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Le questionnaire cinéphile de Thomas Fouet

Vous connaissez les Fiches : vous y êtes abonnés, ou vous les lisez à l’occasion, ici-même – mais connaissez-vous celles et ceux qui, salariés ou bénévoles, figures historiques ou recrues récentes, les écrivent ? Savez-vous ce qui les travaille – ce qui les hante –, de quel tissu d’images singulier, élaboré au fil des années, procède leur rapport aux films ? Quels penchants suspects, passions nobles, souvenirs d’enfance, tropismes de critiques avertis, constituent leur cinéphilie ? C’est ce qu’au fil de ce questionnaire, et en ces temps d’assignation à résidence, nous vous invitons à découvrir. Nous n’avons décidément pas fini de faire connaissance.

Je me permets de reprendre certaines des réponses données en 2012 à un précédent questionnaire. Je les indique en italique.

1) Votre premier souvenir de cinéma ?

On m’a parlé d’un Disney devant lequel je me serais endormi, mais je n’en ai aucun souvenir. Je ne peux qu’évoquer quelque chose de beaucoup plus tardif : mon frère m’avait emmené voir Chérie, j’ai rétréci les gosses. Il s’est beaucoup ennuyé et, après la séance, a dit que, pour ce qu’il racontait, le film aurait aussi bien pu durer un quart d’heure. C’est aussi le premier souvenir que j’aie d’un jugement de valeur porté sur un film.

2) Le film qui représente le mieux votre adolescence ?

Edward aux mains d’argent (Burton). Je suppose que l’un des éléments déterminants de ma cinéphilie, l’une de ses portes d’entrée, a été la découverte de Winona Ryder (c’est-à-dire, pour ne pas tourner autour du pot, que j’en étais tombé amoureux), par qui j’ai accédé, donc, à Burton (Beetlejuice par la même occasion), Coppola (Dracula, que désormais j’ai beaucoup de mal à revoir), Jarmusch (le passable Night on Earth, mais j’ai découvert Dead Man dans la foulée) et Scorsese (Le Temps de l’innocence, qui m’est toujours très cher).

Avec Burton, celui dont, à l’adolescence, j’ai regardé les films en boucle, j’ai compris qu’on pouvait être d’abord l’auteur d’un cinéma splendide et par la suite en devenir le boutiquier, le garde-chasse, disposer partout dans le décor ses signes extérieurs d’étrangeté, comme le personnage de Baldwin ses figurines dans la maquette de Beetlejuice, tailler ses petits arbres crochus, se complaire dans l’éloge d’une différence-en-soi (“je suis différent parce que je suis différent” : le petit truc de ceux dont personne, au collège, ne voulait dans son équipe de foot, et qui en cela, paradoxalement, se sont estimés élus et ennoblis). Puis que, dans la crise même de son cinéma, on pouvait se survivre à soi-même en tant qu’auteur (Big Fish ou Sweeney Todd, bilan-exégèse ou variation dissonante autour d’une œuvre). Trouver des arguments pour “renier” certains des plus beaux films de Burton (et donc l’adolescent que j’étais, car en fin de compte c’est de ça qu’il s’agissait) ou défendre les moins défendables, a sans doute compté dans mon souci de développer un argumentaire critique.

Mais, Burton mis à part et pour être honnête, ce fut donc plutôt une actrice qui fut toute mon adolescence. Et notamment sa merveilleuse interprétation dans Le Temps de l’innocence.

Le Temps de l’innocence, Martin Scorsese

3) Le film qui vous a donné le goût du cinéma ?

Je n’ai pas souvenir d’avoir un jour connu une telle révélation (cf. question 4).

4) Et celui qui vous a transmis la passion critique ?

D’une part, ma cinéphilie est un dommage collatéral de mon envie de faire des films. D’autre part, je ne pense pas que la vision d’un film m’en ait donné la révélation. La découverte des Inrocks, en revanche – “Tous les mercredis, 15 francs” –, a beaucoup joué. Un dossier Cronenberg pour la sortie de Crash, Godard en Une (“Godard, Mozart Fucker”), un entretien avec Carax, dans lequel il racontait qu’enfant, “une sorte de voix off du Bon Dieu” l’accompagnait partout. Il descendait l’escalier, et la voix disait : “Et puis il descendit l’escalier…” Quand la voix est partie, il a fait du cinéma. (Ça m’a paru limpide.)

5) Votre plus grand traumatisme cinématographique ?

Avant l’âge de 15 ans, trois films m’ont pas mal secoué. Orca (Michael Anderson). Vu à 10 ou 11 ans. Le programme TV avait annoncé, par erreur, un film d’aventures tout public, option Marineland et féerie aquatique. Résultat, un épaulard furieux démolit une maison sur pilotis et boulotte au passage les jambes d’une femme suspendue dans le vide. Hitcher (Robert Harmon). Pour le sort réservé à la pauvre Jennifer Jason Leigh. Benny’s Video (Michael Haneke). Une histoire de pistolet à cochon.

J’en garde de beaux souvenirs. Je n’encouragerais personne à montrer à ses enfants des films inadaptés à leur âge, mais il faut qu’à un moment donné le rideau se déchire sur une scène de carnage, quelque chose de scandaleux (mais ce n’est que du cinéma), d’incompréhensible (mais on comprendra plus tard), de trop grand, de trop fort ou de trop violent pour soi.

6) Votre plaisir coupable le plus flamboyant ?

Le plus simple serait de répondre qu’il n’y a pas de plaisir coupable. Mais alors on perd le plaisir de la culpabilité, et on donne l’impression de penser que tout se vaut.

Il y en a sans doute beaucoup, des films pas toujours tout à fait nuls mais contraires à ma conception du cinéma. Le premier exemple qui me vienne est un film revu il y a quelques jours, Amitiés sincères. Cette évocation d’une bourgeoisie parisienne qui écluse des bouteilles à mille balles, achète cash des 3-pièces, se fâche pour des broutilles et se rabiboche en bord de mer, cette histoire de campagne politique sans politique, d’écrivain lauréat du Goncourt perdant l’inspiration puis écrivant d’un trait son plus beau livre (je ne crois pas un seul instant au fait que le personnage en question soit fichu d’écrire la moindre ligne)…, m’est, curieusement, très agréable. Je l’ai vu plusieurs fois.

Je suppose que, dans cet ordre d’idée, j’ai un penchant pour tout ce qui m’évoque les (et se réclame des) films de Claude Sautet, jusqu’à ses pires contrefaçons, les plus informes, les plus embourgeoisées, et où toutefois je les retrouve à l’état de traces. Je suis capable de revoir Le Cœur des hommes et ses suites (c’est consternant). C’est ici qu’intervient la culpabilité, plutôt que dans le seul fait d’aimer voir de mauvais films, ceux-là en particulier : j’imagine que j’y nourris, par le biais de la fiction, un vieux reste de rêve bourgeois, l’attrait d’une vie apolitique, conventionnelle et confortable, une vie de con. Rien à voir avec Sautet, là.

Je peux aussi voir des séries. Moins ces choses très estimables dont on voudrait nous faire croire qu’elles sont l’art majeur de l’époque (or c’est assez rarement le cas) que ces trucs usinés à la chaîne et dont les épisodes sont diffusés en VF, dans le désordre, sur des chaînes de la TNT. J’ai vu presque tous les épisodes de Castle, sauf la dernière saison. J’espère que Richard et Kate finissent ensemble.

Une définition du plaisir coupable peut être, également, de regarder des films en tout point respectables, mais en boucle, avec cette manie honteuse et inquiétante du cinéphile. Ça a pu m’arriver, par exemple, avec des films de Naruse ou certaines screwball comedies. Dans ces cas je me dis : ouvre un peu la fenêtre, ou appelle un ami, ce sera bien aussi.

7) Le film que tout le monde déteste mais que vous adorez ?

Il est de plus en plus difficile de trouver un film que tout le monde déteste, tant chacun cherche à se distinguer, moi le premier en répondant à ces questions.

8) Le film que tout le monde aime mais que vous détestez ?

Ça ne va pas, loin de là, jusqu’à la détestation, mais je n’ai pas compris, ces dernières années, l’enthousiasme suscité par Only Lovers Left Alive (Jarmusch), cet amalgame snob de référents culturels. Je préfère infiniment son film suivant, Paterson.

9) Dans quel film pourriez-vous vivre indéfiniment ?

En 2012, j’avais répondu : Celui-ci reste à tourner. Probablement l’un de ces films à faible enjeu dans lesquels la question consiste à trancher entre la blonde et la brune. Seth Rogen serait mon pote et, en buvant des bières, il m’aiderait à résoudre cet épineux problème. J’éviterais les milieux hostiles, les films dans lesquels il faut tuer ou être tué. J’éviterais surtout les films d’époque, dans lesquels la musique des trente dernières années n’existe pas.

2020 : je garde les deux dernières phrases.

10) Quelle est votre réplique de cinéma préférée ?

Je les retiens rarement. Je suis facilement perdu dans cet amusement social qui consiste à les citer en soirée. Au débotté, je pense à des répliques de films de Claude Sautet. Celle-ci, dans Un cœur en hiver : “Vous parlez de sentiments que je ne ressens pas, qui n’existent pas. Je n’y ai pas accès.” Et celle-là, qui, dans César et Rosalie, la contredit : “On est bien. J’ai envie de vivre longtemps.

Quoi qu’il en soit, ce ne sont pas des bons mots, des formules pour faire le malin : ce sont des aveux, des constats, dont on peut imaginer – mais imaginer seulement, car quelqu’un les a écrits évidemment – que c’est ainsi, simplement, qu’ils sont venus à qui les a prononcés.

11) Un film fondateur de votre cinéphilie mais que vous reniez aujourd’hui ?

Hook (Spielberg). Sur le sujet, j’ai la flemme d’argumenter, mais Gaël Reyre vous expliquera pourquoi j’ai tort.

12) Et au contraire, un film qui vous a déplu mais que vous avez réhabilité avec le temps ?

Des aliments m’ont déplu, je les ai réhabilités avec le temps, je m’en souviens. Pour ce qui est des films, je ne vois pas.

13) Le film “tout le monde dit que c’est un chef-d’œuvre, et effectivement, ça l’est” qui vous correspond le mieux ?

Two Lovers, de James Gray. Mais je ne suis pas certain d’avoir tout à fait compris ce qu’impliquait “correspondre”, et donc d’avoir répondu proprement à la question.

14) Vous pourriez tout à fait tenir un débat enflammé sur ce film, pourtant vous ne l’avez même pas vu :

N’importe quel film, à peu de choses près. On s’amuse comme on peut en soirée. Je vois tout à fait dans quelles circonstances ça a pu m’arriver. Les voyages ni la cinéphilie n’ont jamais garanti de faire ouvrir les yeux sur le monde ou les films, ils offrent simplement l’occasion à ceux qui s’y adonnent de persister dans l’erreur, on peut en ressortir aussi bête qu’on y était entré, avec ses préjugés, ses réflexes de classe… Dans ces cas-là seulement, quand j’ai pu soupçonner que c’était de ça qu’il s’agissait chez mes interlocuteurs, j’ai pu me sentir autorisé à évoquer des films que je n’avais pas vus : je me disais que ceux-là qui m’en parlaient ne les avaient pas vus non plus. On peut bien sûr m’adresser le même reproche ; ce que je revendique comme étant l’expression d’une subjectivité n’aura été souvent qu’une façon de mal voir les films. Je sors probablement des pays et des films en touriste, sans avoir rien vu, aussi bête que j’y étais entré.

15) Une scène que vous adorez dans un film que vous n’aimez pas ?

Il doit bien y avoir quelque chose à sauver dans un film de Lanthimos, ou de Sorrentino, mais je n’irai pas jusqu’à vérifier.

16) Une scène que vous détestez dans un film que vous aimez ?

Le montage parallèle à la fin de Munich (Spielberg) : d’un côté, le héros couche avec sa compagne ; de l’autre (c’est un flash-back), les athlètes israéliens des JO de 1972 sont massacrés. C’est un motif éminemment spielbergien (un personnage comme hôte, ou réceptacle, de visions traumatiques qui ne sont pas nécessairement les – mais en revanche font écho aux – siennes), mais jamais il n’avait été exploité d’une façon aussi maladroite.

17) Le DVD dont vous êtes le plus fier ?

Aucun. Je place ma fierté ailleurs. La dématérialisation des films, le fait que l’on puisse aujourd’hui les télécharger en quelques minutes, ou bien les voir en streaming, a porté un coup fatal au caractère fétiche de l’objet, ce qui n’a pas été le cas avec les livres, ni avec les disques. Je suis ainsi très attaché, par exemple, à mes éditions digipack de Pre-Millenium Tension (Tricky), 26 Mixes for Cash (Aphex Twin), Remué (Dominique A), Tijuana Moods (Charles Mingus) ou encore In Rainbows (Radiohead) ; à un certain nombre de coffrets (Crammed Global Soundclash 1980-89, España Antigua de l’Ensemble Hespèrion XXI…), quand bien même ils ne paient pas de mine (Roots of Rock n’Roll, 1927-1938, chez Frémeaux & Associés) ; à des albums achetés le jour même de leur sortie (Ultra de Depeche Mode) ou possédés depuis longtemps (Outside de David Bowie)…

Le fait est que, chaque fois que l’occasion (ne) m’en est (pas) donnée, j’en profite pour parler d’autre chose que de cinéma.

Les DVD, je n’y mets donc aucun prix, à l’exception de ceux que l’on m’a offert. J’ai donc raconté n’importe quoi : je suis très attaché notamment au coffret Werner Herzog offert par l’équipe des Fiches du cinéma.

Aguirre, La Colère de Dieu (Werner Herzog)

18) Et celui qui trône fièrement depuis dix ans encore emballé dans votre vidéothèque ?

Les Tueurs (Robert Siodmak). À l’époque, j’ambitionnais de bâtir une DVDthèque. Outre la question de la dématérialisation, c’est aussi par manque de moyens, et de place (donc de moyens là encore), que j’ai fini par y renoncer. Mais même les bourgeois ont, pour beaucoup, cessé de constituer des bibliothèques, CDthèques, DVDthèques… Il n’y a décidément plus rien à leur envier. Je ne me sens donc plus humilié dans la course à l’accumulation de capital culturel sous emballage.

19) Le(s) cinéaste(s) à qui vous pourriez tout pardonner ?

2012 : Godard, parce qu’il me semble parfois très seul à exploiter toutes les potentialités du cinéma (…) ; à ne pas considérer que l’association d’un son et d’une image coule de source ; à chercher à penser, plus que le cinéma, EN cinéma.

Avec le recul, je me rends compte que j’étais un enfant (le “EN” rédigé en majuscules est impayable). À Godard, j’ajouterais Spielberg, qui a certes beaucoup à se faire pardonner, ou encore Herzog, Kelly Reichardt, Hong Sang-Soo, Kiyoshi Kurosawa, Jaime Rosales, Apichatpong Weerasethakul…

20) Ceux dont vous avez vu tous les films sans exception ?

Pasolini, Resnais et Spielberg sont les trois premiers auxquels je pense, parmi ceux qui ont fait suffisamment de films pour que ça signifie quelque chose. J’ai aussi vu (et aimé) tous les films de Leos Carax ou Kelly Reichardt (exemples parmi d’autres), mais il y en a beaucoup moins.

21) Et ceux qui sont pour vous encore une “terra incognita” ?

Je n’ai jamais vu de Mizoguchi.

22) Si vous pouviez adapter au cinéma un livre, un essai, un poème, quel serait-il ?

J’aurais plusieurs envies : notamment Eureka Street de Robert McLiam Wilson (déjà porté à l’écran pour la BBC, mais ça ne me décourage pas) ; Spoon River d’Edgar Lee Masters (pour le transposer en France pourquoi pas ?) ; quelque chose autour de Georges Perec (mais je n’en dis pas plus), etc. Par ailleurs Clément Deleschaud, concepteur de ce questionnaire, m’a imaginé envisageant d’adapter Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes. Je n’y avais jamais pensé : c’est infaisable au point d’en devenir tentant. Enfin, j’ai une idée que je garde pour moi (j’y tiens trop pour risquer de la souffler à d’autres, qui d’ailleurs n’en tireraient rien de mieux que moi).

Le Cheval de Turin, Béla Tarr

23) Et s’il ne devait rester qu’une scène, qu’un film, qu’un mot, qu’un geste du cinéma ?

Une scène, un film, etc., c’est trop peu. Les trois premières réponses qui me viennent à l’esprit (ce sont trois scènes de fin, spoiler alert) :

Le dénouement du Cheval de Turin (Béla Tarr), qui ramasse en un même geste fins du film (c’est le minimum syndical), de la filmographie de Tarr, du cinéma (ce quasi retour à la fixité, cette disparition progressive de la lumière) et du monde.

La dernière scène du Temps de l’innocence, dans laquelle le reflet du soleil dans la vitre de l’appartement d’une femme autrefois – et depuis, toujours – aimée, rappelle au personnage la vision, vingt-cinq ans plus tôt, de cette même femme, face à la mer et dans le soleil couchant.

La fin de Two Lovers : Leonard (J. Phoenix) est fichu ; il est aussi sauvé.