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Les Grands voisins de Bastien Simon

Bastien Simon chronique l’expérience de la cité des Grands Voisins à travers le portrait de quelques résidents. L’idée de départ est séduisante mais la réalisation s’avère convenue et manque de souffle cinématographique.

Commentaire

Le film part d’un bon sentiment. Les Grands Voisins (Paris, 14e arrondissement) est une cité solidaire vouée dès le départ à disparaître, et le film témoigne de deux années (2016-2018) de l’expérience, qui a commencé en 2015. Bastien Simon connaît bien le lieu, y vit, et son désir de rendre compte de l’utopie éphémère à laquelle il participe est louable. Le réalisateur a tout d’abord tenu un journal de bord filmé durant l’année 2016, en présentant sur YouTube une vidéo de 15 minutes chaque mois, puis décide de réaliser une version longue grâce à un financement participatif. Mais c’est là que le témoignage commence à entrer en lutte avec le cinéma, et que des vidéos pour internet ne se métamorphosent pas en long métrage à proprement parler. Le journal de bord mensuel enregistre l’existence d’une expérimentation à travers les micro événements du quotidien ; il est intéressant de noter que la première idée de Simon était de recueillir la parole des résidents. Mais, une fois encore, un témoignage ne suffit pas à faire du cinéma : il faut pouvoir dépasser l’enregistrement témoin de la caméra posée au jour le jour dans l’enceinte de la cité, et construire un point de vue. Les plans entre les interviews sont purement illustratifs ; la séquence où le groupe KaceKode reprend Un autre monde de Téléphone, avant que la musique continue, off, sur des plans de voisins très heureux, riant et dansant, relève davantage de la rhétorique télévisuelle que d’une quelconque vision cinématographique. Le sujet (au sens journalistique) recouvre la mise en scène, qui se résume à des entretiens entre lesquels se greffent des plans de coupe. Pour autant, l’enregistrement témoin peut finir par témoigner, malgré lui, de quelque chose, et mettre à jour le langage socio-technocratique de notre époque : la guitare est un outil de lien social, les artistes ont des compétences, nous disent ainsi très sérieusement ces alternatifs bien intentionnés. Lors d’une séquence de discussion entre les membres du groupe de musique, une question est posée : peut-on encore être anarchiste aujourd’hui ? Lancée comme une boutade, elle condense pourtant les interrogations et les choix des travailleurs sociaux tiraillés entre le fait de rêver une autre société et celui de négocier avec le monde réel. Ils se heurtent notamment à un problème idéologique, moral et politique : doit-on exclure les résidents qui ne respectent pas les règles du vivre-ensemble ? Comment maintenir un ordre – la sécurité des personnes vivant aux Grands Voisins – sans reproduire la coercition de notre société ? Peut-on exclure de la cité ceux que la société a déjà exclus ? Rhétorique télévisuelle, rhétorique du langage, l’utopie est ballottée entre Charybde et Scylla et nous la laissons se recroqueviller sur elle-même faute de pouvoir réinventer nos outils de pensée. Tant que la pensée de la social-démocratie devenue paradigme dominant continuera d’être reprise en cœur par ceux-là mêmes qui souhaiteraient un autre modèle de société, l’utopie ne sera qu’éphémère ou récupérée. L’écoquartier Saint-Vincent-de-Paul est en construction sur le squelette des Grands Voisins. Visites sur réservation.

Le film est visible à cette adresse.

 

Distributeur : La Vingt-cinquième heure.

96 minutes. France, 2019. En e-cinéma le 1er avril 2020 (sortie initialement prévue en salles)