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Le questionnaire cinéphile de Roland Hélié

Vous connaissez les Fiches : vous y êtes abonnés, ou vous les lisez à l’occasion, ici-même – mais connaissez-vous celles et ceux qui, salariés ou bénévoles, figures historiques ou recrues récentes, les écrivent ? Savez-vous ce qui les travaille – ce qui les hante –, de quel tissu d’images singulier, élaboré au fil des années, procède leur rapport aux films, quelles passions nobles, penchants suspects, souvenirs d’enfance, tropismes de critiques avertis, constitue leur cinéphilie ? C’est ce qu’au fil de ce questionnaire, et en ces temps d’assignation à résidence, nous vous invitons à découvrir. Nous n’avons décidément pas fini de faire connaissance.

1) Votre premier souvenir de cinéma ?

J’ai beau fouiller ma mémoire, je n’ai pas de premier souvenir de cinéma. J’ai des souvenirs de TÉLÉVISION (ça oui !) qu’il m’est à peu près impossible de trier chronologiquement. Ainsi, je me souviens, pêle-mêle, des Histoires sans paroles, des films animaliers de Frédéric Rossif, de Cinq colonnes à la une que je n’avais pas le droit de regarder mais dont il m’arrivait de voler quelques images entre le brossage des dents et ces rituelles embrassades avec père et mère qui précédaient le coucher, des westerns dominicaux et de La Séquence du spectateur que mes parents, ma sœur et moi n’aurions manquée pour rien au monde. Diffusée le dimanche entre Télé-Philatélie de Jacqueline Caurat et Discorama de Denise Glaser, l’émission, présentée par Catherine Langeais nous prenait une demi-heure de notre temps et proposait trois extraits de films. Ce rendez-vous nous tenait lieu d’office religieux.

Je me souviens de Lucky Jo de Michel Deville. Quand, au volant de sa voiture, Eddie Constantine essuie un tir de mitraillette, j’ai tremblé pour lui et pris mes parents à témoin de l’apparition de “trous de balles dans le parebrise ”. Ma cinéphilie est née très précisément là, dans l’éclat de rire conjugué de mes parents.

Répondre à la question malgré tout : Si je devais retenir des films vus à la télévision, ce serait Bartleby de Maurice Ronet, Le Faux de Philippe Ducrest, adaptation d’une nouvelle de Romain Gary avec José Luis de Vilallonga, Raphaël ou le débauché de Michel Deville avec le même Maurice Ronet dans le rôle-titre, La Bataille de l’eau lourde de Jean Dréville et Titus Vibe-Muller, La Bataille du rail de René Clément, Nuit et brouillard d’Alain Resnais et Jericho de Henri Calef. Mais entretemps, j’avais découvert le cinéma, c’est-à-dire, LA SALLE.

Pour le dire autrement, mes premiers souvenir de cinéma sont tardifs. Et se présentent en désordre là encore. Pour Noël, le collège organisait une sortie au Théâtre Romain Rolland de Villejuif qui, en cette occasion, tenait lieu de salle de cinéma. Je me souviens avoir vu, dans ces circonstances, Jo Limonade de Oldřich Lipský, curieuse parodie anticapitaliste de western, film tchèque probablement oublié, comme tant d’autres, dont personne ne m’a plus jamais parlé.

De temps en temps, mon père m’emmenait dans un cinéma de quartier, au Capitole, toujours à Villejuif où nous habitions. Nous y avons vu la plupart des Bruce Lee. J’en éprouvais beaucoup de plaisir. Peut-être ne faudrait-il pas l’avouer… mais je ne rougirai jamais des rares moments que je passais seul avec lui et la salle pour ordinaire qu’elle fut, ne m’en apparaissait pas moins d’un faste tout à fait inédit. À ma mère, à ma sœur un peu jalouse, nous disions que nous sortions tous les deux, entre hommes.

Le jeune judoka que j’étais alors admirait beaucoup Bruce Lee, ce que ce corps me semblait capable de faire, cette autorité de chat sauvage. Avec deux morceaux de manche à balai reliés par une corde de nylon, je m’étais fabriqué un nunchaku. Mes coudes s’en souviennent encore. Et face au miroir d’une armoire achetée chez Lévitan, je m’entraînais à reproduire son redoutable feulement.

Quelques années plus tard, j’ai découvert, comme tout le monde, The Element of Crime de Lars von Trier. L’univers trouble et lointain du film semblait évoquer, rien que pour moi, ce cinéma de banlieue et ces quelques films que j’y ai vus. Je dirais volontiers qu’il appartient au même ordre que ceux-là et ne serais pas surpris, voyageant, de les découvrir tous à l’affiche d’un cinéma des faubourgs de Mogadiscio, d’Addis-Abeba, d’ADEN ou de Zanzibar. Peut-être est-ce là que j’aimerais les revoir.

2) Le film qui représente le mieux votre adolescence ?

Au lycée, il existait un ciné-club où je ne suis allé voir que trois films en tout et pour tout : La Faille de Peter Fleischmann, La Solitude du coureur de fond de Tony Richardson et Les Fraises sauvages de Ingmar Bergman. Ce ciné-club avait lieu dans une très ordinaire salle de classe convertie, par simple obturation des fenêtres, en salle de projection à l’obscurité imparfaite, aux sièges malcommodes et bruyants. Les films n’étaient pas mauvais mais nous n’avions pas le choix. Il me faudrait quelques années pour comprendre que cette situation était celle du cinéma tout entier.

Répondre à la question malgré tout : Harold et Maud de Hal Ashby

3) Le film qui vous a donné le goût du cinéma ?

Le Faux coupable d’Alfred Hitchcock, à la télévision. Grâce en particulier à la scène où Manny Balestrero, musicien de jazz injustement accusé d’un crime qu’il n’a pas commis est écroué. A peine incarcéré, il tombe dans les pommes, comment ne pas le comprendre dans une telle situation. Pour exprimer visuellement la progression du malaise dont Manny va être la victime – sans en passer par une ligne de dialogue pour informer le spectateur – Hitchcock fait tourner la caméra de plus en plus vite autour du visage d’Henry Fonda. Jusqu’à un fondu au noir si mes souvenirs sont bons (je prends conscience que je ne l’ai jamais revu). Intuitivement, j’ai compris ce jour-là – sans pouvoir bien sûr la nommer avant plusieurs années – qu’il y avait à cet endroit-là quelque chose qu’on appelle la MISE EN SCÈNE. D’avoir compris cela – même confusément – m’a donné le goût du cinéma. Sans compter que je me suis trouvé assez futé en fin de compte et plutôt fier de moi (ce qui était loin d’être fréquent).

4) Et celui qui vous a transmis la passion critique ?

Ce n’est pas un film qui m’a “transmis la passion critique”, c’est la lecture, c’est la critique, c’est le TEXTE, la phrase, la violente beauté de la pensée qui s’exprimait, ici ou là, dans Les Cahiers du Cinéma ou sur France Culture. À travers mon regard (fiévreux), là aussi, il y avait de l’œuvre, quelque chose du film, ou de l’œuvre, se prolongeait dans ces mises en pages, ces mises en ondes.

Ce n’est pas un film qui m’a “transmis la passion critique », c’est un cinéaste. Un cinéaste qui, à l’image de Fernando Pessoa, s’était doté d’identités multiples : Ingmar Bergman, Jean-Luc Godard, Pier Paolo Pasolini, John Ford, Luis Buñuel, Orson Welles, Jean Renoir, Friedrich Wilhelm Murnau, Carl Theodor Dreyer, Satyajit Ray…

5) Votre plus grand traumatisme cinématographique ?

Le Casanova de Fellini que j’ai découvert deux heures à peine
avant de vivre ma mystagogie sexuelle.

6) Votre plaisir coupable le plus flamboyant ?

La tétralogie Jason Bourne dont chacun des “volets” me fascine et me plonge dans une sorte d’hébétude proche de l’hypnose. C’est un émollient paradoxal : plus Jason Bourne s’agite pour recouvrer la mémoire en dominant ses adversaires plus ma torpeur grandit, c’est délicieux. C’est bien simple, Jason Bourne rend inutile toute consommation de cannabis…

7) Le film que tout le monde déteste mais que vous adorez ?

Je ne sais pas quel film tout le monde déteste, je ne sais pas qui est “tout le monde” mais, qui qu’il soit, je crois que je le déteste.

8) Le film que tout le monde aime mais que vous détestez ?

C’est un film moderne, d’un modernisme sentencieux et ampoulé, devenu un classique sentencieux et ampoulé. En tout état de cause, il s’agit d’une œuvre du patrimoine, le genre “sublime, forcément sublime” : Hiroshima, mon amour d’Alain Resnais. Pour ma part, je le perçois comme un pensum, un film pour entrer en tenue d’apparat dans la grande académie de l’art, du pompier contemporain l’un des sommets …

9) Dans quel film pourriez-vous vivre indéfiniment ?

Avec Patrick Audel nous allions régulièrement voir des films. Il nous fallait prendre le train de banlieue, faire des kilomètres, du métro, des dépenses. Enfin, nous étions lycéens et nous allions, à Paris, voir des films. Patrick voulait voir des chefs-d’œuvre – Resnais, Kurosawa, Eisenstein, Paradjanov, Satyajit et Nicholas Ray… – mais pas moi. J’avais envie de mon côté d’être surpris par des films susceptibles de passer inaperçus, de découvrir de formidables petits films dont personne, ou presque, ne parlait. Incapables de nous mettre d’accord, nous renoncions à entrer dans une salle pour marcher, une partie de la nuit, au hasard des rues, d’un château l’autre. Nous parlions. De littérature, de cinéma, de filles, de nous… On ne se sentait pas hors champ mais bien dans un film. Au lieu de le voir, on le faisait, on le continuait. Quelque part c’était sûr, une CAMÉRA filmait notre solitude et notre tristesse.

Un soir, rue de la Contrescarpe, nous avons croisé et reconnu Dominique Sanda.

Je ne sais pas dans quel film je pourrais vivre mais j’aimerais vivre dans un film dont la musique, l’une ou l’autre des musiques populaires – jazz, blues, country, rebetiko, calypso, debaa, chansons paysannes d’Italie, musiques de tarentelles et ainsi de suite… – serait le personnage principal. La question d’ailleurs, ce n’est pas tant dans quel film je pourrais ou voudrais vivre mais dans quel film je voudrais MOURIR. J’aimerais mourir dans l’un ou l’autre de ces films dont je viens de dire quel en serait le héros, au côté d’une pute au grand cœur, aimante et tendre, et garder dans ma rétine la tristesse de son regard tourné vers moi comme dernière image de la vie.

Répondre à la question malgré tout : Schultze Gets The Blues de Michael Schorr

10) Quelle est votre réplique de cinéma préférée ?

Je ne mange pas de ce pain-là. Et je me suis toujours montré incapable de retenir une réplique de film. Ça tombe bien parce qu’à mes yeux cela relève du fétichisme, c’est une acné vivace, un onanisme de la cinéphilie qui sent le foutre juvénile et le renfermé. Qu’il s’agisse d’acquérir des costumes ou des accessoires identifiés à des personnages de films, de collectionner des figurines de tel ou tel héros, des autographes ou de chérir des “bons mots”, des “répliques qui tuent”. Je pense qu’à chaque bon mot, à chaque réplique qui fait mouche, c’est un peu du film qui meurt. Sans oublier non plus cette sacralisation idiote de la personne de cinéma – acteur, réalisateur, scénariste ou technicien parfois – de ces continuelles questions de filiation qui produisent qu’on ne peut rien voir sans l’aliéner aussitôt à l’œuvre d’hypothétiques prédécesseurs… Alors non, désolé… pas de réplique préférée.

Répondre à la question malgré tout :Mort, mais que te nuisait-elle en vie.

11) Un film fondateur de votre cinéphilie mais que vous reniez aujourd’hui ?

Je ne renie rien et n’ai rien à renier. Si j’ai changé d’avis, il n’en demeure pas moins que j’avais raison autrefois et raison encore aujourd’hui.

12) Et au contraire, un film qui vous a déplu mais que vous avez réhabilité avec le temps ?

Item.

13) Vous pourriez tout à fait tenir un débat enflammé sur ce film, pourtant vous ne l’avez même pas vu :

Je me dis parfois que je n’ai vu aucun film. Mais pour les débats enflammés, âpres, violents, tortueux, où la mauvaise FOI triomphe en majesté, vous pouvez compter sur moi.

14) Une scène que vous adorez dans un film que vous n’aimez pas ?

La rencontre entre Bashung et Arno dans J’ai toujours rêvé d’être un gangster de Samuel Benchetrit.

15) Une scène que vous détestez dans un film que vous aimez ?

Je n’aime vraiment pas du tout les scènes de flash-back dans les Jason Bourne

16) Le DVD dont vous êtes le plus fier ?

Faut-il être fier de ses possessions ? Je ne serais jamais aussi fier de posséder certains DVD que certains livres ou certains disques. À une réserve près cependant. Je suis heureux d’avoir à portée de main les DVD de Léger tremblement du paysage de Philippe Fernandez et de La Vie Sauve d’Alain Raoust. Ici, il me faut avouer que ce sont des dvd qui, inexplicablement, n’existent pas dans le commerce. Ce sont des gravures domestiques qui me rappellent que j’aime ces types – des types d’hommes ou de créateurs à n’en pas douter – qu’ils sont devenus des amis, que je les admire. Il en va de même de Joël Brisse et de Marie Vermillard dont je possède Suite parlée, lequel a trouvé, lui, éditeur en Belgique. Ou de Mariana Otero dont le film À ciel ouvert a trouvé place, dans ma modeste “dévédéthèk”, entre À bout de souffle de Jean-Luc Godard et À fleur de peau de Steven Soderbergh. Bref, je ne sais pas de quel DVD je suis le plus fier mais je sais ce qui, dans le fond, me rend malade, ce sont les films que j’ai adorés et qui, bien que sortis sur les écrans français, restent inédits en DVD (en version française, c’est-à-dire lisibles en vostfr) : Ruby in Paradise de Victor Nuñez ; L’Œil public (The Public Eye) de Howard Franklin ; Remember My Name de Alan Rudolph ; City of Hope de John Sayles ; Mountain de Yaelle Kayam ; Norteado de Rigoberto Perezcano ; Flesh & Bones de Steve Kloves, bien d’autres encore…

17) Le(s) cinéaste(s) à qui vous pourriez tout pardonner ?

Dieu pardonne, moi pas.

Me sentir gagné par le sentiment qu’un film ne me fait pas confiance, qu’il ne compte pas sur mon intelligence et ma sensibilité, ou pire encore, qu’elles l’encombrent, qu’il ne me “calcule” pas comme le disaient encore les jeunes il y a peu, me met tellement en rogne que je pourrais en maudire le réalisateur et sa progéniture pour les sept générations à venir.

18) Ceux dont vous avez vu tous les films sans exception ?

Barbara Loden, Samuel Beckett, Dalton Trumbo, Harold Pinter, Saul Bass, Leonard Kastle…

19) Et ceux qui sont pour vous encore une “terra incognita” ?

Le cinéma coréen.

20) Si vous pouviez adapter au cinéma un livre, un essai, un poème, quel serait-il ?

S’il devait s’agir d’un roman ce serait Les Vivants d’Annie Dillard, d’un récit autobiographique, je choisirais Une enfance américaine du même auteur. De poèmes, le film s’intitulerait Le Septième ange ou Arion et le nom de Zbignew Herbert serait crédité au générique.

21) Et s’il ne devait rester qu’une scène, qu’un film, qu’un mot, qu’un geste du cinéma ?

À la FIN, il ne restera rien…