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Épisode 6

À l’invitation des Fiches du Cinéma, je projette de publier ici une sorte de feuilleton. Les épisodes seront d’inégale longueur, parfois accompagnés d’une image, parfois pas. Je les proposerai à mesure que je les écrirai, selon une fréquence variable, dictée par mon emploi du temps et l’urgence de la situation.

Vincent Dietschy est cinéaste. Il est notamment l’auteur de
Julie est amoureuse, Didine et La Vie parisienne.

JOURNAL D’UN CANOË
AU FIL DE L’EAU

ÉPISODE SIX
2 mai 2020

Après la parution de l’épisode 5, j’ai reçu des retours plutôt positifs. D’expérience, j’ai remarqué que les gens qui n’ont rien de bon à dire sur mon travail ne se manifestent pas directement auprès de moi. Je les comprends. Je fais exactement la même chose quand c’est à mon tour d’être à leur place.

Certains proches, qui connaissent l’histoire que je raconte ici, m’encouragent, tout en me demandant quand je vais enfin arriver au point crucial. D’autres sont satisfaits de lire des détails qui leur rappellent leur vie. D’autres encore sont contents de mieux me connaître.

Mais je sens qu’il faut que je sois plus clair. Hitchcock expliquait que dans un récit, il faut toujours une scène où on fait le point, où on rappelle au public là où on en est, avant de repartir de l’avant. De fait, cet épisode 6 me semble le moment idéal pour être aussi explicite que possible à propos du sujet ce roman-feuilleton dans lequel je vous ai entrainés, et donc en ce qui concerne le cœur de cette histoire. Du moins, de commencer à être plus clair. Car comme ce dont j’ai prévu de vous parler ici m’inspire particulièrement, je ne peux pas promettre que j’arriverai à aller au bout de mes éclaircissements en un seul épisode.

Il s’est passé un événement essentiel pour moi et pour Notre Histoire, ou plutôt une série d’événements, entre les derniers jours de ce mois de mars et la fin de la première semaine d’avril 2020, alors que nous étions confinés depuis quinze jours. Cela ne concernait pas directement la question de l’argent – laquelle, avec la fermeture probable des écoles, m’a préoccupé dès que le confinement s’est profilé à l’horizon -, même si mes propres besoins pécuniaires ont eu une part non négligeable dans cette histoire. Car ce qui s’est produit va bien au-delà d’une question matérielle.

Puis, lorsque Nicolas m’a demandé de répondre à quelques questions pour les Chroniques du cinéma confiné publiées par Les Fiches du cinéma, c’est à cette série d’événements que j’ai tout de suite pensé. C’est cette histoire que j’ai voulu raconter. Mais je me suis vite aperçu que ce récit ne correspondait pas au format attendu. Et de toute façon, le temps nécessaire pour rédiger une telle aventure me ferait dépasser la date que nous avions envisagée pour la remise de mon texte. Nicolas, endossant soudain sa panoplie de Fantastique, m’a alors proposé d’écrire un feuilleton. J’ai accepté, excité par ce challenge, sans mesurer où je mettais les pieds. Parce qu’une idée en entrainant une autre, je me suis rendu compte peu à peu que ces événements que je venais de vivre entre fin mars et début avril étaient liés à bien d’autres éléments de mon existence, beaucoup plus nombreux que je ne le croyais. Tout ces éléments convergeaient vers cette période du confinement, avec toutes les perspectives que cela induisait pour mon avenir, proche ou lointain, sans doute même pour celui d’autres personnes que moi. Bref, cette sacrée et interminable séance de psychanalyse collective que nous traversons tous m’obligeait d’un seul coup à passer en revue toute ma vie.

On n’est jamais complètement certain, quand on fait un film, de ce qui va permettre aux spectateurs d’entrer dans l’histoire. Parfois on le sait, c’est très réconfortant et on est heureux d’en avoir la confirmation au moment des premières projections publiques, parfois on est plus hésitant et malgré nos efforts, on n’est pas sûr de tendre au spectateur le bon sésame, celui qui va lui permettre de se connecter à l’aventure qu’on lui propose. Le scénariste A. L. Diamonds raconte qu’il avait beaucoup planché avec Billy Wilder sur la fin de Some like it hot, et qu’ils étaient complètement épuisés quand ils ont trouvé la réplique “Well… nobody’s perfect !”, qui allait entrer dans l’histoire du cinéma et dans le langage courant. Mais sur le moment, ni l’un ni l’autre ne croyait dans cette punchline. Ils continuaient de chercher, jusqu’à ce que Billy Wilder propose : “Allons-nous coucher, on trouvera peut-être une meilleure idée demain matin !

La puissance des films tient souvent aux détails qui les constituent. Dans les œuvres que j’aime, ces détails sont presque toujours des fractales. Leur forme renvoie à l’identique à celle de l’objet en entier. C’est le principe des poupées russes, qu’on retrouve dans Le Carrosse d’or de Jean Renoir ou dans la musique de J.-S. Bach. Comme le répètent inlassablement les joueurs de foot avant leurs plus grands matchs : “Ça va se jouer sur un détail.” Vous n’aimez pas le foot ? Moi si.

Comme en ce moment les matchs ont tous été annulés, qu’on ne sait pas quand ils reprendront, et à condition que mon entourage et moi nous ayons la chance de continuer à bien nous porter, je vais avoir un peu plus de temps pour explorer certains détails particulièrement significatifs de l’histoire que je vous raconte ici.

Déso – oui, déso, c’est comme ça que disent les jeunes et que s’est exprimée, dans la dernière ligne droite de la fabrication de Notre Histoire, l’une des actrices en s’adressant à moi, ce que j’ai trouvé charmant -, déso, donc, pour les amateurs de films qui avancent comme des trains dans la nuit, pour les amis qui ont espéré qu’après avoir commencé à éclaircir l’objet de ce feuilleton, j’allais enfin foncer et filer straight to the point. Parce qu’en fait de filer, je vais encore une fois revenir en arrière et m’appuyer sur le passé pour, paradoxalement, repartir de l’avant. Non pas sur le passé qui concerne la passionnante aventure de Sérénade Productions, que j’ai annoncée à la fin de l’épisode 5 et que je raconterai bientôt. Ce que je vais développer maintenant appartient à un passé plus récent. C’est l’histoire d’une rencontre, qui part précisément d’un choc entre ma petite histoire personnelle et la grande Histoire, celle que nous partageons tous. Le parallèle avec le confinement actuel n’est évidemment pas fortuit.

J’ai l’impression d’avoir dormi, plus ou moins, pendant presque cinquante années, et de m’être réveillé brutalement, il y a un peu plus de 5 ans, en janvier 2015, le jour des attentats dits de Charlie Hebdo, qui ont eu lieu tout près de là où j’habitais, dans le onzième arrondissement. J’ai d’abord été hébété, comme tout le monde. Puis, assez rapidement, alors, que jusque là, j’avais l’impression, que dis-je, la certitude, que j’avais l’éternité devant moi pour faire ce que j’avais envie de faire, pour accomplir ce que j’avais à accomplir, je me suis soudain aperçu, aussi idiot que cela puisse paraître pour quelqu’un de mon âge, que chacune de mes minutes étaient précieuses, qu’elles étaient comptées. Non pas que j’ai craint soudain que ma vie soit menacée à court terme, mais mon appréhension du temps a brusquement changé. Alors, pour premier symptôme de ce profond changement, les liens que j’entretenais au quotidien et depuis plusieurs semaines avec une jeune femme, J., se sont distendus en quelques heures.

Trois mois plus tard, j’ai fait la connaissance, dans le cadre d’un atelier de direction d’acteurs, d’une autre jeune femme, Anastasia. Une rencontre très importante, comme toutes les rencontres. Mais pour moi qui ai voué ma vie au cinéma, cette histoire a pris un sens particulier. Anastasia était actrice, et elle l’est encore aujourd’hui. Une actrice follement passionnée par sa vocation. Comme je le suis aussi par mon métier de cinéaste, dès nos premiers échanges, il m’est apparu clairement que nous avions tout pour travailler ensemble. C’est d’ailleurs en travaillant que notre relation a commencé, puisque les premières paroles que j’ai entendues Anastasia prononcer provenaient d’une réplique de mon film La vie parisienne. C’était dans l’une des salles de répétitions de la rue Saint Roch, où je la filmais avec une vingtaine d’actrices et d’acteurs, à qui j’avais donné à jouer des extraits de scénarios que j’avais écrits. À ce propos, je regrette de ne pas avoir l’occasion de travailler plus souvent pour ce genre de stages; c’est un exercice que j’aime beaucoup et qui permet plein de choses, la preuve.

Une rencontre, une vraie. Que peut-on souhaiter de mieux ? Après tout, l’endroit importe peu, et la situation, pas tant que cela, même si, bien sûr, tout compte, tout joue, c’est le cas de le dire. Notre rencontre était professionnelle, mais je n’ai pas découvert Anastasia au cinéma, à la télévision ou dans une pièce de théâtre. Aucun producteur, aucun agent, aucune relation du métier n’a joué les intermédiaires entre nous. Nous n’étions pas pris dans un courant rapide et vivifiant, professionnalisé, où nous nous serions, comme par hasard ou par magie, retrouvés nez à nez, où nous serions incidemment tombés l’un sur l’autre. Notre rencontre s’est située relativement à la marge, car si je viens de faire une déclaration d’amour aux ateliers de direction d’acteurs, il me faut reconnaître que, plongé dans mon activité de cinéaste – ce qui devrait être en permanence le cas dans un monde qui fonctionnerait normalement -, je n’aurais pas le temps de participer à de tels stages, je n’aurais même pas une fraction de seconde pour y songer. Je marcherais au centre de ma propre route en enchaînant les films. De fait, il me faut reconnaître aussi que ces ateliers constituent davantage un bras mort, où coassent grenouilles et crapauds, que le milieu du fleuve sur lequel voguent les brillants bateaux de la profession, conduits par de fiers capitaines, et depuis les ponts desquels d’habiles équipages capturent de magnifiques saumons pour les tables des plus riches. Les stages de direction d’acteurs, sans être des enfers, se caractérisent, en vrai, par un petit côté anti-chambre de la loose qui vaut autant pour les cinéastes, comme moi, que pour les acteurs et les actrices, comme Anastasia, qui y participent. Mais où est le problème, au fond ? Ma rencontre avec Anastasia pouvait-elle se dérouler ailleurs, autrement ?

À cet endroit, je pourrais faire une digression sur le beau film d’Alain Resnais, Les Herbes folles, qui m’évoque une métaphore de notre propre situation, qui est également celle de beaucoup de gens, confrontées à la dureté de la société dans laquelle, malgré tout, nous essayons de vivre. Resnais dit lui-même de son titre : “Cela me semblait correspondre à ces personnages qui suivent des pulsions totalement déraisonnables, comme ces graines qui profitent d’une fente dans l’asphalte en ville ou dans un mur de pierre à la campagne pour pousser là où on ne les attend pas.” Pas mal, non ? Mais je vois d’ici l’un des Quatre Fantastiques, j’ai nommé Annabelle, tordre légèrement le nez, car je sais qu’elle n’aime pas, à raison, que je m’éloigne trop de mon sujet principal. Et je ne veux pas lui déplaire. Alors je reprends le cours de ce récit – ou plutôt de cette autre digression qui n’en est pas une – de ma rencontre avec Anastasia.

Pour être précis – c’est important les détails, les fractales – et vivant, lors de notre toute première discussion dans un café, je me souviens avoir signalé à Anastasia que j’aimerais travailler avec elle, tout en pensant, en mon for intérieur “T’es fou, lâche pas un truc comme ça, c’est pas stratégique, c’est contre-productif, c’est beaucoup trop tôt !” N’empêche que je le lui ai dit. Je me souviens aussi très clairement d’avoir vu, à l’expression de son visage, que ça lui faisait, à elle, vachement plaisir de l’envisager, et de l’envisager pour de bon. Ainsi, nous venions de signer notre contrat, tacitement certes, mais exactement de la façon dont me l’avait décrite Klaus (cf épisode 5), quand cela augure du meilleur : rapidement, simplement.

Dans les mois qui ont suivi, Anastasia et moi, nous avons réfléchi, rêvé à différentes possibilités de travailler ensemble, amorcé concrètement trois projets, deux longs métrages et un court métrage, lesquels, pour mille raisons qu’il serait trop long de dérouler ici, se sont révélés être des voies sans issues. Je connais trois ou quatre personnes, plus ou moins directement liées à ces projets, qui, si elles lisent ces lignes, doivent pousser un grand soupir de soulagement. “Ouf, il ne parle pas de nous, de ce qui s’est passé !” Que ces personnes sachent bien que je n’ai rien oublié.

Comme je n’ai pas oublié une pancarte manuscrite affichée dans le hall de l’immeuble où, à l’âge de 19 ans, j’ai loué mon premier appartement : “Le chat gris est mort. La personne qui a empoisonné l’animal qu’elle se rassure d’être jugée par le temps pour cet acte lâche. La police a été prévenue, il va y avoir une enquête.” Et, aux quatre coins de l’écriteau, souligné rageusement trois fois : “ENQUÊTE !!!!!”. Concernant mon histoire, mes déconvenues professionnelles, les trahisons que j’ai subies, la police n’a pas été prévenue, il n’y aura pas d’enquête. J’ai reçu de mauvais coups, mais je poursuis mon chemin. C’est ce que je fais en écrivant ce feuilleton et, au-delà, en travaillant sur différents projets, nourris par ce que j’ai traversé et qui finit toujours, sous une forme ou sous une autre, par rejaillir, et apporter à ce que je fais, je m’y emploie, un supplément de vie. “Tout ce qui nous arrive est bon”. La personne “qui a empoisonné l’animal” – lequel en l’occurence n’était pas un chat gris, mais un film en couleurs, un projet que j’adorais -, a d’excellentes raisons de bien connaître cette phrase, devenue sa devise, avec laquelle je me suis toujours senti en accord, ce qui ne l’empêchait pas de me la répéter à tout bout de champ. On sauve ce qu’on peux, j’essaye en tout cas.

L’une des choses qui fait que, malgré ces turbulences professionnelles, et d’autres, que j’évoquerai plus tard, Anastasia et moi nous avons tenu le coup, c’est que nous étions voisins. Nous habitions à trois cents mètres l’un de l’autre. C’était très simple de nous voir vraiment, pour de bon, en chair et en os. En vrai.e.s. D’autres part, nous n’avions rien à perdre, ni l’un, ni l’autre. Et même si nous avions vingt ans d’écart, des expériences très différentes, nous étions, dans nos échanges quasi quotidiens, sur un pied d’égalité, très libres de nos paroles, de nos actes et de nos pensées, transparents l’un pour l’autre, de toute évidence désireux de ne placer aucun obstacle entre nous, à un point que j’avais rarement rencontré dans mon existence professionnelle. C’était très motivant, excitant même.

Pourtant, j’aime les obstacles qui, si on les considère sous un angle positif, et pour peu qu’on les franchisse un jour, rajoutent de l’intérêt à un parcours, à un voyage, à un travail. J’aime les contraintes qui permettent de dessiner plus précisément un film. Je les aime, enfin, peut-être seulement jusqu’à un certain point.

Je me souviens à ce sujet d’une actrice, F., avec qui je devais travailler, et dont le scénario prévoyait qu’elle joue dans le film plusieurs scènes nue, pour d’excellentes raisons, je précise. Ça me fait toujours sourire, ce genre de raisons, forcément excellentes, et tellement importantes pour beaucoup de cinéastes, d’acteurs, de spectateurs, comme si de simples motifs esthétiques ne pouvaient pas suffire, comme si ces motifs devaient être spécialement justifiés, quand le film représente un corps nu, voire pire, quand le résultat flirte avec le désir, souvent associé à la nudité. À la décharge de ces cinéastes, de ces acteurs, de ces spectateurs, je ne sais pas si, au cinéma, et peut-être dans la vie, il existe quelque chose de plus subversif que le désir. C’est certainement dans ce but, en partie de façon tout à fait inconsciente, que j’ai décidé de placer le désir au cœur de Notre Histoire. Mais je ne vais pas me lancer dans une analyse de mon propre film, de ma propre psyché, alors passons. Nous verrons bien, au moment de sa sortie au cinéma, jusqu’à quel point le film est subversif ou non, si le désir qui se voit sur l’écran comme le nez au milieu de la figure – les premiers spectateurs de Notre Histoire sont en tout cas d’accord là-dessus – occasionne du trouble, du mouvement, des discussions. Si subversion il y a, j’espère que le film n’en pâtira pas, comme le projet de F. jouant nue a fait souffrir un autre film. Voyons par quels tours et détours cela s’est produit.

Ne sachant trop comment aborder cette question de la nudité avec F., j’en avais parlé à un collègue, réalisateur de talent et reconnu comme tel, avec qui elle avait tourné, nue justement. Mon collègue m’avait répondu : “F., il faut la prendre de force, par surprise.” Je n’étais évidemment pas d’accord avec cette façon de faire. Nous étions quelques semaines avant le tournage, en train de répéter toutes les scènes du film, et plutôt que de suivre le conseil de mon collègue, je décidais au contraire d’utiliser nos répétitions pour demander avec la plus grande politesse à F. de répéter nue ces scènes qui étaient décrites de façon explicite dans le scénario. Elle s’y opposa, catégoriquement. J’invoquais le fait que le budget du film venait d’être amputé d’un tiers, que le temps de tournage avait diminué de 10 jours, qu’une fois sur le plateau, je n’aurais plus le temps de chercher, seulement celui d’interpréter comme un musicien jouant une partition, ce que nous aurions vu et décidé ensemble au préalable, pendant les répétitions. Mais F., sans pour autant s’opposer à apparaître nue dans le film, ne voulait toujours pas répéter ces scènes-là. Pour tenter in extremis de la convaincre, enfonçant le clou de la métaphore artistique – j’imaginais que le métier de galeriste de son père pourrait jouer en ma faveur -, j’arguais que, pour un meilleur résultat, j’avais besoin de faire avec elle, comme un peintre qui prépare une toile, des esquisses. Du tac au tac, elle me répondit sèchement : “Bah alors arrête le cinéma, et fais de la peinture !

Nous avons rompu. Le producteur nous a rabibochés, et F. n’a pas tourné nue dans le film. Je ne le lui ai finalement pas demandé. “Forcer” F., “la prendre par surprise”, ce protocole que j’avais refusé de suivre, et auquel, non seulement mon collègue réalisateur à succès, mais aussi l’agent de F., qui en avait parlé au producteur, autrement dit tout le métier, voulaient que je me conforme, était quand même très étrange. J’étais un peu perdu, je sentais que quelque chose m’échappait, mais quoi ?

En y repensant aujourd’hui, je comprends que ce que me disait F. c’était, peut-être, non pas tant de la prendre par surprise en la filmant nue sur le tournage, mais de ne pas la prendre du tout, dans le film. Peut-être aurais-je dû mieux écouter ce qui se cachait sous nos difficultés dès qu’elles apparurent, renoncer au travail déjà accompli en répétitions, et engager une autre actrice. Je pense précisément à l’une de ses meilleures amies, actrice elle aussi, qui m’avait confié, et exprimé, son très vif désir pour le rôle, allant jusqu’à souhaiter ouvertement, mi-sérieuse, mi-plaisantant, que F. se casse une jambe, ajoutant qu’elle pourrait “même la pousser dans l’escalier, si cela pouvait rendre service”. Cette actrice, prête à aller jusqu’à commettre un crime pour jouer le rôle promis à F., était plus célèbre qu’elle, plus populaire, et permettrait au film de se faire avec plus d’argent. Cerise sur le gâteau, elle n’était absolument pas gênée à l’idée de tourner nue. Toutes les raisons étaient réunies pour que je travaille avec elle, d’autant que je l’admirais très sincèrement depuis que je l’avais découverte quinze ans auparavant, toute jeune femme, sur la scène du Conservatoire National d’Art Dramatique, interprétant une hallucinante scène de comédie dansée, vêtue d’un costume tyrolien. Toutes les raisons étaient réunies, oui, mais nous n’avons pas travaillé ensemble.

Je crois en fait qu’au moment de faire ce film, j’étais trop jeune pour entendre vraiment ce qu’on me disait. Paradoxalement, ou peut-être à cause de ma jeunesse, je n’étais pas assez souple. Se faire roseau plutôt que chêne, piloter un canoë plutôt que festoyer sur le Titanic, continuer d’avancer en équilibre sur son fil, je crois que ce sont des choses qui s’apprennent quand on est artiste. Cela fait partie de l’expérience. Certains l’acquièrent sans doute très tôt. C’est peut-être inné chez d’autres. En tout cas, je crois qu’il faut savoir casser des os dans sa tête pour rester ouvert, perméable, mobile sans se liquéfier non plus confronté à une vague, une inondation, une catastrophe naturelle, une pandémie. Adaptabilité et résistance. Personnellement, j’apprends avec le temps.

Anastasia, elle, ne me posait aucun problème. Par exemple, cela ne la dérangeait pas du tout, elle non plus, de jouer nue. Elle me l’avait dit spontanément lors de notre premier rendez-vous au café.

Enfin… Je dis qu’Anastasia ne me posait aucun problème… Suis-je suffisamment honnête en écrivant ça ? Assez lucide ? Parce qu’en vérité, je n’étais pas en train de flirter aimablement avec elle à la terrasse d’un café. J’étais devant une page blanche. La page de tous les possibles. Celle où nous nous étions promis d’écrire un film.

En plus, j’avais pris conscience, au tout début de cette année 2015 – après le traumatisme des attentats et mon réveil qui s’en était suivi -, que je n’avais plus une minute à perdre. Il y avait urgence. Une urgence absolue.

(À SUIVRE)


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.