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Épisode 7

À l’invitation des Fiches du Cinéma, je projette de publier ici une sorte de feuilleton. Les épisodes seront d’inégale longueur, parfois accompagnés d’une image, parfois pas. Je les proposerai à mesure que je les écrirai, selon une fréquence variable, dictée par mon emploi du temps et l’urgence de la situation.

Vincent Dietschy est cinéaste. Il est notamment l’auteur de
Julie est amoureuse, Didine et La Vie parisienne.

JOURNAL D’UN CANOË
AU FIL DE L’EAU

ÉPISODE SEPT
7 mai 2020

Pendant l’année 2015, j’ai terminé l’écriture de deux scénarios de longs métrages. L’un que je devais réaliser, l’autre dont j’étais le co-auteur. J’ai intégré à ces projets Anastasia, en lui écrivant sur mesure deux rôles, dans lesquels je rêvais qu’elle exprime tout son potentiel. Je l’ai présentée à mes partenaires, deux producteurs et un réalisateur, qui ne la connaissaient ni d’Ève ni d’Adam. Chacun d’eux a validé mon souhait qu’elle interprète les rôles que j’avais écrits pour elle.

Mais il était prévu, recherche de financements oblige, que ces deux projets se plient au très strict ordre chronologique voulu par le cinéma français. Autrement dit, qu’ils soient soumis au laminoir. Je n’écris pas laminoir pour annoncer une quelconque difficulté qui serait survenue en raison d’Anastasia, actrice alors peu connue du système. Laminoir me semble simplement le terme le plus exact qui soit pour qualifier ce circuit de production (cf épisode 4).

Dans ces deux projets de long métrage, j’avais engagé plusieurs années de ma vie, tout ce que j’avais appris de l’existence, du cinéma, tout ce que j’avais de forces vitales, tous mes espoirs financiers, toutes mes relations avec les gens qui m’accompagnaient professionnellement depuis des années, comme Anastasia m’accompagnerait peut-être… Ces projets, qui contenaient en somme toute ma vie passée et une grande partie de ma vie future – un long métrage entraine toute sorte de changements, généralement positifs, pour son auteur -, étaient maintenant en attente de réponses. Ces réponses, qui se présentent comme des avis artistiques et des diagnostics financiers, sont en réalité de rigoureux contrôles – idéologiques, politiques, sociaux -, exercés par des commissions de préfinancements. À leurs têtes, se trouvent des personnes susceptibles d’infléchir considérablement, voire d’inverser du tout au tout, les jugements établis, en principe, à la moyenne des avis rendus par les différents membres commissionnés. Les producteurs avec qui je travaillais et moi-même n’étant pas des petits poulets de l’année, nous avions pris nos précautions de ce côté-là, notamment en contactant des connaissances amicales que la chance, et surtout ma fréquentation du milieu à l’époque, avaient placé dans ces commissions. Pour l’Avance sur Recettes du CNC, ce n’était pas à n’importe quel endroit, puisqu’il s’agissait de la Présidence.

Je pouvais être confiant. Non du fait des tractations de basse cour, et de Haute Cour, qui, je l’espérais, étaient en cours. Cela faisait longtemps que j’étais dans le métier. Mes films avaient toujours eu du mal à se monter financièrement, mais je n’avais jamais été aussi expérimenté, ni aussi fort qu’à ce moment là. Je sentais qu’il y avait une vraie efficacité et une vraie pertinence dans les projets que nous avions écrits, ainsi qu’une vraie intelligence de l’endroit où nous les proposions. Les planètes semblaient s’aligner. Je trouvais par dessus tout que ça tombait bien, parce que j’avais envie que cela fasse, aussi, les affaires d’Anastasia. L’idée me réjouissait. Je jubilais littéralement en imaginant le coup de main que ces deux films allaient pouvoir lui donner, l’avancée que ces deux rôles constitueraient pour elle.

En attendant, nous attendions. Les projets progressaient en direction de l’argent, selon le rythme, très lent, voulu par le circuit de préfinancement, dans le laminoir du cinéma français.

Le printemps s’est terminé doucement. Puis l’été est arrivé. Avec Anastasia, nous parlions du casting pour le long métrage que je devais bientôt réaliser. Elle me donnait son avis. Un comédien, qui avait obtenu le César du meilleur acteur pour un premier rôle quelques années auparavant, disait adorer le scénario et acceptait de jouer dans le film. Anastasia me parlait de ses envies d’écriture. D’un projet en particulier, un long métrage de fiction, autour du cimetière du Père Lachaise. Elle avait regardé, de son propre chef, les courts et les longs métrages que j’avais écrits, tournés et montés. Elle était bienveillante et franche. Nos discussions étaient parfois un peu vives. On riait beaucoup. C’était stimulant. Elle me montrait ce qu’elle avait tourné en tant qu’actrice. Nous apprenions à nous connaître.

Quand un processus professionnel est engagé, il y a un tabou, qui, à ma connaissance, existe dans tous les métiers, et qui consiste en ce que le travail ne doit pas être mélangé avec la vie privée. J’ai remarqué que plus on monte dans l’échelle sociale, plus les frontières entre ces deux domaines sont sophistiquées. Dans Notre Histoire, il y a un couple de riches producteurs qui, même s’ils ont deux enfants chacun de leurs côtés et qu’ils ne vivent pas ensemble, partagent à l’évidence plus que du travail. Leur proximité crève les yeux. En revanche, Jean et Stacy, qui appartiennent à une classe sociale moins privilégiée, et qui, en tant que cinéaste et actrice, travaillent également ensemble, sont beaucoup plus stricts sur les contours de leur relation. Mais quand Jean demande au couple de producteurs, qui incarnent le circuit auquel il s’est soumis pour réaliser un blockbuster, d’intégrer Stacy à une réunion, ces derniers voient rouge. Car il s’agit clairement d’un danger pour l’ordre qu’ils représentent. Jean, de son côté, finira par comprendre qu’il n’y a rien de plus politique que l’intime, dans lequel il peut puiser une force considérable. Peut-être la seule force véritable dont il dispose.

Et moi, où en étais-je en 2015 ? Où étaient mes forces, où étaient mes faiblesses ? Sur le plan intime, et plus précisément sur celui de ma vie personnelle, privée, j’avais décidé de ne pas me presser. Ce qui arriverait arriverait. J’avais bien conscience de la folie de ce pari, qui consistait à prendre tout mon temps, tout celui qui serait nécessaire, alors que j’avais l’âge que j’avais, que j’étais plus seul que je ne l’avais jamais été, sans que cela soit un choix ou que cela me soit agréable, et que j’avais justement réalisé au début de l’année que je n’avais plus une minute à perdre. Je ne renonçais à rien de ce que je pourrais éventuellement vivre, je restais ouvert à tout, mais je ne voyais pas ce que je pouvais faire de mieux que d’attendre. Quant à mon goût pour la vie, il était intact, à vrai dire immense, plus fort, lui aussi, qu’il ne l’avait jamais été.

Il l’est toujours d’ailleurs, même si le confinement strict, rigoureux que nous traversons tous en ce moment a éliminé mes interactions autres que virtuelles. La grande différence, c’est qu’il s’agit là d’un choix qui m’est imposé, alors qu’en 2015, je décidais librement de ma vie. Pour autant, je savais que je prenais le risque de gâcher mon temps, alors que de toute mon existence, il ne m’avait jamais semblé presser davantage. N’ayant pas réalisé de long métrage depuis sept ans, sans être aux abois financièrement, j’étais à la marge, mais je n’avais plus de marge, à aucun endroit. Enfin, en a-t-on jamais une, quel que soit son âge, sa situation ? Le monde laisse-t-il de la marge, une place à la marge, dans son délire de productivité, dans sa façon d’encourager la consommation ? Ma boussole était que j’avais le sentiment très profond que ce que je vivais là, quotidiennement, avec Anastasia, même si rien, en apparence, n’était en train d’arriver, ce n’était pas perdre mon temps. C’était tout le contraire. N’empêche, la page blanche que j’avais devant moi, j’avais plutôt intérêt à bien l’écrire. Je l’ai dit à la fin de l’épisode 6, il y avait urgence. C’était vrai pour moi. Et sans vouloir parler à sa place, mon impression était qu’Anastasia pensait que c’était également vrai pour elle.

Cela n’empêchait pas que le temps continuait de passer, et que je continuais d’attendre les réponses des Masters of business. J’imagine qu’Anastasia les attendait aussi, étant donné les possibilités de jeu qui existaient dans ces projets dont je parlais avec elle et que j’espérais la voir jouer. Du fait de notre voisinage, et du plaisir de plus en plus grand que j’avais à la retrouver, elle était de loin la personne que je fréquentais le plus. Nous évoquions le fait de travailler ensemble sur d’autres projets que ceux qui, parallèlement, cheminaient si lentement dans les labyrinthe des commissions de préfinancement. Mais nous étions seuls. Une solitude qui nous exposait à tous les niveaux, et d’abord, à n’aboutir aucun film, ce qui était notre risque professionnel le plus grand.

Au moment où j’écris ces lignes, peut-être en partie sous l’effet de la crise actuelle qui fait que se relâche, c’est le moins qu’on puisse dire, une certaine pression, il me paraît plus que jamais possible d’arpenter des chemins différents. Et puis, je n’ai pas envie de remettre une pièce dans la machine. Mais pendant la première moitié de l’année 2015, c’était beaucoup moins net. Malgré une certaine défiance de ma part, peut-être réciproque et partagée par le métier (je n’en sais rien), j’étais encore assez motivé par l’idée de m’intégrer au cinéma français, que je croyais relativement valide. Sauf que la voie que j’avais commencé à suivre avec Anastasia n’avait rien d’une autoroute qui y menait.

Nous échafaudions des amorces d’idées de films. Ce n’était que des discussions, des souhaits. Bien sûr, nous n’avions pas de producteur institutionnel ou richissime pour financer l’écriture d’un début de scénario. Pas non plus d’acteur ou d’actrice célèbres, intronisées, ou ne serait-ce qu’autorisées, par le milieu, avec lesquelles nous aurions eu envie de travailler, et qui nous auraient ouvert des portes. Pas d’avocats, ni d’agents, ni de membres de nos familles respectives pour jouer les intermédiaires entre nous, les décideurs du cinéma et les puissances de l’argent. Pas d’aide du CNC. Pas de financement privé. Pas d’Assedics, puisque ni l’un, ni l’autre, nous n’étions intermittents du spectacle. Nous étions libres d’écrire ce que nous voulions, certes, mais nous étions d’abord coupés de tous et de tout ce qui permet, a priori, d’entreprendre, de façon sensée, l’écriture, puis la réalisation d’un film de cinéma.

Si je voulais mettre sur pied un long métrage dans lequel Anastasia jouerait un rôle essentiel, central, j’avais l’impression que j’allais devoir marcher sur un fil au-dessus du vide, pendant longtemps, avec toute l’adrénaline et l’endurance que cela demandait. Je ne savais pas si Anastasia ressentait la même chose. J’ignorais dans quelle mesure elle m’avait choisi, comme je l’avais choisie. Ce qui était sûr, c’est qu’elle était là. Ce qui était sûr aussi, c’est que je ne nous voyais pas, dans l’immédiat, nous asseoir à une table pour écrire un scénario, comme je l’avais déjà fait des dizaines de fois, prélude à tout projet de film professionnel, à un éventuel gain financier et… à une entrée dans le laminoir. Cette dernière perspective me semblait, de là où nous en étions, un risque idiot, une hypothèse probable et une défaite assurée. Un sac contenant une caméra et un objectif professionnels 24-105 mm allait changer la donne.

François Ducasse, un grand ami, coach sportif de haut niveau, avait laissé chez moi en dépôt cette caméra et ce zoom qu’il avait acquis sur mes conseils pour filmer les champions avec lesquels il travaillait. Et c’est grâce à ce matériel qu’Anastasia et moi avons commencé à tourner et à jouer nos propres rôles, qui dans le film terminé deviendraient Jean, un cinéaste, et Stacy, une actrice.

Dans la situation d’attente de réponses qui ne venaient pas, où je me trouvais, et dans laquelle j’avais entrainé à son corps défendant Anastasia, il y avait un haut degré d’absurdité, potentiellement comique, voire tragique. Mais je ne désirais pas en pleurer ni à ce qu’on en pleure. Au contraire, j’avais envie de retourner à l’envoyeur cette situation qui durait depuis trop longtemps pour ne pas empoisonner ma vie. Je rêvais en quelque sorte de rejouer le plus vieux film comique de l’Histoire, L’Arroseur arrosé, dans lequel ce ne serait évidemment pas nous qui serions arrosés, mais ceux que j’estimais, à tort ou à raison, responsables de notre situation que je jugeais trop marginale. Ce qui m’animait aussi, et surtout, c’est que j’avais, quasi quotidiennement sous mon regard, une jeune femme qui me touchait, me faisait rire, me surprenait, et que j’aurais aimé voir sur un écran de cinéma, bien plus que les acteurs et les actrices adoubées par la profession, qui me semblaient surévaluées et survendues.

Alors, j’ai commencé à filmer Anastasia dans son rôle d’actrice. Quand cela nous chantait, sans plan préétabli en tête, dans le cadre de petites situations proches de notre quotidien, qui se trouvaient naturellement un peu décalées du simple fait que je les filmais. Un verre dans un café. Une séance d’essais lumière. Un essayage de costumes dans le cadre de la bande démo que, parallèlement, nous fabriquions pour Anastasia, afin de mieux la faire connaître du métier. Comme ce garçon de café qui, chez Sartre, n’est jamais autant un garçon de café que lorsqu’il joue au garçon de café, nous connaissions bien nos personnages. C’est-à-dire une actrice et un cinéaste, juste un peu plus perdus que nous ne l’étions sans doute en réalité, dans l’attente des réponses du cinéma français, espérant faire un film ensemble, avec tous les malentendus et les chausse-trappes qu’une relation comme celle-là peut amener. Non seulement sur le plan intime, entre les deux protagonistes confrontés à la circulation du désir, mais aussi à l’extérieur de cette relation, avec pour Stacy, une amie comédienne aux dents longues, donneuse de leçons, travestissant sa propre ambition en modèle pragmatique à suivre impérativement et, pour Jean, un couple de producteurs essayant, plus ou moins, de monter avec lui comme réalisateur un blockbuster à la française… C’était nous, et la caméra qui était entre nous faisait que c’était d’autres que nous. “Nous nous sommes bien amusés.” lance Madeleine Béjart mourante à Jean-Baptiste Poquelin, dans le Molière d’Ariane Mnouchkine cité dans Notre Histoire. Anastasia et moi, nous aussi, modestement, nous nous sommes bien amusés.

Je n’ai jamais reparlé en détails de cette partie du tournage avec Anastasia. De mon côté, je l’ai vécue comme une parenthèse enchantée. Plus précisément, et puisque c’est l’instant des citations, cette période m’évoque précisément deux phrases d’Henri Michaux, qui décrit son propre travail : “Rien de l’imagination volontaire des professionnels. Ni thème, ni développement, ni construction, ni méthode. Au contraire, la seule impuissance de l’imagination à se conformer.” et “Les morceaux, sans lien préconçu, y furent fait paresseusement au jour le jour, suivant mes besoins, comme ça venait, sans “pousser”, en suivant la vague, au plus pressé toujours, dans un léger vacillement de la vérité, jamais pour construire, simplement pour préserver.

Avec de telles idées en tête, et au regard des standards des commissions de préfinancement, de leur action hautement normalisante, on peut même dire, laminante (cf épisode 4), on imagine facilement qu’avec ce que nous avions entrepris de tourner, cette herbe folle qui avait commencé à pousser, de façon complètement déraisonnable dans les brèches aléatoires du laminoir institutionnalisé, on était encore très loin d’un long métrage, prêt à être un jour considéré comme tel. Par le système de production d’abord, par le circuit de distribution ensuite, par le public enfin. Car c’est dans cette rencontre avec les spectateurs que se trouve, à mon sens, l’un des fondements du cinéma, et, comme l’explique un personnage de Notre Histoire, “pas dans un film qu’on se montrerait seulement entre potes, le dimanche après-midi, après un pique nique aux Buttes-Chaumont”.

Mais en ce mois de novembre 2015, nous ne pensions pas encore vraiment présenter à un public ces plans, que nous nous étions donc seulement bien amusés à fabriquer, ce qui était déjà beaucoup. Pour ma part, j’étais tout entier occupé à classer les rushes de la bande démo d’Anastasia, dont nous venions de terminer le tournage et que je commençais à monter. L’été indien était terminé depuis un moment, nous ne prenions plus de verres en terrasse, nos vies privées respectives nous éloignaient l’un de l’autre. Alors, un malentendu, puis un autre, et un autre encore se sont fait jour entre nous, et nous nous sommes disputés. Nous n’avions aucun cadre formel pour nous sécuriser, aucun contrat écrit, aucune interdépendance professionnelle effective, personne qui dépende de notre entente, et notre relation s’est arrêtée. Le surlendemain, le 13 novembre 2015, les attentats dits du Bataclan se sont déroulés pratiquement sous nos fenêtres. Comme tous les parisiens, Anastasia et moi nous avons échangé des messages pour nous rassurer. Nous avions tourné la bande démo quelques jours plus tôt, en équipe légère, dans des bars qui auraient pu être mitraillés eux aussi. Je n’ai jamais réussi à la terminer, et je n’ai plus revu Anastasia pendant des années.

Les deux projets de long métrage que j’avais avec elle n’ont pas tardé à tomber définitivement à l’eau. Elle n’y était pour rien. Les trahisons qui ont eu lieu, elles, y ont été pour beaucoup. Cette fois, c’en était trop. J’en avais ma claque du milieu, avec son formatage qui m’a toujours semblé contreproductif, en France du moins, où on se soumet à des standards, réglés sur la surpuissance économique et financière du cinéma nord-américain, en singeant sans fin des gestes qu’au fond personne ne demande vraiment, mais que tout le monde subit à un endroit ou un autre. Alors, j’ai décidé de m’occuper des herbes folles que j’avais fait pousser avec Anastasia, de ces plans où je la retrouvais et où je retrouvais nos moments heureux. J’ai décidé d’en faire un long métrage que, pour plein de raisons, j’appellerai Notre Histoire.

J’ai travaillé à ce projet successivement avec plusieurs producteurs différents. Au cours de ce travail, des acteurs nous ont rejoint : Olivier Martinaud, Maïlys Favraud, Sonia Buchman, Nicolas R. de La Mothe, Esteban… Ainsi que des artistes techniciens, je ne fais pas la différence entre ces deux fonctions quand des personnes s’engagent à ce point, tels qu’à l’image Maxence Lemonnier, à la prise de son et au montage son Stéphane Rive, qui est devenu depuis l’un de mes plus grands amis, après plus d’un an d’un travail acharné, mené souvent côte à côte, parfois pendant plusieurs nuits et plusieurs jours de suite sans dormir une seule heure. Sans oublier Mikaël Barre au mixage, Juliette Grigy à la production exécutive… Merci à ceux que je ne cite pas ici de ne pas m’en vouloir.

Enfin, quand cela a été nécessaire, alors que nous n’étions plus en contact depuis quatre ans, Anastasia est revenue jouer une énorme partie, essentielle, du rôle de Stacy, sans laquelle le film n’aurait jamais pu être terminé. Nous nous étions disputés fortement, et contrairement à la tradition romantique – comme dans Le Portrait ovale d’Edgar Poe où un peintre s’enferme avec sa femme afin d’en faire le portrait jusqu’à ce que la vie abandonne celle-ci pour le tableau qu’il vient de finir -, c’est le film qui nous a réunis, puis a redonné un nouvel élan, vital, à notre relation. Je n’oublierai jamais nos jours et nos nuits de travail, pleines de rires et de joies, en compagnie de Stéphane Rives en preneur de son, quelques semaines avant le confinement. C’est d’ailleurs le 31 décembre 2019 au matin, après une très grosse nuit passée sur la scène centrale du film, alors qu’Anastasia fumait une cigarette roulée à la fenêtre du couloir de mon appartement, car nous tournions chez moi, que j’ai, de sa bouche, entendu pour la première fois parler de virus et de pandémie mondiale. Je n’y ai pas prêté plus d’attention que cela. Tout juste me suis-je dit qu’elle avait dû entendre la veille une banale émission de radio. Je me souviens de son air inquiet à cet instant précis. Je comprends maintenant à quel point quelque chose en elle avait déjà tout compris.

Je crois savoir aujourd’hui que ce qui se cherchait dans Notre Histoire, ce qui a mis cinq années à se stabiliser pour aboutir à ce film qui contient tout ce que j’ai appris et désappris du cinéma, ce n’est ni plus ni moins qu’une réponse aux problèmes que me pose une grande partie de l’organisation de notre société. Celle-là même que, pour beaucoup d’entre nous en ces temps de pandémie mondiale, il convient d’interroger en profondeur. À vrai dire, et pardon d’avance pour le manque d’humilité de ce qui va suivre, mais, pendant toutes ces années, en côtoyant quotidiennement les très rares personnes qui m’ont soutenu sur la durée, ainsi que celles, heureusement plus nombreuses, qui ont accompagné la réalisation du film, ne serait-ce que ponctuellement, j’ai été poussé par la certitude qu’il fallait tout réinventer : les rapports entre le travail et l’argent, l’amitié, l’amour… Tout réinventer et tout vivre. J’entends d’ici les critiques, les ricanements, le pragmatisme, et même, pourquoi pas, le pessimisme noir. Il en faut, je suppose, pour que sur le sérieux et les calculs des uns rebondissent la folie et les rêves des autres. Mais aussi, sans doute, pour qu’à la peur et à la tristesse répondent la vitalité et la joie.

Je comprends que devant ce qui arrive, on se sente perdu, sans énergie, terriblement inquiet. Je suis inquiet moi aussi. Mais je ne peux pas rester les bras croisés à attendre que le confinement finisse pour que, comme le dit la chanson de La Bande à Basile, ce soit “la chenille qui redémarre”. C’est le sens de l’effort que je fais en écrivant chaque jour ce feuilleton, malgré une (très) lourde activité par ailleurs. Je ne cherche pas à donner un quelconque exemple d’une attitude qu’il faut ou faudrait adopter. À travers l’histoire de Notre Histoire, il s’agit seulement pour moi de montrer – avec ce que je compte raconter dans la suite de ce feuilleton – qu’il peut exister des façons de travailler différentes de celles que l’ont connaît. J’imagine que d’autres personnes témoignent actuellement d’expériences qui vont dans ce sens. Je n’ai pas le temps de les lire, mais je serai heureux de découvrir bientôt leurs récits.

Je ne pense pas que notre film soit sourd à ce qui fait avancer le monde actuel, ou si on veut bien être objectif, et parler de ce qui est en train de se passer, aveugle à ce qui le fait régresser ; inutile de rappeler le détail des indices économiques en chutes libres, le taux de chômage qui grimpe à la verticale aux Etats-Unis, modèle des modèles du monde occidental d’avant, et peut-être, avec un peu de malchance, phare de celui de demain.

Je tiens à être bien clair, j’aime Vice-Versa des studios Disney, l’œuvre américaine des cinéastes européens de l’âge classique, je comprends parfaitement que Renoir, l’un de mes cinéastes de chevet, ait fait ses premiers films en pensant à Chaplin, au cinéma américain, et contre ceux du réalisateur français Max Linder. Lynch, Woody Allen, Scorsese sont pour moi des inspirations qui se renouvellent sans cesse. Difficile de ne pas tourner ses yeux, avec envie, vers les Etats-Unis quand ils vont “bien”, ou avec compassion, quand des crises les touchent durement. Qu’on le veuille où non, nous sommes cousins.

Et au fond, tous les films le sont aussi, quels qu’ils soient. Reste qu’il semble, de toute évidence, qu’on ait plus que jamais besoin d’actes de résistance à tout ce qui peut être dominant économiquement, culturellement, politiquement, socialement. Résister, ou vouloir résister, c’est bien, me direz-vous, mais à quoi bon ? Et comment ? On ne peut pas faire les choses gratuitement, surtout quand elles sont coûteuses en temps, en argent, qu’a fortiori cet acte de résistance ne produit pas, de par lui-même, la moindre richesse, et qu’en prime, pour survivre, il faut parallèlement se débrouiller pour trouver des solutions financières ailleurs. La raison même d’être de ce roman-feuilleton, vous répondrais-je, comme je viens de l’annoncer ci-dessus entre deux lignes, est justement de montrer, de façon limpide, où, comment, et à quoi Notre Histoire vient de résister, et pour quels résultats concrets.

Un court épilogue pour finir cet épisode, en commençant par dire que si j’ai parlé précédemment des Quatre Fantastiques – Annabelle, Nicolas, Marcello et moi-même -, il m’apparaît évident que, de même que les trois mousquetaires étaient quatre, nos Quatre Fantastiques sont cinq, puisque je me dois de leur adjoindre le film lui-même. Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres) se trouve par ailleurs, j’en prends conscience à mesure que j’écris, le personnage central de notre aventure. Un personnage, comme vous allez le constater, qui va bientôt affronter de surprenantes et dangereuses épreuves.

Enfin, avant de nous en éloigner un peu, encore un mot sur le film. Je n’ai pas entamé sa réalisation en partant de zéro. Notre Histoire n’est pas un coup d’essai. Le travail, l’amour, l’amitié, l’argent, je m’étais déjà entraîné à les repenser. Sérieusement. Mais pas seul. Et nous avions réussi. À la fin de l’épisode 5, j’ai parlé d’une révolution, celle qui naitrait de la création de Sérénade Productions. C’est cette histoire que je vais raconter maintenant.

(À SUIVRE)


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.