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[Chronique 30] Vincent Dietschy, Cinéaste [ép. 6]

À l’invitation des Fiches du Cinéma, je projette de publier ici une sorte de feuilleton. Les épisodes seront d’inégale longueur, parfois accompagnés d’une image, parfois pas. Je les proposerai à mesure que je les écrirai, selon une fréquence variable, dictée par mon emploi du temps et l’urgence de la situation.

Vincent Dietschy est cinéaste. Il est notamment l’auteur de
Julie est amoureuse, Didine et La Vie parisienne.

L’HISTOIRE D’UN FILM
AU PAYS DE LA PUB

ÉPISODE SIX

Après la parution de l’épisode cinq, j’ai reçu des retours plutôt positifs. D’expérience, j’ai remarqué que les gens qui n’ont rien de bon à dire sur mon travail ne se manifestent pas directement auprès de moi. Je les comprends. Je fais exactement la même chose quand c’est à mon tour d’être à leur place.
Certains proches, qui connaissent l’histoire que je raconte ici, m’encouragent, tout en me demandant quand je vais enfin arriver au point crucial. D’autres sont satisfaits de lire des détails qui leur rappellent leur vie. D’autres encore sont contents de mieux me connaître.

Mais je sens qu’il faut que je sois plus clair. Hitchcock expliquait que dans un récit, il faut toujours une scène où on fait le point, où on rappelle au public là où on en est, avant de repartir de l’avant. De fait, cet épisode six me semble le moment idéal pour être aussi explicite que possible à propos du sujet de ce roman-feuilleton dans lequel je vous ai entrainés, en ce qui concerne le cœur de cette histoire. Du moins, de commencer à être plus clair. Car comme ce dont j’ai prévu de vous parler ici m’inspire particulièrement, je ne peux pas promettre que j’arriverai à aller au bout de mes éclaircissements en un seul épisode.

Il s’est passé un événement essentiel pour moi et pour Notre Histoire, ou plutôt une série d’événements, entre les derniers jours de ce mois de mars et la fin de la première semaine d’avril 2020, alors que nous étions confinés depuis quinze jours. Cela ne concernait pas directement la question de l’argent – laquelle, avec la fermeture probable des écoles, m’a préoccupé dès que le confinement s’est profilé à l’horizon -, même si mes propres besoins matériels ont eu une part non négligeable dans ces événements. Car ce qui s’est produit va bien au-delà d’une question matérielle.
Puis, lorsque Nicolas m’a demandé de répondre à quelques questions pour les Chroniques du cinéma confiné publiées par Les Fiches du cinéma, c’est à cette série d’événements que j’ai tout de suite pensé. C’est cette histoire que j’ai voulu raconter. Mais je me suis vite aperçu que ce récit ne correspondait pas au format attendu. Et de toute façon, le temps nécessaire pour rédiger une telle histoire me ferait dépasser la date que nous avions envisagée pour la remise de mon texte. Nicolas, endossant soudain sa panoplie de Fantastique, m’a alors proposé d’écrire un feuilleton. J’ai accepté, excité par ce challenge, sans mesurer où je mettais les pieds. Parce qu’une idée en entrainant une autre, je me suis rendu compte peu à peu que cette série d’événements que je venais de vivre, entre fin mars et début avril, était liée à bien d’autres éléments de mon existence, beaucoup plus nombreux que je ne le croyais. Tout ces éléments convergeaient vers cette période du confinement, avec toutes les perspectives que cela induisait pour mon avenir, proche ou lointain, sans doute même pour celui d’autres personnes que moi. Bref, cette sacrée et interminable séance de psychanalyse collective que nous traversons tous m’obligeait d’un seul coup à passer en revue toute ma vie.

On n’est jamais complètement certain, quand on fait un film, de ce qui va permettre aux spectateurs d’entrer dans l’histoire. Parfois on le sait, c’est très réconfortant et on est heureux d’en avoir la confirmation au moment des premières projections publiques, parfois on est plus hésitant et malgré nos efforts, on n’est pas sûr de tendre au spectateur le bon sésame, celui qui va lui permettre de se connecter à l’aventure qu’on lui propose. Le scénariste A. L. Diamonds raconte qu’il avait beaucoup planché avec Billy Wilder sur la fin de Some like it hot, et qu’ils étaient complètement épuisés quand ils ont trouvé la réplique “Well… nobody’s perfect !”. Ni l’un ni l’autre n’étaient vraiment convaincus par cette idée. Ils continuaient de chercher, jusqu’à ce que Billy Wilder propose : “Allons-nous coucher, on trouvera peut-être une meilleure idée demain matin !”

La puissance des films tient souvent aux détails qui les constituent. Dans les œuvres que j’aime, ces détails sont presque toujours des fractales. Leur forme renvoie à l’identique à celle de l’objet en entier. C’est le principe des poupées russes, qu’on retrouve dans Le Carrosse d’or de Jean Renoir ou dans la musique de J.-S. Bach. Comme le répètent inlassablement les joueurs de foot avant leurs plus grands matchs : “Ça va se jouer sur un détail.” Vous n’aimez pas le foot ? Moi si.
Comme en ce moment les matchs ont tous été annulés, qu’on ne sait pas quand ils reprendront, et à condition que mon entourage et moi nous ayons la chance de continuer à bien nous porter, je vais avoir un peu plus de temps pour explorer certains détails particulièrement significatifs de l’histoire que je vous raconte ici.

Déso – oui, déso, c’est comme ça que disent les jeunes, ce que je trouve charmant -, déso, donc, pour les amateurs de films qui avancent comme des trains dans la nuit, pour les amis qui ont espéré qu’après avoir commencé à éclaircir l’objet de ce feuilleton, j’allais enfin repartir de l’avant et filer straight to the point. Parce qu’en fait de foncer, je vais encore une fois m’appuyer sur le passé pour avancer, pour aller de l’avant comme on dit si bien. Non pas en revenant sur la passionnante aventure de Sérénade Productions, que j’ai annoncée à la fin de l’épisode cinq et que je raconterai bientôt. Ce que je vais développer maintenant appartient à un passé plus récent. C’est l’histoire d’une rencontre, qui part précisément d’un choc entre ma petite histoire et la grande Histoire. Le parallèle avec le confinement actuel n’est évidemment pas fortuit.

J’ai l’impression d’avoir dormi, plus ou moins, pendant presque cinquante années, et de m’être réveillé brutalement, il y a un peu plus de 5 ans, le jour des attentats dits de Charlie Hebdo, en janvier 2015, qui ont eu lieu à côté de là où j’habite, dans le onzième arrondissement. J’ai d’abord été hébété, comme tout le monde. Puis, assez rapidement, alors, que jusque là, j’avais l’impression, que dis-je, la certitude, que j’avais l’éternité devant moi pour faire ce que j’avais envie, pour accomplir ce que j’avais à accomplir, je me suis soudain aperçu, aussi idiot que cela puisse paraître pour quelqu’un de mon âge, que chacune de mes minutes étaient précieuses, qu’elles étaient comptées. Alors, sous le choc des attentats, les liens que j’entretenais au quotidien et depuis plusieurs semaines avec une jeune femme, K., se sont distendus en quelques heures.

Trois mois plus tard, j’ai fait la connaissance, dans le cadre d’un atelier de direction d’acteurs, d’une autre jeune femme, Anastasia. Une rencontre très importante, comme toutes les rencontres. Mais pour moi qui ai voué ma vie au cinéma, cette histoire a pris un sens particulier. Anastasia était actrice, et elle l’est toujours aujourd’hui. Une actrice follement passionnée par sa vocation. Comme c’est aussi mon cas, dès notre première discussion, il m’est apparu clairement que nous avions tout pour travailler ensemble. C’est d’ailleurs en travaillant que notre relation avait commencé, puisque nous nous sommes rencontrés dans un stage où je filmais des acteurs auxquels j’avais donné à jouer des scènes de mon cru.
À ce propos, quel dommage qu’on ne me sollicite pas plus souvent pour ce genre d’atelier ! C’est généralement bien payé et ça permet plein de choses, la preuve.

Je pourrais faire ici une digression sur le beau film d’Alain Resnais, Les Herbes folles, qui m’évoque une métaphore de ma propre situation, ainsi que de la situation de beaucoup d’entre nous, petites fleurs confrontées à la dureté de la société dans laquelle nous vivons. Resnais dit lui-même de son titre : “Cela me semblait correspondre à ces personnages qui suivent des pulsions totalement déraisonnables, comme ces graines qui profitent d’une fente dans l’asphalte en ville ou dans un mur de pierre à la campagne pour pousser là où on ne les attend pas.” Brillant, non ? Mais je vois d’ici l’un des Quatre Fantastiques, j’ai nommé Annabelle, tordre légèrement le nez, car je sais qu’elle n’aime pas, à raison, que je m’éloigne trop de mon sujet principal. Et je ne veux pas lui déplaire. Alors je reprends le cours du récit – ou plutôt de cette autre digression qui n’en est pas une -, de ma rencontre avec Anastasia.

Pour être précis – c’est important les détails, les fractales -, lors de notre première discussion dans un café, je me souviens avoir signalé à Anastasia que j’aimerais travailler avec elle, tout en me disant en mon for intérieur “t’es fou, lâche pas un truc comme ça, c’est pas stratégique, c’est contre-productif, c’est beaucoup trop tôt !” N’empêche que je le lui ai dit. Je me souviens aussi très clairement d’avoir vu, à l’expression de son visage, que ça lui faisait, à elle, vachement plaisir de l’envisager, et de l’envisager pour de bon. Ainsi, nous venions de signer notre contrat, tacitement certes, mais exactement de la façon dont me l’avait décrite Klaus, quand cela augure du meilleur : rapidement, simplement.

Dans les mois qui ont suivi, Anastasia et moi, nous avons réfléchi, rêvé à différentes possibilités, amorcé concrètement trois projets, deux longs métrages et un court métrage, lesquels, pour mille raisons qu’il serait trop long de dérouler ici, se sont révélés être des voies sans issues. Je connais trois ou quatre personnes, plus ou moins directement liées à ces projets, qui, si elles lisent ces lignes, doivent pousser un grand soupir de soulagement. “Ouf, il ne parle pas de nous, de ce qui s’est passé !” Que ces personnes sachent que je n’ai rien oublié, bien au contraire.

L’une des choses qui fait que, malgré ces turbulences professionnelles, et d’autres, que j’évoquerai plus tard, Anastasia et moi nous avons tenu le coup, c’est que nous étions voisins. Nous habitions à trois cents mètres l’un de l’autre. C’était très simple de nous voir. En vrai. D’autres part, nous n’avions rien à perdre, ni l’un, ni l’autre. Et même si nous avions vingt ans d’écart, des expériences très différentes, nous étions, dans nos échanges quasi quotidiens, sur un pied d’égalité, très libres de nos paroles et de nos pensées, transparents l’un pour l’autre, de toute évidence désireux de ne placer aucun obstacle entre nous, à un point que j’avais rarement rencontré dans mon existence professionnelle. C’était très motivant, excitant même.
Pourtant, j’aime les obstacles qui, si on les considère sous un angle positif, et pour peu qu’on les franchisse un jour, rajoutent de l’intérêt à un parcours, à un voyage, à un travail. J’aime les contraintes qui permettent de dessiner plus précisément un film. Je les aime, enfin, peut-être seulement jusqu’à un certain point.

Je me souviens à ce sujet d’une actrice, L., avec qui je devais travailler et dont le scénario prévoyait qu’elle joue plusieurs scènes complètement nue dans le film, pour d’excellentes raisons, je précise. Ça me fait toujours sourire, ce genre de raisons, forcément excellentes, et tellement importantes dans les scénarios… mais bon, passons. Ne sachant trop comment aborder cette question de la nudité avec L., j’en avais parlé à un collègue, réalisateur de talent et reconnu comme tel, avec qui elle avait tournée nue. Mon collègue m’avait répondu : “Il faut la prendre de force, par surprise.” Je n’étais pas à l’aise, ni d’accord avec cette façon de faire. Nous étions, avant le tournage, en train de répéter toutes les scènes du film, et je décidais alors d’utiliser ces répétitions pour demander à L. de répéter nue. Elle s’y opposa, catégoriquement. J’arguais que le budget du film venait d’être amputé d’un tiers, que le temps de tournage avait diminué de 10 jours, qu’une fois sur le plateau, je n’aurais plus le temps de chercher, seulement celui d’interpréter ce que nous aurions décidé au préalable, pendant les répétitions. J’ajoutais que j’avais besoin de faire avec elle, comme un peintre qui prépare une toile, des esquisses. Du tac au tac, elle me répondit sèchement : “Ben alors, tu n’as qu’à faire de la peinture !”
Nous avons rompu. Le producteur nous a rabibochés, et L. n’a pas tourné nue dans le film. Cette contrainte à laquelle tout le métier, par l’entremise de mon collègue réalisateur à succès, me sommait de me plier, c’est-à-dire “forcer” L., la “prendre par surprise”, et à laquelle j’ai refusé de me plier, c’était quand même une contrainte très étrange.

En y repensant aujourd’hui, je comprends que ce que me disait L., au fond, c’était, peut-être, non de ne pas la “prendre par surprise”, mais de ne pas la prendre tout court, dans le film. Peut-être aurais-je dû l’écouter, renoncer au travail accompli avec elle, et engager une autre actrice. Je pense précisément à l’une de ses meilleures amies, qui m’avait exprimé son très vif intérêt pour le rôle, allant même jusqu’à souhaiter ouvertement, mi-sérieuse, mi-plaisantant, qu’ L. se casse une jambe. Cette actrice était plus connue qu’L. Elle aurait permis au film de se faire avec plus d’argent, et, cerise sur le gâteau, elle n’était absolument pas gênée à l’idée de tourner nue. Toutes les raisons étaient réunies pour que je travaille avec elle, d’autant que je l’admirais très sincèrement depuis que je l’avais découverte, encore étudiante, dans une scène de comédie dansée, vêtue d’un costume tyrolien, sur la scène du Conservatoire National d’Art Dramatique. Toutes les raisons étaient réunies, oui, mais nous n’avons pas travaillé ensemble.

Je crois en fait qu’au moment de faire ce film, j’étais trop jeune pour entendre vraiment ce qu’on me disait. Paradoxalement, je n’étais pas assez souple. Se faire roseau plutôt que chêne, piloter un canoë plutôt que festoyer sur le Titanic, continuer d’avancer en équilibre sur son fil, je crois que ce sont des choses qui s’apprennent quand on est artiste. Cela fait partie de l’expérience. Certains l’acquièrent sans doute très tôt. C’est peut-être inné chez d’autres. En tout cas, je crois qu’il faut savoir casser des os dans sa tête pour rester ouvert, perméable, mobile sans se liquéfier non plus à la première vague, à la première inondation. Adaptabilité et résistance. Personnellement, j’apprends avec le temps.

Anastasia, elle, ne me posait aucun problème. Par exemple, cela ne la dérangeait pas du tout, elle non plus, de jouer nue. Elle me l’avait dit spontanément lors de notre premier rendez-vous au café.

Enfin… Je dis qu’Anastasia ne me posait aucun problème… Suis-je suffisamment honnête en écrivant ça ? Assez lucide ?
Parce qu’en vérité, j’étais devant une page blanche. La page de tous les possibles. Celle où nous nous étions promis d’écrire un film.
En plus, j’avais pris conscience, au tout début de cette année 2015 – après le traumatisme des attentats et mon réveil qui s’en était suivi -, que je n’avais plus une minute à perdre. Il y avait urgence. Une urgence absolue.

(À SUIVRE)


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.