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[Chronique 30] Vincent Dietschy, Cinéaste [ép. 7]

À l’invitation des Fiches du Cinéma, je projette de publier ici une sorte de feuilleton. Les épisodes seront d’inégale longueur, parfois accompagnés d’une image, parfois pas. Je les proposerai à mesure que je les écrirai, selon une fréquence variable, dictée par mon emploi du temps et l’urgence de la situation.

Vincent Dietschy est cinéaste. Il est notamment l’auteur de
Julie est amoureuse, Didine et La Vie parisienne.

L’HISTOIRE D’UN FILM
AU PAYS DE LA PUB

ÉPISODE SEPT

Pendant l’année 2015, j’ai terminé l’écriture de deux scénarios de longs métrages. L’un que je devais réaliser, l’autre dont j’étais le co-auteur. J’ai intégré à ces projets Anastasia, en lui écrivant sur mesure deux rôles, dans lesquels je rêvais qu’elle exprime tout son potentiel. Je l’ai présentée à mes partenaires, deux producteurs et un réalisateur, qui ne la connaissaient ni d’Ève ni d’Adam. Chacun d’eux a validé mon souhait qu’elle interprète les rôles que j’avais écrits pour elle.

Mais il était prévu, recherche de finances oblige, que ces deux projets se plient au très strict ordre chronologique voulu par le cinéma français. Autrement dit, qu’ils soient soumis au laminoir. Je n’écris pas laminoir pour annoncer une quelconque difficulté qui serait survenue en raison d’Anastasia, actrice alors peu connue du système. Laminoir me semble simplement le terme le plus exact qui soit pour qualifier ce circuit de production (cf épisode 4).

Dans ces deux projets de long métrage, j’avais engagé plusieurs années de ma vie, tout ce que j’avais appris de l’existence, du cinéma, tout ce que j’avais de forces vitales, tous mes espoirs financiers, toutes mes relations avec les gens qui m’accompagnaient alors professionnellement depuis des années, ou depuis moins longtemps, comme ce serait peut-être le cas d’Anastasia. Ces projets, qui contenaient en somme toute ma vie passée et une grande partie de ma vie future – un long métrage entraine toute sorte de changements, généralement positifs, pour son auteur -, étaient maintenant en attente de réponses. Ces réponses, qui se présentent comme des avis artistiques et des diagnostics financiers, sont en réalité de rigoureux contrôles – idéologiques, politiques, sociaux -, exercés par des commissions de préfinancements. À leur tête, se trouvent des personnes susceptibles d’infléchir considérablement, voire d’inverser du tout au tout, les jugements établis, en principe, à la moyenne des avis rendus par les différents membres de ces organismes. Les producteurs avec qui je travaillais et moi-même n’étant pas des petits poulets de l’année, nous avions pris nos précautions de ce côté-là, notamment en contactant des connaissances amicales que la chance, et surtout ma fréquentation du milieu à l’époque, avaient placé dans ces commissions. Pour l’Avance sur Recettes du CNC, ce n’était pas à n’importe quel endroit, puisqu’il s’agissait de la Présidence.

Je pouvais être confiant. Non du fait des tractations de basse cour, et de Haute Cour, qui, je l’espérais, étaient en cours. Cela faisait longtemps que j’étais dans le métier. Mes films avaient toujours eu du mal à se monter financièrement, mais je n’avais jamais été aussi expérimenté, ni aussi fort qu’à ce moment là. Je sentais qu’il y avait une vraie efficacité et une vraie pertinence dans les projets que nous avions écrits, ainsi qu’une vraie intelligence de l’endroit où nous les proposions. Les planètes semblaient s’aligner. Je trouvais par dessus tout que ça tombait bien, parce que j’avais envie que cela fasse, aussi, les affaires d’Anastasia. L’idée me réjouissait. Je jubilais littéralement en imaginant le coup de main que ces deux films allaient pouvoir lui donner, l’avancée que ces deux rôles constitueraient pour elle.

En attendant, nous attendions. Les projets progressaient en direction de l’argent, selon le rythme, très lent, voulu par le circuit de préfinancement, dans le laminoir du cinéma français.

Le printemps s’est terminé doucement. Puis l’été est arrivé. Avec Anastasia, nous parlions du casting pour ce long métrage que je devais réaliser. Elle me donnait son avis. Un comédien, qui avait obtenu le césar du meilleur acteur pour un premier rôle quelques années auparavant, disait adorer le scénario et acceptait de jouer dans le film. Anastasia me parlait de ses envies d’écriture. D’un projet en particulier, un long métrage de fiction, autour du cimetière du Père Lachaise. Elle avait regardé, de son propre chef, les courts et les longs métrages que j’avais écrits, tournés et montés. Elle était bienveillante et franche. Nos discussions étaient parfois un peu vives. Nous rigolions beaucoup. C’était stimulant. Elle me montrait ce qu’elle avait tourné en tant qu’actrice. Nous apprenions à nous connaître.

Quand un processus professionnel est engagé, il y a un tabou, qui, à ma connaissance, existe dans tous les métiers, et qui consiste en ce que le travail ne doit pas être mélangé avec la vie privée. J’ai remarqué que plus on monte dans l’échelle sociale, plus les frontières entre ces deux domaines sont toutefois mystérieuses et sophistiquées. Dans Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres),il y a un couple de riches producteurs qui, même s’ils ont deux enfants chacun de leurs côtés et qu’ils ne vivent pas ensemble, partagent à l’évidence plus que du travail. Leur proximité crève les yeux. En revanche, Jean et Stacy, qui appartiennent à une classe sociale moins privilégiée, et qui, en tant que cinéaste et actrice, travaillent également ensemble, sont beaucoup plus stricts sur les contours de leur relation. Mais quand Jean demande au couple de producteurs, qui incarnent le circuit auquel il s’est soumis pour réaliser un blockbuster, d’intégrer Stacy à une réunion, ces derniers voient immédiatement son souhait comme une menace. Car il s’agit clairement d’un danger pour l’ordre qu’ils représentent. Jean finira par comprendre qu’il n’y a rien de plus politique que l’intime, dans lequel il peut puiser une force considérable. Peut-être la seule force véritable dont il dispose.

Et moi, où en étais-je en 2015 ? Où étaient mes forces, où étaient mes faiblesses ?
Sur le plan privé, j’avais décidé de ne pas me presser. Ce qui arriverait arriverait. J’avais bien conscience de la folie de ce pari, qui consistait à prendre tout le temps qui serait nécessaire, alors qu’à mon âge, j’étais seul dans ma vie, et que j’avais justement réalisé au début de l’année que je n’avais plus une minute à perdre. Je ne renonçais à rien. Seulement, je ne voyais pas ce que je pouvais faire de mieux que d’attendre. Mon goût pour la vie était intact, immense.

Il l’est toujours d’ailleurs, alors que le confinement a éliminé mes interactions autres que virtuelles. La grande différence, c’est qu’il s’agit là d’un choix qui m’est imposé, alors qu’en 2015, je décidais librement de ma vie. Pour autant, je savais que je prenais le risque de gâcher mon temps. N’ayant pas réalisé de long métrage depuis sept ans, sans être aux abois financièrement, j’étais à la marge, mais je n’avais plus de marge, à aucun endroit. Enfin, en a-t-on jamais une, quel que soit son âge, sa situation ? Le monde laisse-t-il de la marge, une place à la marge, dans son délire de productivité, dans sa façon d’encourager la consommation ? Ma boussole était que j’avais le sentiment très profond, que, quoi qu’il arrive, ce que je vivais là, même si rien, en apparence, n’était en train d’arriver, ce n’était pas perdre mon temps. C’était tout le contraire. N’empêche, la page blanche que j’avais devant moi, j’avais plutôt intérêt à bien l’écrire. Je l’ai dit, il y avait urgence. C’était vrai pour moi. Et sans vouloir parler à sa place, mon impression était qu’Anastasia pensait que c’était également vrai pour elle.

Paradoxalement, le temps passait et je continuais d’attendre les réponses des Masters of business. J’imagine qu’Anastasia les attendait aussi, étant donné les possibilités de jeu qui existaient dans ces projets. Du fait de notre voisinage, et du plaisir que j’avais à la voir, elle était de loin la personne que je fréquentais le plus. Nous évoquions le fait de travailler ensemble, mais nous étions seuls. Une solitude qui nous exposait.

Au moment où j’écris ces lignes, peut-être en partie sous l’effet de la crise actuelle qui fait que se relâche, c’est le moins qu’on puisse dire, une certaine pression, il me paraît plus que jamais possible d’arpenter des chemins différents. Et puis, je n’ai pas envie de remettre une pièce dans la machine. Mais pendant la première moitié de l’année 2015, c’était beaucoup moins net. Malgré une certaine défiance de ma part, peut-être réciproque et partagée par le métier (je n’en sais rien), j’étais encore assez motivé par l’idée de m’intégrer au cinéma français. Sauf que la voie que j’avais commencé à suivre avec Anastasia n’avait rien d’une autoroute qui y menait.


Nous échafaudions des amorces d’idées de films. Ce n’était que des discussions, des souhaits. Bien sûr, nous n’avions pas de producteur institutionnel ou richissime pour financer l’écriture d’un début de scénario. Pas non plus d’acteurs ou d’actrice célèbres, intronisées et autorisées par le milieu, avec lesquelles nous aurions eu envie de travailler, et qui nous auraient alors ouvert des portes. Pas d’avocats, ni d’agents, ni de membres de nos familles respectives pour jouer les intermédiaires entre nous et les puissances de l’argent. Pas d’aide du CNC. Pas de financement privé. Pas d’assedics, puisque ni l’un, ni l’autre, nous n’étions intermittents du spectacle. Nous étions libres d’écrire ce que nous voulions, certes, mais nous étions d’abord très isolés.

Personnellement, j’avais le sentiment de marcher sur un fil au-dessus du vide. Avec toute l’adrénaline que cela supposait. Je ne savais pas si Anastasia ressentait la même chose. J’ignorais dans quelle mesure elle m’avait choisi, comme je l’avais choisie. Ce qui était sûr, c’est qu’elle était là. Ce qui était sûr aussi, c’est que je ne nous voyais pas, dans l’immédiat, nous asseoir à une table pour écrire un scénario, comme je l’avais fait des dizaines de fois, prélude à tout projet de film professionnel, à un éventuel gain financier et… à une entrée dans le laminoir. Cette dernière perspective me semblait, de là où nous en étions, un risque idiot, une hypothèse probable et une défaite assurée. Un sac contenant une caméra et un objectif professionnels 24-105 mm allait changer la donne.

François Ducasse, un grand ami, coach sportif de haut niveau, m’avait laissé en dépôt ce matériel qu’il avait acquis sur mes conseils pour filmer les champions avec lesquels il travaillait. C’est ainsi qu’Anastasia et moi, nous avons commencé à tourner et à jouer, moi, le rôle de Jean, un cinéaste, Anastasia, le rôle de Stacy, une actrice. Il y avait un haut degré d’absurdité, potentiellement comique, voire tragique, dans cette situation d’attente de réponses qui ne venaient pas, où je me trouvais, et dans laquelle j’avais entrainé à son corps défendant Anastasia. Instinctivement, j’avais envie de retourner à l’envoyeur cette situation qui durait depuis trop longtemps pour ne pas empoisonner ma vie. Je rêvais en quelque sorte rejouer l’un des plus vieux film de l’histoire, L’Arroseur arrosé, dans lequel ce ne serait, évidemment, pas nous qui serions les arrosés. Ce qui m’animait aussi c’est que j’avais, quasi quotidiennement sous mon regard, une jeune femme qui me touchait, me faisait rire, me surprenait, et que j’aurais aimé voir sur un écran de cinéma, bien plus que les acteurs et les actrices autorisées (accord féminin pluriel de proximité) par la profession, qui me semblaient surévaluées et survendues (idem).

Alors, j’ai commencé à filmer Anastasia en Stacy. Quand ça nous chantait, sans plan préétabli en tête, dans le cadre de petites situations proches de notre quotidien, décalées juste ce qu’il fallait pour nous en amuser. Un verre dans un café. Une séance d’essais lumière. Un essayage de costumes dans le cadre de la bande démo que, parallèlement, nous fabriquions pour Anastasia, afin de mieux la faire connaître du métier. Comme ce garçon de café qui, chez Sartre, n’est jamais autant un garçon de café que lorsqu’il joue au garçon de café, nous nous amusions à pousser, avec un peu d’excès, des personnages que nous connaissions bien. Pour rappel, une actrice et un cinéaste que nous prenions plaisir à rendre un peu plus perdus que nous ne l’étions, dans l’attente des réponses du cinéma français, et dans l’espoir de faire un film ensemble, avec tous les malentendus et les chausse-trappes qu’une relation comme celle-la peut amener. Non seulement sur le plan intime, entre les deux protagonistes, mais aussi à l’extérieur de leur relation, avec une amie actrice professionnalisée et ambitieuse pour Stacy, avec un couple de producteurs pour Jean, tous en attente de réponses pour un énorme blockbuster à la française… C’était à la fois nous, et d’autres que nous. C’était drôle.

Je n’ai jamais reparlé en détails de cette partie du tournage avec Anastasia. De mon côté, je l’ai vécue comme une parenthèse enchantée, proche de ce que m’évoque ces deux phrases d’Henri Michaux, quand il décrit son propre travail : “Rien de l’imagination volontaire des professionnels. Ni thème, ni développement, ni construction, ni méthode. Au contraire, la seule impuissance de l’imagination à se conformer.” et “Les morceaux, sans lien préconçu, y furent fait paresseusement au jour le jour, suivant mes besoins, comme ça venait, sans « pousser », en suivant la vague, au plus pressé toujours, dans un léger vacillement de la vérité, jamais pour construire, simplement pour préserver.” 

Avec de telles idées en tête, et au regard des standards des commissions de préfinancement, de leur action hautement normalisante, on peut même dire, laminante (cf épisode 4), on imagine facilement qu’avec ce que nous avions entrepris de tourner, cette herbe folle qui avait commencé à pousser, de façon complètement déraisonnable dans les brèches aléatoires du laminoire institutionnalisé, on était encore très loin d’un long métrage, prêt à être un jour considéré comme tel par le plus grand nombre, autrement dit par le public. Car c’est dans cette rencontre avec les spectateurs que se trouve, à mon sens, l’un des fondements du cinéma, et, comme l’explique un personnage de Notre Histoire, “pas dans un film qu’on se montrerait seulement entre potes, le dimanche après-midi, après un pique nique aux Buttes-Chaumont”.

Mais en ce mois de novembre 2015, nous ne pensions même pas présenter à un public ces plans, que nous nous étions seulement bien amusés à fabriquer. Pour ma part, j’étais tout entier occupé à classer les rushes de la bande démo d’Anastasia, dont nous venions de terminer le tournage et que je commençais à monter. L’été indien était terminé depuis un moment, nous ne prenions plus de verres en terrasse, nos vies privées respectives nous éloignaient l’un de l’autre. Alors, un malentendu, puis un autre, et un autre encore se sont fait jour entre nous, et nous nous sommes disputés. Nous n’avions aucun cadre formel pour nous sécuriser, aucun contrat écrit, aucune interdépendance professionnelle effective, personne qui dépende de notre entente, et notre relation s’est arrêtée.

Le surlendemain, le 13 novembre 2015, les attentats dits du Bataclan se sont déroulés pratiquement sous nos fenêtres. Comme tous les parisiens, Anastasia et moi nous avons échangé des messages pour nous rassurer. Nous avions tourné la bande démo quelques jours plus tôt, en équipe légère, dans des bars qui auraient pu être mitraillés eux aussi. Je n’ai jamais réussi à la terminer, et je n’ai plus revu Anastasia pendant des années.

Les deux projets de long métrage que j’avais avec elle n’ont pas tardé à tomber définitivement à l’eau. Elle n’y était pour rien. Les trahisons qui ont eu lieu, elles, y ont été pour beaucoup.

Cette fois, c’en était trop. J’en avais ma claque du milieu, avec son formatage qui m’a toujours semblé contreproductif, en France du moins, où on se soumet à des standards, réglés sur la surpuissance du cinéma américain, en singeant sans fin des gestes que pourtant personne ne demande, hormis ceux qui souhaitent les contrôler.

Alors, j’ai décidé de m’occuper des herbes folles que j’avais fait pousser avec Anastasia. J’ai décidé d’en faire un long métrage que, pour plein de raisons, j’appellerai Notre Histoire. J’ai travaillé à ce projet successivement avec plusieurs producteurs différents. Au cours de ce travail, des acteurs nous ont rejoint : Olivier Martinaud, Maïlys Fayvraud, Sonia Buchman, Nicolas R. de La Mothe, Esteban… Ainsi que des artistes techniciens, je ne fais pas la différence entre ces deux fonctions quand des personnes s’engagent à ce point, tels qu’à l’image Maxence Lemonnier, au son Stéphane Rive – qui, après plus d’un an d’un travail acharné, courant parfois sur plusieurs nuits et plusieurs jours de suite sans dormir !, est devenu l’un de mes plus grands amis -, au mixage Mikaël Barre… Je ne cite pas tout le monde, je ne vais pas déballer ici le générique du film.

Enfin, quand cela a été nécessaire, alors que nous n’étions plus en contact depuis quatre ans, Anastasia est revenue jouer une énorme partie, essentielle, du rôle de Stacy, sans laquelle le film n’aurait jamais pu être terminé. Nous nous étions disputés fortement et contrairement à la tradition romantique – comme dans Le Portrait ovale d’Edgard Poe où le tableau que fait un peintre absorbe la vie du modèle jusqu’à sa mort -, c’est le film qui nous a réunis, puis a redonné vie à notre relation. Je n’oublierai jamais les jours et les nuits de travail, très joyeuses, quelques semaines avant le confinement.

C’est d’ailleurs le 31 décembre 2019 au matin, après une très grosse nuit passée sur la scène centrale du film, alors qu’Anastasia fumait l’une de ses (d’ors et déjà pour moi fameuses) cigarettes roulées à la fenêtre, que j’ai, de sa bouche, entendu pour la première fois parler de virus et de pandémie mondiale. Je n’y ai pas prêté plus d’attention que ça. Tout juste me suis-je dit qu’elle avait dû entendre la veille une banale émission de radio. Je me souviens de son air inquiet à cet instant précis. Je comprends maintenant à quel point quelque chose en elle avait déjà tout compris.

Je crois savoir aujourd’hui que ce qui se cherchait dans Notre Histoire, ce qui a mis cinq années à se stabiliser pour aboutir à ce film qui contient tout ce que j’ai appris et désappris du cinéma, ce n’est ni plus ni moins qu’une réponse aux problèmes que me pose une grande partie de l’organisation de notre société. Celle-là même que, pour beaucoup d’entre nous, il convient d’interroger en profondeur aujourd’hui. À vrai dire, et pardon d’avance pour le manque d’humilité de ce qui va suivre, mais, pendant toutes ces années, en côtoyant les très rares personnes qui m’ont soutenu, ainsi que celles, heureusement plus nombreuses, qui m’ont accompagné dans la réalisation du film, j’ai été poussé par la certitude qu’il fallait tout réinventer : les rapports entre le travail et l’argent, l’amitié, l’amour… Tout réinventer et tout vivre. J’entends d’ici les critiques, les ricanements, le pragmatisme, et même, pourquoi pas, le pessimisme noir. Il en faut, je suppose, pour que sur le sérieux et les calculs des uns rebondissent la folie et les rêves des autres. Mais aussi, sans doute, pour qu’à la peur et à la tristesse répondent la vitalité et la joie.

Je comprends que devant ce qui arrive, on se sente perdu, sans énergie, terriblement inquiet. Je suis inquiet moi aussi. Mais je ne peux pas rester les bras croisés à attendre que le confinement finisse pour que, comme le dit la chanson de La Bande à Basile, ce soit “la chenille qui redémarre”. C’est le sens de l’effort que je fais en écrivant chaque jour ce feuilleton, malgré une (très) lourde activité par ailleurs. Je ne fais pas cet effort pour montrer ce qu’il faut ou faudrait faire. À travers l’histoire de Notre Histoire, il s’agit pour moi de montrer – avec ce que je compte raconter dans la suite de ce feuilleton – qu’il peut exister des façons de travailler différentes de celles que l’ont connaît. J’imagine que d’autres personnes témoignent actuellement d’expériences qui vont dans ce sens. Je n’ai pas le temps de les lire, mais je serai heureux de découvrir bientôt leurs récits.

Je ne pense pas que notre film soit sourd à ce qui fait avancer le monde actuel, ou si on veut bien être objectif, et parler de ce qui est en train de se passer, aveugle à ce qui le fait régresser ; inutile de rappeler le détail des indices économiques en chutes libres, le taux de chômage qui grimpe à la verticale aux Etats-Unis, modèle des modèles du monde occidental d’avant, et peut-être, avec un peu de malchance, phare de celui de demain.

Je tiens à être bien clair, j’aime Vice-Versa des studios Disney, l’œuvre américaine des cinéastes européens de l’âge classique, je comprends parfaitement que Jean Renoir, l’un de mes cinéastes de chevet, aient fait ses premiers films en pensant à Chaplin, au cinéma américain, et contre ceux du réalisateur français Max Linder. Lynch, Woody Allen, Scorsese sont pour moi des sources d’inspirations qui se renouvellent sans cesse. Difficile de ne pas tourner ses yeux, avec envie, vers les États-Unis quand ils vont “bien”, ou avec compassion, alors que la crise parait les toucher très durement. Qu’on le veuille où non, nous sommes cousins. Les films le sont aussi, quels qu’ils soient. De la même famille en tout cas.

Reste qu’il semble, de toute évidence, qu’on ait plus que jamais besoin d’actes de résistance à tout ce qui peut être dominant économiquement, culturellement, politiquement, socialement. Résister, ou vouloir résister, c’est bien, me direz-vous, mais à quoi bon ? Et comment ? On ne peut pas faire les choses gratuitement, surtout quand elles sont coûteuses en temps, en argent, qu’à fortiori cet acte de résistance ne produit pas, de par lui-même, la moindre richesse, et qu’en prime, pour survivre, il faut parallèlement se débrouiller pour trouver des solutions financières ailleurs. La raison même d’être de ce roman-feuilleton, vous répondrais-je, comme je viens de l’annoncer ci-dessus entre deux lignes, est justement de montrer, de façon limpide, où, comment, et à quoi Notre Histoire vient de résister, et pour quels résultats concrets.

Un court épilogue pour finir cet épisode, en commençant par dire que si j’ai parlé précédemment des Quatre Fantastiques – Annabelle, Nicolas, Marcello et moi-même -, il m’apparaît évident que, de même que les trois mousquetaires étaient quatre, nos Quatre Fantastiques sont cinq. Puisque je me dois de leur adjoindre le film lui-même, Notre Histoire,qui se trouve par ailleurs, j’en prends conscience à mesure que j’écris, le personnage central de notre aventure. Un personnage, comme vous allez le constater, qui va affronter de surprenantes et dangereuses épreuves.

Enfin, avant de nous en éloigner un peu, encore un mot sur le film. Je n’ai pas entamé sa réalisation en partant de zéro. Notre Histoire n’est pas un coup d’essai. Le travail, l’amour, l’amitié, l’argent, je m’étais déjà entraîné à les repenser. Sérieusement. Mais pas seul. Et nous avions réussi.

À la fin de l’épisode cinq, j’ai parlé d’une révolution, celle qui naitrait de la création de Sérénade Productions. C’est cette histoire que je vais raconter maintenant.

(À SUIVRE)


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.