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Les Siffleurs de Corneliu Porumboiu

Kaléidoscope bigarré de récits policiers, Les Siffleurs détourne les figures du film noir en les enferrant dans un conte sémiologique qui emprunte autant à l’OULIPO qu’aux pastiches potachiques, déguisant Porumboiu en alchimiste au second degré étonnant.

Une histoire abracadabrantesque entortillée savamment autour des paysages sinueux des Canaries, des pastiches cinéphiles amenés au bélier, une allure de film noir post-modernisé… Le dernier film de Corneliu Porumboiu avait clairement de quoi décontenancer les habituels fanatiques de son cinéma sémiologique, de ressassement, d’épuisement, sensible et lancinant, des stratagèmes de la langue. Pourtant, si c’est une récréation, elle est féconde. Se nourrissant d’un récit abstrus dont on devine qu’il ne vaut que par ses zones grises, ses apories, le réalisateur roumain construit habilement un film de gangsters dépassionné, au burlesque passé (voir l’utilisation chaplinesque de Vlad Ivanov, acteur éminemment tragique, ici subtilement dévoyé), totalement déphasé de l’action, et purement théorique.

La joie cinéphile se mesure alors dans un double mouvement : on est heureux de voir Porumboiu s’amuser à se faire peur, le film étant sans cesse sur une crête absurde, prêt à virer à la pure performance, et subsiste malgré tout un substrat sémantique d’une intelligence redoutable (cette langue sifflée, langage iconoclaste par excellence, qui stimule les logorrhées habituelles des films du réalisateur). Film noir solaire, au comique délié et opaque, entre la référence assénée et la soustraction à la norme kamikaze, Les Siffleurs n’est ni un reniement, ni le grand œuvre de Porumboiu : c’est une bagatelle usinée avec le plus grand sérieux du monde – donc dilettante, prête, comme les jeux d’enfants, à brusquement retourner, comme un gant, les règles ordonnatrices de sa propre existence. Ce stable déséquilibre entre ludisme et sérieux acharné peut laisser espérer qu’avec Les Siffleurs (et précédemment le génial Le Trésor), Porumboiu a trouvé une voie de déviation des plus intéressantes.

Les Siffleurs de Corneliu Porumboiu
Disponible en VOD dès le 8 avril 2020