?

À nouveau, difficile de se projeter, j’essaie de rester optimiste mais nous ne sommes pas à l’abri d’une deuxième vague de propagation du virus et d’un retour au confinement. Nous avons envoyé mon court métrage à divers grands festivals, eux-mêmes ne savent pas. Les festivals s’annulent, sont repoussées, se font en ligne… Chacun fait comme il peut. Mais qu’en sera-t-il de la reprise des tournages ? Quid des assurances ? Ici en Belgique, le Tax Shelter sera aussi lourdement affecté. Quid également des MG des distributeurs pour le financement de nos films ? S’ils ne peuvent pas sortir les films de manière optimale en salle, comment vont-ils faire ? Limiter les accès dans les salles de cinéma aura inévitablement des conséquences à tous les niveaux de développement de nos films. Ce qui me rassure, finalement, c’est l’importance des festivals, des exploitants, du public, sur nos métiers. Avec l’arrivée des plateformes numériques, nous avons parfois tendance à oublier l’essence même d’une effervescence collective. Regarder un film en collectivité nous permet de vivre et de partager plus facilement nos émotions. C’est toujours quand on nous prive de quelque chose qui nous semble définitivement acquis qu’on se rend compte de son importance.

Vous nous dites que vous êtes en période d’écriture, mais cette réclusion forcée est-elle favorable au travail, le facilite-t-elle à vos yeux, vous arrive-t-il de la percevoir comme une opportunité d’avancer plus vite, ou au contraire l’entrave-t-elle durement ?

J’ai 3 enfants, dont un en bas-âge, il m’est très difficile de concilier travail de création (qui nécessite du temps, du calme et de la concentration) et donner de l’attention à mes enfants qui en ont beaucoup besoin en ce moment. Comme je le disais, cela diminue le processus d’écriture. Après, comme la grande majorité des artistes, nous nous nourrissons du monde qui nous entoure. Ce que nous traversons en ce moment, nous amène inévitablement à réfléchir sur nos modes de vies, sur nos systèmes économiques qui s’essoufflent, sur l’écologie en général, sur l’importance de se projeter dans le futur (et de prendre soin de ce futur), sur les liens sociaux qui semblent de plus en plus essentiels à notre équilibre mental.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.