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[Chronique 43] Florence Miailhe, réalisatrice

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Voilà une image extraite d’un film de trois minutes, que j’ai fait il y a quelques années sur l’écran d’épingle d’Alexieff à l’occasion d’une résidence organisée aux archives du film à Bois d’Arcy. Cela me semble assez représentatif du confinement et de la peur.

Florence Miailhe est réalisatrice de films d’animation. Elle est notamment l’auteure de Au premier dimanche d’août et Conte de quartier.

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

Je venais juste de terminer le long métrage d’animation La Traversée, dont j’ai commencé la réalisation il y a plus de trois ans. Juste le temps de prendre quelques jours de vacances, d’aller à des festivals à Grenoble, en banlieue parisienne, en Catalogne, pour des présentations de mon travail, au Cartoon movie à Bordeaux, de voter et nous voilà confinés… Il reste à faire maintenant, sans plus aucune urgence, l’affiche du film et le dossier de presse…

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

Économiquement, comme je viens de finir le film, je suis de toute façon au chômage en tant qu’intermittente du spectacle. Du coup le confinement ne va pas changer grand-chose. Par contre professionnellement le travail qui devait suivre la fin de la réalisation a été stoppé net. Le film, après une très longue gestation, aurait dû commencer sa vie. Mais nous ne savons pas si les festivals qui auraient pu le présenter vont avoir lieu et sa sortie, initialement prévue en septembre, est incertaine aussi. Des rencontres ont été annulées et j’ai l’impression d’avoir été arrêtée dans mon élan, de buter sur une vitre invisible qui empêche d’avancer. Pour moi, après tout le temps passé – plus de dix ans – pour réussir à mener jusqu’au bout ce projet, c’est une grande frustration. Mais mon film existe, c’est l’essentiel. Il sera vu un jour ou l’autre. On verra bien dans quelles conditions.

Des solutions se mettent-elles déjà en place pour s’adapter à ces bouleversements ?

J’ai peur que les lieux culturels, les festivals, les cinémas soient les derniers endroits qui ouvriront à la fin du confinement… Je me sens impuissante. Rien ne dépend de moi. Je ne peux qu’attendre et voir ce qui va se passer. Certes on peut voir des films et des musées en ligne mais rien ne remplace un grand écran et la vision réelle des œuvres.

Est-ce que vous travaillez pendant le confinement : à quoi et comment ?

Mon atelier et mon lieu de vie sont séparés. Les allers-retours entre les deux ne sont pas faciles. Je dois réaliser maintenant, sans plus aucune urgence, l’affiche du film et finaliser le dossier de presse…

J’essaie aussi de remettre de l’ordre dans les disques durs, et dans tous les papiers administratifs. Tout ce que d’habitude je repousse au lendemain. Mais le confinement n’empêche pas la pocrastination, bien au contraire.

Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à l’écriture, à la création, ou est-elle au contraire une entrave ?

J’ai travaillé beaucoup ces dernières années pour La Traversée, beaucoup à l’étranger, beaucoup hors de chez moi, coupée de ma famille et de mes amis. Pendant cette période, les communications avec les équipes du film, avec mes collaborateurs, passaient déjà forcément par l’ordinateur, les skypes… Me voilà de nouveau devant mon écran. J’avais en rentrant, envie de tout sauf de me retrouver dans cette situation. Je ne m’ennuie pas, mais je ne me trouve pas très efficace dans ce que j’essaie de mettre en œuvre. Bien sûr, je me dis que c’est l’occasion de… et pourtant non, la réclusion ne m’aide pas vraiment. J’ai l’habitude de travailler seule mais ce “temps suspendu” imposé et dans lequel on est privé de liberté de mouvements ne me convient pas. J’adore passer des jours confinée dans mon atelier quand je sais pouvoir partir me promener, faire des croquis, avoir des relations sociales… tout ce qui va pouvoir alimenter mon travail et mon imaginaire. Heureusement j’ai chez moi à Paris une petite terrasse d’où je peux regarder un carré de ciel bleu. Deux pigeons ramiers et un couple de merles ont pris l’habitude de venir picorer les graines que nous leur déposons. Dans le contexte actuel il est diffficile d’initier de nouveaux projets. Mais quel autre choix avons nous que celui de continuer à raconter des histoires ? En 1996, j’ai adapté en court métrage le récit inaugural des Mille et une nuits. Trompé par son épouse, le roi Schahriar, fou de rage, décide de prendre chaque jour une femme et de la tuer au matin. Schéhérazade va, au péril de sa vie, raconter chaque soir une histoire au roi qu’elle laissera en suspens à l’aube. Petit à petit, Schahriar oubliera sa vengeance et Shéhérazade sauvera le monde de la folie et du chaos.

Ce qui se passe actuellement nous montre à quel point nous avons toujours besoin de “Shéhérazades”. Aujourd’hui je me sens un peu découragée. Mais demain sûrement, je trouverai l’énergie pour fabriquer un petit film d’animation dont la durée pourrait être déterminée par le temps du confinement.


Découvrez ici 25, Passage des oiseaux, le film de Florence Miailhe dont est tirée l’illustration de l’article.

25, Passage des oiseaux from florence miailhe on Vimeo.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.