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Le questionnaire cinéphile de Margherita Gera

Vous connaissez les Fiches : vous y êtes abonnés, ou vous les lisez à l’occasion, ici-même – mais connaissez-vous celles et ceux qui, salariés ou bénévoles, figures historiques ou recrues récentes, les écrivent ? Savez-vous ce qui les travaille – ce qui les hante –, de quel tissu d’images singulier, élaboré au fil des années, procède leur rapport aux films ? Quelles passions nobles, penchants suspects, souvenirs d’enfance, tropismes de critiques avertis, constituent leur cinéphilie ? C’est ce qu’au fil de ce questionnaire, et en ces temps d’assignation à résidence, nous vous invitons à découvrir. Nous n’avons décidément pas fini de faire connaissance.


1) Votre premier souvenir de cinéma ?

Les premiers films de Tim Burton et les dessins animés de Miyazaki… mais mon tout premier souvenir de cinéma est probablement Les Ailes du désir de Wim Wenders. Je l’ai regardé quand j’avais 8 ans, et ensuite il est devenu un sujet de discussion récurrent pendant les repas de famille, parce que mon oncle a toujours reproché à mes parents de m’avoir fait voir ce film-là au lieu de Harry Potter… Quoi qu’il en soit, ces images des anges dans le ciel au-dessus de Berlin sont restées gravées dans ma mémoire, et je me souviens encore d’avoir pensé que c’était la plus belle chose que j’avais jamais vu.

2) Le film qui représente le mieux votre adolescence ?

Les films de Wes Anderson (c’est trop difficile d’en choisir un) et de Sofia Coppola (dans ce cas c’est plus facile : j’ai toujours adoré Lost in Translation, j’aurais pu le regarder indéfiniment). Mais aussi Across The Universe de Julie Taymor et des films de Michel Gondry : Eternal Sunshine of the Spotless Mind, L’Écume des jours et La Science des rêves, celui où j’aurais voulu vivre à cette époque-là (et pas seulement pour pouvoir m’enfuir avec Gael Garcia Bernal sur un cheval en feutrine).

La Science des rêves (Michel Gondry)

3) Le film qui vous a donné le goût du cinéma ?

À Bout de Souffle de Godard. Suivi par Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda. Mais je ne pourrais pas ne pas citer Jules et Jim de Truffaut et les films de Rohmer, comme Le Rayon vert et Les Nuits de la pleine lune. Parce qu’ils m’ont fait comprendre comment le cinéma pouvait ressembler à la vie, et la vie au cinéma. Et comment il était possible de tout dire, en ne parlant de rien.

4) Et celui qui vous a transmis la passion critique ?

En réalité ce n’est pas un film qui m’a transmis cette passion… pour moi ça a été plutôt une façon de mêler mon envie d’écrire et mon amour pour le cinéma. Mais si je dois en choisir un, alors je dirais Laurence Anyways de Xavier Dolan, un de mes films préférés et le premier sur lequel j’ai écrit.

5) Votre plus grand traumatisme cinématographique ?

Dans la peau de John Malkovich de Spike Jonze : il y avait quelque chose qui me terrifiait et je ne suis pas arrivée à le supporter jusqu’à la fin. Et j’avoue que j’ai encore du mal à regarder des films où joue John Malkovich…

6) Votre plaisir coupable le plus flamboyant ?

Regarder n’importe quel musical ou film de danse (de My Fair Lady à La La Land, en passant par Flashdance, tout est permis) pour passer les jours suivants à en chanter les chansons (jusqu’à ce que le voisin tape au plafond). Ou, encore pire, à chercher à apprendre les chorégraphies (pour peu de résultats, évidemment).

La La Land (Damien Chazelle) – Copyright SND

7) Le film que tout le monde aime mais que vous détestez ?

Phantom Thread de Paul Thomas Anderson. J’avais envie de m’enfuir de la salle… mais je dois encore essayer de comprendre pourquoi.

8) Dans quel film pourriez-vous vivre indéfiniment ?

Dans À Bout de Souffle. Parce que “les dénonciateurs dénoncent, les cambrioleurs cambriolent, les assassins assassinent, les amoureux s’aiment” (ou presque). Et parce qu’il y a tout ce qu’il faut : une chambre à coucher, des cinémas, des cafés et de la musique jazz. C’est vrai que ce serait en noir et blanc, mais ça vaudrait le coup.

9) Quelle est votre réplique de cinéma préférée ?

Je pourrais répondre à cette question avec une dizaine de répliques de À Bout de Souffle (je me répète, je sais), mais je choisirai celle que j’ai prononcée en même temps que Jean Seberg dans le dernier plan du film, la première fois que je l’ai vu : “Qu’est-ce que c’est, dégueulasse ?

10) Le film “tout le monde dit que c’est un chef-d’œuvre, et effectivement, ça l’est” qui vous correspond le mieux ?

Paris, Texas. Quand je l’ai vu, ça a été un coup de cœur immédiat. La perfection de chaque plan, de chaque association de couleurs, m’a enchantée. Et les dialogues entre Nastassja Kinski et Harry Dean Stanton, séparés par la vitre de la fausse chambre d’hôtel, sont à la première place de ma liste personnelle des scènes cultes.

Paris, Texas (Wim Wenders)

11) Le DVD dont vous êtes le plus fier ?

Celui de La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo. Un film incroyable, longtemps interdit et projeté de manière clandestine, qui représente la résistance algérienne avec une véracité documentaire, et a le mérite de montrer le rôle fondamental qu’ont eu les femmes dans ce combat libérateur. Les premiers plans en noir et blanc de leurs visages, laissés découverts par les voiles blancs, ou dont parfois on aperçoit seulement les yeux, donnent le frisson.

12) Le(s) cinéaste(s) à qui vous pourriez tout pardonner ?

Agnès Varda. Parce qu’elle est la seule qui est capable de montrer la beauté qu’il y a dans le geste le plus simple, dans les plus petites choses. Pour sa façon unique de mêler la vie au cinéma et de transformer la réalité en poésie. Parce que c’est elle qui a réalisé le film le plus féministe et le plus libre que j’aie jamais vu, Sans toit ni loi. Enfin, parce que c’est elle qui pour moi représente le cinéma. En janvier de l’année dernière, je l’ai rencontrée dans la rue Daguerre. Avant d’aller lui parler, en train de penser à ce que j’aurais pu lui dire, je l’ai regardée se promener : elle, si petite, et pourtant si grande, illuminait la rue. C’est comme ça que je me souviens toujours d’Agnès Varda : marchant parmi les gens. Avec la tête pleine d’idées de cinéma, sans doute.

Sans toit ni loi (Agnès Varda) – Copyright D.R.

13) Et s’il ne devait rester qu’une scène, qu’un film, qu’un mot, qu’un geste du cinéma ?

La scène d’ouverture de Fenêtre sur cour, pour qu’il nous reste au moins une fenêtre pour regarder le monde dehors.

Alphaville, pour se rappeler que c’est la poésie qui transforme la nuit en lumière.

Le Bonheur, pour pouvoir imaginer des champs de tournesols.

La course vers la mer dans le final des Quatre Cents Coups, pour retrouver, enfin, la liberté.